06 janvier 2006

Dernières pages (6 janvier 1905)

Mais voici que Le Braz Anatole m’envoie un numéro de La Revue de Paris où j’ai l’agrément de voir mon nom figurer parmi les illustres écrivains. Oui, je lis en tête du numéro 24, 15 décembre : « Jean-Marie Déguignet, Mémoires d’un paysan bas-breton. » Le Braz me disait dans sa première lettre que j’aurais bientôt « la joie légitime de voir mon [nom] figurer sur la plus grande revue du monde, et de trouver enfin une récompense si bien méritée ». Ma foi, au risque de déconcerter mon mentor, je lui dis que je n’ai pas éprouvé plus de joie que j’en ai éprouvé en voyant ce nom figurer parmi les sous-officiers du 26e de ligne, le jour même où un camarade nommé avec moi faillit devenir fou de joie. Jamais je n’en ai eu du reste, en aucune époque de ma vie, de ces enthousiasmes, de ces mouvements de folie vaniteuse. Le plus que j’aurais désiré en ce moment, ç’aurait été de trouver quelques amis ou même des ennemis, qui m’ont toujours considéré comme un simple paysan ignorant et de nulle valeur, afin de leur montrer que je suis beaucoup plus qu’ils ne croyaient. Malheureusement, les amis et les ennemis que j’ai par ici ne comprennent rien aux choses de la littérature, des arts et des sciences. Ce sont des choses qui n’entrent pas dans les cerveaux bretons, à quelques rares exceptions près.

Et Le Braz qui me dit qu’il considère comme la plus belle action de sa vie littéraire, celle de m’avoir fait entrer par la grande porte dans ce nouveau monde qu’on appelle la République des Lettres. Et il me souhaite de vivre encore longtemps, afin de jouir de mon triomphe littéraire, qui ira toujours grandissant à mesure que la publication de mes mémoires avancera, et surtout lorsqu’ils seront mis en volume. Mais je ne verrai pas ça, ou du reste j’ai vu assez, puisque j’ai vu mon nom briller au milieu des illustrations littéraires, je n’avais jamais tant espéré. Ici, je dois de la reconnaissance à M. Le Braz Anatole, contre lequel j’ai écrit beaucoup, mais beaucoup de vérités contre lesquelles il ne peut rien dire. Du reste, dans ce monde de la littérature et du parlementarisme, on ne fait plus attention aujourd’hui aux mots, aux phrases, aux personnalités, mêmes aux calomnies, ni aux injures les plus grossières. Ces gens se sentent tombés si bas dans toutes les ignominies qu’ils aiment à se couvrir mutuellement de boue.

Ils en ont, oui, de la boue par-dessus la tête, dans ce fameux grand monde qui n’est grand que dans la canaillerie et dans les horreurs. Voici un de ces grands, nommé Syveton, député, déclaré l’honneur du parti catholique, qui a été obligé de [se] suicider pour se soustraire aux ignominies qui pesaient sur lui et auraient pu le conduire au bagne. Comme Esterházy, déclaré par Pellieux l’honneur de l’armée, et qui fut obligé de se sauver pour se soustraire au déshonneur dont il s’était couvert. A ma Doue beniguet Intronn Varia ar ganaillez ! Comme le parti nationalisto-catholico-fripouillo, avec Coppée en tête, a vomi ses belles injures sacrées contre les juifs et les francs-maçons dès qu’ils ont appris la mort de cet honorable Syveton, accusant ceux-ci d’avoir assassiné l’honneur du parti. Mais avant que Coppée ait eu le temps de vider toutes ses sacro-saintes ordures sur la tête des francs-maçons, il en a tant, il est prévenu que son honorable ami s’est suicidé lui-même aidé par sa femme, dit-on. Il se sentait écrasé par les honneurs.

Cela n’empêchera pas ces nationalistes enragés d’accuser toujours les francs-maçons de cette mort. Ces gens sont si complètement pétris de mensonges qu’ils en trouvent toujours et partout. Lorsque Dreyfus fut reconnu par les juges et par tous les citoyens qui n’avaient pas perdu complètement leurs sens et leur raison, lorsque les coupables se sauvaient partout à l’étranger, parmi les morts et ailleurs, ces canailles menteurs continuèrent quand même à traiter Dreyfus de traître. Et ils ont tellement fourré ce nom de traître dans la tête des ignorants idiots que ce nom restera à perpétuité chez cette race comme y est resté le nom de Judas Escarioth, quoique celui-là fut le meilleur homme de cette bande de fripouilles, conduite par le grand bandit de Nazareth, et qui fut arrêté à Jérusalem sur la fin du mois nisan en l’an 33 selon les légendes évangéliques, qui ne sont non plus qu’un tissu de grossiers mensonges, car le mensonge est vieux. Il était dans l’Éden, et ce fut Jéhovah lui-même qui le créa, et s’en servit immédiatement. Aussi les prêtres et les charlatans de tous les temps et de tous les pays n’ont pas manqué d’imiter ce dieu, le père du mensonge. Et les plus grands de ces menteurs sont offerts en admiration et en adoration aux peuples imbéciles. Comment veut-on que l’humanité s’humanise, tant qu’elle ne sera composée que de menteurs et d’imbéciles pour les croire ? Le mensonge est un crime, et un horrible crime, et comme tel, il devrait être puni sévèrement, de façon que les menteurs ne voudraient ou ne pourraient plus recommencer. J’ai indiqué ailleurs plusieurs moyens d’en arriver là. Malheureusement, ceux qui sont chargés de punir les menteurs sont eux-mêmes les plus grands menteurs du monde. Cet horrible vice est tellement invétéré chez les hommes que les enfants le sucent avec le lait maternel, et dès qu’ils commencent à babiller commencent aussi à mentir, et y sont encouragés plus tard par les parents et surtout par les prêtres. Comment pourra-t-on jamais alors extirper le mensonge du corps humain ? Il faut consulter les moyens que j’ai indiqués plus haut, et l’on verra que l’emploi de ces moyens est facile et d’une réussite certaine.

Si le mensonge et les menteurs étaient supprimés, les questions sociales seraient résolues, car l’humanité serait alors complètement humanisée, tous les hommes se considéreraient comme égaux et frères. Ah ! si l’on voulait me donner la dictature pendant quelques mois seulement, j’aurais bientôt fait de faire disparaître cet horrible fléau, cause de toutes les misères, des crimes et ses horreurs qui ravalent notre pauvre humanité à 17 degrés au-dessous de tous les autres animaux. Il est facile de voir, pour celui qui pense et réfléchit, que tous les crimes, les forfaits, les horreurs et les misères ont eu et ont toujours pour cause le Mensonge, duquel les Grecs en avaient fait une divinité qui dominait la Vérité, laquelle, pauvre fille, ne pouvait jamais faire entendre sa voix. Aujourd’hui, cette bonne fille, ou femme, mère de la Vertu, se montre un peu partout, mais on ne la comprend pas, et on ne veut pas l’écouter. Et les individus passent rapidement en mentant, tout en décriant et médisant les menteurs, et sic transit miserere mundi.

Un certain Ferdinand Buisson, que je ne connais pas, mais qui semble connu dans le grand monde, a dit que « l’histoire de la conscience humaine est celle des conquêtes de l’esprit sur l’animalité, de la raison sur la passion, de la volonté sur l’appétit. À travers les siècles, à mesure que la société passe de l’état sauvage à l’état civilisé, la conscience morale grandit, au respect de la force s’oppose le respect de la justice : deux grandes idées essentiellement humaines, celles de devoir et de droit, illuminent les ténèbres du monde animal, la distinction du bien et du mal marque l’avènement du règne humain. » Ces idées si bien données, et si bonnes, ne sont encore que des erreurs et des mensonges quand même. La conscience humaine existait à Rome, tous les poètes et les écrivains du temps en parlent. Mais nous savons par l’histoire à quoi elle servit, cette conscience humaine, surtout depuis le règne de Tibère jusqu’à l’extinction des derniers Romains dans le sang et la boue à Byzance. Aux 16e et 17e siècles, en France, on parlait aussi de la conscience humaine, ce qui n’empêchait [pas] le Roi Soleil d’exterminer tout ce qu’il y avait de bons citoyens en France et, au respect de la justice, il opposa le respect de la force. Et aujourd’hui même, on l’a vu dans l’affaire Dreyfus, les trois-quarts et demi des Français crient et hurlent contre ceux qui parlent de la conscience humaine, de la raison et de la justice. Ainsi ceux qui ont de la conscience, de la vraie conscience humaine, sont les hommes les plus malheureux du monde. Avec leurs pensées, leurs réflexions, en regardant autour d’eux, et en voyant les misères humaines, les forfaits, les crimes et les horreurs, leur conscience reste écrasée. « La distinction du bien et du mal marque le règne humain. » Oui donc, signor Buisson, [où] voyez-vous ce règne humain ? En Russie, où le Tzar envoie tous ses meilleurs sujets se faire couler là-bas dans la mer japonaise, se faire massacrer en Mandchourie, ou y crever de faim et de froid et de toutes sortes de misères ? Et puis il envoie encore périr au fond de la Sibérie tous ceux qui osent parler de ces horreurs de la guerre, guerre entretenue par le simple [désir] des deux crétins, habillés en empereurs. Est-ce en France que se trouve ce règne humain, où les deux grandes fortunes immobilières et mobilières sont entre les mains de quelques centaines de milliers d’individus, lesquels ont creusé encore autour d’eux des milliers [de] canaux pour attirer les millions et les milliards que les prolétaires peinards suent tous les jours, tandis que des millions d’individus ne possèdent rien ? Où il y a, d’après la statistique gouvernementale, 400 000 chemineaux ou assimilés qui parcourent les routes et les campagnes, sans feu ni lieu, et où les villes sont encombrées de mendiants et de voleurs, les voleurs surtout y sont très nombreux, depuis l’évêque, les banquiers, les notaires, jusqu’aux petits voyous pickpockets ? Est-ce là le règne humain, règne basé sur la lumière, la raison et la justice ? Nan ! Nequet guir. « Deux grandes idées essentiellement humaines, celle du devoir et celle du droit, illuminent les ténèbres du monde animal », oui, ces deux idées font très bien en théorie, mais hélas et en pratique ! le droit n’est pas une idée humaine, il est le résultat de la force.

Le premier homme qui repoussa un autre par la force pour prendre sa place acquit un droit. Aujourd’hui, les prêtres, les notaires, les avoués, les banquiers et tant d’autres tripoteurs, escrocs et voleurs ont tous des droits acquis de par les lois, et ces lois étant appuyées par la force, nos exploiteurs et voleurs modernes sont donc toujours au même point que le premier homme fort qui écrasa l’autre, et l’obligea à ramper à ses pieds, comme les prolétaires, esclaves et parias actuels sont obligés de ramper aux pieds de leurs voleurs et affameurs. Voilà, monsieur Buisson, l’idée de droit ! Quant à l’idée de devoir, nous la connaissons, nous autres prolétaires, esclaves, servus, parias, puisque nous devons tout, nos peines, nos sueurs, notre liberté morale et matérielle, notre sang et notre vie pour engraisser toutes ces vermines ploutocratiques, auxquelles les lois accordent tous ces droits. Oui, voilà nos devoirs, nous les connaissons, mais des droits, macach, nisquet tam... Égalité, fraternité, solidarité, justice, beaux mots que nous voyons cités partout, et qui font sourire nos exploiteurs, sachant qu’ils n’ont aucun effet pour nous que celui de nous endormir dans la poussière et la fumée phraséologiques de ces rouleurs perpétuels, parce que nous restons toujours gogos et lâches. Une couche de ces gogos disparaît tous les ans, après avoir savouré pendant trente ans les mirifiques promesses odoriférantes de ces rouleurs éternels, une autre couche paraît toute prête et toute disposée à se faire rouler de la même façon, et ainsi de suite, de sorte que les exploiteurs, les rouleurs, les malins, les crapules et consorts pourront vivre ainsi jusqu’à la fin de l’éternité. Non, ces misères humaines ne cesseront jamais, si on ne fait pas ce que j’ai déjà indiqué en plusieurs endroits de mes écrits. C’est-à-dire, détruire complètement toutes les races sauvages et barbares, et ailleurs tous les individus tarés, vicieux, mal conformés au physique et au moral. C’est le seul moyen d’arriver à former une race humaine digne de ce nom, et qui pourrait jouir alors de tous les bonheurs susceptibles d’être partagés sur ce globe.

Pour les autres espèces animales, on encourage partout la destruction des mauvaises bêtes, et des bêtes dangereuses, en même temps qu’on encourage l’amélioration des races utiles et bonnes. Mais pour cette maudite race humaine, on fait tout le contraire, on félicite, on flatte, on encourage ceux qui entretiennent à grands frais les plus mauvais, les plus vilains et les plus dangereux sujets, et cela au plus grand détriment des bons. Ici, à Quimper, il y a déjà quatre établissements, et les plus beaux, pour l’entretien de tous les tarés et de tous les rebuts de cette malheureuse espèce humaine, et on va encore en bâtir un autre ! Mais pendant ce temps, on laisse sans soins, sans soucis, se perdre les plus jeunes et les meilleurs sujets, sur lesquels devraient au contraire se porter tous les soins et les soucis, les tarés et les rebuts n’étant bons que pour le requiem æternam qu’ils appellent du reste eux-mêmes tous les jours dans leurs prières. Adveniat regnum tuum domine in requiem æternam.

On applaudit partout les soi-disant philanthropes et administrateurs qui s’ingénient à trouver les meilleurs moyens pour entretenir dans les plus grandes douleurs et les horreurs toutes les monstruosités et les rebuts de l’espèce humaine, comme on applaudit ceux qui inventent et ceux qui emploient les meilleures inventions pour détruire les plus jeunes et les meilleurs sujets de cette malheureuse espèce. Et alors, comment veut-on que l’humanité ne finisse pas par tomber dans la décomposition, dans le néant, dans la pourriture finale ? Finis coronna opus.

N’importe, nous voici passés dans l’année 1905 et je vis toujours, moi qui ai déjà été plusieurs fois dans le sombre domaine des Parques, mais ces bonnes déesses, aussi justes qu’inflexibles, m’ont toujours chassé de chez elles sous prétexte que je n’avais pas encore terminé ma mission sur ce pauvre petit globe. Elles voulaient sans doute, ces bonnes filles, que je visse mon nom écrit en gros caractères au milieu des illustrations littéraires, en tête d’une grande revue.

J’ai vécu 71 ans jusqu’à présent. Mon temps n’a pas été tout perdu, comme on a pu le voir dans le cours de ces récits. Et peut-être mes vieux jours, que je croyais nuls, seront encore les mieux employés, mes écrits commencent déjà à produire, et Le Braz assure qu’ils produiront beaucoup. Et si ces écrits produisent beaucoup aujourd’hui, ils pourront produire encore plus tard, dans 50 ans, 100 ans, mille ans et plus. La plupart des écrivains grecs et romains vivent encore aujourd’hui dans leurs écrits, qu’on réimprime à chaque instant, et que l’on vend toujours cher. Que d’argent ces écrits ont produit à travers les siècles !

Cependant, ces écrivains étaient presque tous vieux quand ils écrivirent, et ne se doutaient guère que leurs écrits seraient venus jusqu’à nous, et passeront encore plus loin probablement jusqu’à la fin des choses ici sur ce petit globe. Voilà des gens dont la vie a été utile et productive, utilité et productivité qui dureront éternellement, du moins tant que les hommes vivront sur cette petite terre. Et beaucoup de ces hommes utiles à l’humanité ont été persécutés, et même condamnés à mort, par les tyrans et prêtres qui n’ont jamais pu et ne pourront jamais souffrir les gens qui cherchent le bonheur de l’humanité. Au contraire, ils ont toujours flatté, honoré, déifié les tyrans, les despotes, les coquins et consorts, qui ont mis leurs forces, leurs talents et leur génie, pour attirer les plus grands maux et les plus grands fléaux possibles sur cette misérable espèce humaine. Enfin, maintenant, je crois avoir terminé ma mission, et je puis fièrement descendre dans le néant sans crainte et sans regrets, surtout ayant maintenant à considérer ma vieillesse, si inutile pour les autres, comme la partie la mieux remplie de ma vie.

Tous les gens vivent trop vieux, j’ai déjà prouvé cela ailleurs. Ici, vient de mourir une vieille femme qui a vécu trente ans de trop pour le malheur de ses enfants, et de ses petits enfants. Elle céda, il y a trente ans, sa propriété à son fils, en gardant avec elle une maisonnette et des terres, plus une somme de 400 francs en argent, le tout valant 700 francs l’an. Or, en trente ans, cela fait 21 000 francs, et avec les intérêts depuis trente ans pour les premières sommes données, cela ferait à peu près 30 000 francs, c’est-à-dire la valeur de la propriété que cette vieille aura mangée, en ne produisant rien que la misère autour d’elle. Je cite cette vieille parce que je la connais depuis que je connais du monde, mais je pourrais citer des centaines dans la même condition. Je connais un vieux d’Ergué-Gabéric qui, depuis 20 ans, mange aussi 700 francs à son gendre, et pour trois francs de terre qu’il a réservée, ce qui fait 1 000 francs par an, en 20 ans cela fait 20 000 francs et la propriété ne fut estimée que 30 000 francs, il a donc déjà mangé les deux tiers. Et ce vieux coquin se plaint toujours, trouvant que son gendre ne le sert pas bien. Donc, tous les riches campagnards vivent trop vieux, car ils devraient disparaître le lendemain de la cession de leurs biens à leurs successeurs, et les pauvres également devraient disparaître dès qu’ils ne peuvent plus travailler. Pour tant qu’aux riches bourgeois, ceux-là devraient disparaître le lendemain de leur naissance, puisqu’ils ne doivent vivre sur cette boule qu’en parasites, en sangsues, en vermines.

Il devrait en être de même pour tous ces êtres qui naissent mal formés, tant au physique qu’au moral, destinés à souffrir et à faire souffrir les autres durant leur existence. Et il y a des gens qui cherchent des élixirs de longue vie, alors que tout le monde vit trop longtemps. Ceux qui aiment la vieillesse et désirent l’atteindre n’ont qu’à bien considérer ces octogénaires, qui se traînent encore, courbés en deux, l’esprit, l’intelligence et l’instinct même complètement anéantis, ils ne sont plus que de tristes cadavres ambulants, souffrant et faisant souffrir beaucoup d’autres autour d’eux. Renan, qui avouait avoir goûté toutes les joies de la vie, disait sur la fin qu’il ne craignait qu’une chose, c’était de tomber dans cette décrépitude sénile et imbécile. Cette suprême déchéance lui fut épargnée, et en bonne philanthropie, elle devrait être épargnée à tout le monde, autant la vieillesse imbécile qu’une vie misérable et inutile. Mais voulez-vous vivre vieux quand même ? C’est bien facile, un médecin qui vient de mourir à l’âge de cent sept ans a fait connaître avant sa mort le secret de sa longévité : il suffit pour arriver à ce résultat de placer son lit du nord au sud dans la direction des courants magnétiques, voilà.

Pour bien admirer la beauté et la grandeur de la nature humaine faite à l’image de Dieu, il faudrait réunir tous les vieillards d’un endroit, mâles et femelles, les monstres, les tordus, les bossus, les bancals, les culs-de-jatte, les cancéreux, les épileptiques, les fous, les idiots, les Rochefort, les Judet, tous nus et sans arme. On verrait là ce chef-d’œuvre de Dieu dans toute sa splendeur et sa maturité. Ainsi font cependant les soi-disant philanthropes, et certains administrateurs, pour réunir tous ces rebuts et détritus comme je l’ai démontré plus haut, pour perpétuer le dégoût, la honte et les douleurs dans notre belle espèce.

Mais je crois qu’il est temps de terminer ces longs mémoires, ou récits authentiques d’une longue vie de tribulations. Que vont-ils devenir ces longs écrits ? Je l’ignore. Seront-ils déchirés ou brûlés ? C’est bien possible. À moins que Le Braz ne vienne encore les prendre, pour joindre aux autres. Il a déjà 24 cahiers, mais des cahiers de 40 pages, ici, j’en ai aussi 24 concernant mes mémoires, mais de 100 pages chacun, plus 13 cahiers traitant de philosophie, de politique, de sociologie et même de mythologie.

Peut-être il les prendra tous. Il pourra sans doute en tirer quelque chose, tandis qu’ici je ne trouverai personne à qui je pourrai utilement les céder. Les Bretons ne connaissent rien en littérature, ni en sciences, il y a assez longtemps que [je] les fréquente, et que je les étudie de très près, pour le savoir. Si Le Braz ne vient pas prendre mes manuscrits avant ma mort, ils seront certainement perdus. Une autre chose m’inquiète encore, c’est mon cadavre, qui deviendra assurément la proie des curés, attendu qu’il n’y aura personne là pour le défendre. Il est vrai que j’ai déjà protesté et je proteste toujours contre toute intervention de prêtres autour de mon cadavre, et en tout cas je considère dès maintenant cette intervention comme non advenue.

Et sic transit gloria mundi. Ainsi va se terminer ma gloire en ce monde. Car j’aurai eu un peu de gloire dans mes derniers jours. Mais tout ça, ce n’est que de la vanité, comme disait ce triple assassin Salomon, fils adultère du plus grand assassin de son temps. « Vanité des vanités, tout n’est que vanité », disait cet inimitable orgiaque, devenu sage quand il ne pouvait pas faire autrement. Il se vantait même d’être savant, le plus savant des hommes. Du moins, il était libre-penseur, et même athée, quoique les catholiques aient admis ses rabâcheries archi-stupides dans leur liturgie. Il disait qu’il n’y avait aucune différence entre l’homme et les autres animaux : « Telle est la mort de l’un, telle est la mort de l’autre, ils ont tous les deux le même souffle, et l’homme n’a aucun avantage sur la bête. Tout va en un même lieu, car tout est poudre et tout retourne en poudre. » « Vanité des vanités, tout n’est que vanité. »

Je termine en souhaitant à l’humanité le pouvoir ou plutôt le vouloir de se transformer en véritables et bons êtres humains, capables de se comprendre et de s’entendre dans une vie sociale digne et heureuse. Et... doue bardono d’an nanaon.

— Duguines — Déguignet.

Poul Raniquet, le 6 Janvier 1905.

Cent ans juste après que « le soleil d’Austerlitz » vint obscurcir le monde sous l’autocratie et la tyrannie du plus cruel des hommes.

Histoire de ma vie, p. 863 sqq.

Les commentaires sont fermés.