03 juillet 2001

Article de Ingrid Merckx dans Lire, été 2001

L'entêtement d'un écrivain paysan


Qui aurait cru que Mémoires d'un paysan bas-breton signé par un inconnu mort en 1905 et publié par une petite maison d'édition du Relecq-Kerhuon (29), tout aussi mystérieuse, susciterait un engouement national, voire international? An Here, l'heureux éditeur, n'en revient pas. En juin, les droits étaient vendus aux Etats-Unis et en Tchécoslovaquie; en France, l'édition de poche, chez Pocket, était en tête des ventes deux semaines après sa parution. Comment expliquer un tel succès?


Tout d'abord, ce paysan bas-breton de la fin du XIXe siècle est un personnage singulier. Jean-Marie Déguignet est né miséreux et chétif, mais doté d'une intelligence qui lui a permis d'apprendre à lire et à écrire, «sans maître», le breton et le français, tout en étant mendiant, vacher puis domestique. Poussé par la soif de savoirs, cet autodidacte est parti comme soldat vivre les expéditions du Second Empire en Crimée, en Italie, en Algérie et au Mexique. Quatorze ans plus tard, républicain athée à tendance anarcho-révolutionnaire, il est rentré fustiger une Bretagne sous la coupe de la noblesse et du clergé. Il a fini sa vie marginal et pauvre, riche d'un seul espoir: la publication de ses Mémoires. L'histoire n'est pas banale, mais c'est surtout le point de vue qui séduit. D'une écriture enrichie de citations en breton, en latin, en espagnol et en italien, il livre avec un ton ingénu et polémique le témoignage d'un enfant du peuple à l'heure où le peuple n'écrivait pas.


Vers 1980, une association de la commune d'Ergué-Gabéric, aidée par un journaliste d'Ouest France, a retrouvé les précieux manuscrits, miraculeusement intacts, dans une HLM de Quimper, chez les descendants de l'auteur. Refusés par les éditeurs parisiens, les textes ont été envoyés à An Here, éditeur spécialisé dans les livres pour enfants en breton. Pour faciliter la lecture, ils ont été coupés, montés et agrémentés de titres et d'annotations. En 1998, le succès, bénéficiant du bouche-à-oreille, fut d'abord local: des lecteurs, souvent des personnes âgées, se sont manifestés auprès de l'éditeur pour corroborer les souvenirs de Jean-Marie Déguignet.


Mais c'est à la suite d'un écho élogieux de Michel Polac sur France Inter que les frontières régionales se sont ouvertes, et An Here a dû envisager une diffusion nationale. Fin 2000, ces Mémoires avaient déjà rassemblé près de 140 000 acheteurs. Un nombre qui va encore augmenter: pour les historiens et les amateurs de l'époque, ils constituent une telle mine de renseignements qu'ils en ont réclamé la version intégrale. C'est chose faite: Histoire de ma vie vient de paraître, ajoutant des poèmes, des contes et des essais politiques aux Mémoires. Soit un ensemble de 960 pages que la plupart des diffuseurs français ont immédiatement commandé à près de mille exemplaires. Dire que Déguignet craignait que ses écrits restent «ignorés» ...


Ingrid Merckx

Les commentaires sont fermés.