14 janvier 2006
Mon homme sauvage a des velléités (16 juillet 1902)
Aujourd’hui, 16 juillet, mon vieil Esculape hypocrite m’a encore demandé comment je me portais, et sur ma réponse : « Toujours la même chose », s’est contenté de répéter mes paroles comme un perroquet. Je me savais depuis longtemps doué d’une philosophie stoïque peu commune, mais je ne croyais pas pouvoir la pousser si loin sans que l’homme naturel ou l’homme sauvage qui dort chez moi comme chez chacun de nous, ne se révélât et ne sautât à la gorge de ce misérable assassin. Quelquefois en me promenant dans la cour, mon homme sauvage a des velléités à se montrer en regardant des gros morceaux de bois, des barres de fer, des haches et semble dire au philosophe : « Voici mon affaire. Avec un de ces instruments j’assommerai ce vieux coquin médecin bourreau et j’aurai débarrassé le monde d’une vieille canaille. Je serai conduit en prison, qu’importe, je le suis déjà ; prison pour prison, l’autre vaut peut-être mieux que celle-ci. Je serai condamné à mort ; nous le sommes tous un peu plus tôt un peu plus tard, cela ne fait rien dans l’éternité des choses. Je déshonorerai ma famille, mais elle est déjà déshonorée par la flétrissure infâme que ce bourreau médecin a jetée sur mon nom. Je ne sais pas s’il n’est pas préférable de passer pour criminel que de passer pour fou. »
Ainsi voudrait raisonner mon homme de la nature. Mais le philosophe, le stoïcien, fait comme le légendaire Job, il repousse toujours dédaigneusement toutes ses tentations. Du reste, un philosophe de ma trempe doit se trouver bien partout. Diogène se trouvait le plus heureux des Athéniens alors qu’il n’avait pour logement qu’un vieux tonneau et pour tout bien qu’une sébile en bois pour boire de l’eau. Épictète, avec une jambe cassée et n’ayant pour logement qu’un trou dans un mur, était aussi le plus heureux des romains de son temps. Aglaus, le plus pauvre des Arcadiens, fut jugé le plus heureux par Apollon lui-même, plus heureux que Gygès qui en était le plus riche. Et les saints que le catholicisme a fabriqués étaient tous des gueux, des misérables persécutés et martyrisés, mais plus on les persécutait et plus ils étaient contents et heureux. Voilà donc des soi-disant martyrs qui ont toujours joui du plus grand bonheur sur terre, et puis sont allés ensuite jouir du bonheur éternel au ciel. Aussi, le fils aîné de Marie Joachim disait à ses compagnons : « Heureux les pauvres, heureux les affligés, heureux les doux et débonnaires, heureux les cœurs purs, heureux les persécutés, car tous les bonheurs sont pour eux puisqu’ils doivent posséder la terre et les cieux. "Beate mites qui a possedebunt terram, et beati pauperis [spiritu] quoniam caelorum ipsorum est" » Donc tout est pour les pauvres et rien pour les riches car « il est plus difficile à un riche d’entrer au bonheur éternel qu’il n’est à un chameau de passer par le trou d’une aiguille. » Malheureux riches, ils sont vraiment à plaindre. Formellement exclus des délices de l’autre monde et les cherchant en vain dans celui-ci, il vaudrait mieux pour eux de rester dans le néant. J’ai donc raison de rester dans ma philosophie stoïque et de laisser mes persécuteurs poursuivre leur tâche ignoble qui doit les faire souffrir voyant que tous leurs efforts n’aboutissent qu’à faire rire leur victime.
Mon bonheur ici serait même relativement très grand si la providence, comme disent les chrétiens, m’avait rendu sourd comme je suis forcément muet. Car il m’est impossible d’avoir la moindre conversation avec les malheureux qui sont ici, et si j’étais sourd je n’aurais pas le désagrément d’entendre les sottises, les absurdités, les inepties, les grossièretés et les ignominies que ces pauvres ignorants débitent avec des voix glapissantes et assommantes du matin au soir et même dans la nuit. Ou encore, si cette même providence eût, comme l’a voulu le faire l’Esculape Koffec, anéanti en moi toutes les facultés intellectuelles et morales. Oh ! alors j’aurais encore été plus heureux. J’aurais vécu comme le pourceau, mangeant, promenant et dormant, exempt de toute inquiétude, d’embarras et de soucis. Il y en a beaucoup ici, du reste, qui vivent dans cet état. Ceux-là n’ont pas eu besoin d’appeler la providence pour leur ôter leur intellect et leur moralité, n’en ayant jamais eu, ne sachant même pas ce que c’est. Heureux gens ! C’est à ceux-là que le voleur de pourceaux de Génézareth s’adressait quand il disait à ses compagnons : « Beati pauperes spiritu quogniam regnum cielurorum ipsorum est. » Enfin, puisque ni mon médecin bourreau, ni cette fameuse providence ne peuvent m’ôter mes facultés intellectuelles et morales, je m’en servirai comme par le passé pour me distraire, pour me donner au moins un peu de plaisir intellectuel en place des plaisirs matériels qui me sont interdits ici. Ce criminel Koffec m’a demandé un jour si j’écrirais toujours. Certainement, répondis-je, que voulez-vous que je fasse ici autre chose. Il se doute bien que je dois écrire quelque chose concernant ses canailleries, avec autant de vérité, de franchise et de loyauté que j’ai écrit, sur tous les coquins auxquels j’ai eu affaire ou qui ont eu affaire à ma petite plume bretonne. Il a vu comment j’ai traité ces coquins puisqu’il a lu mes manuscrits qu’il a trouvés du reste, a-t-il affirmé, très intéressants, si intéressants qu’il a donné envie à son jeune collègue Jossuet de les lire aussi.
Histoire de ma vie, pages 740 sqq.
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