26 avril 2006
J’aurais vécu comme le pourceau, mangeant, promenant et dormant, exempt de toute inquiétude, d’embarras et de soucis...
Mon bonheur ici serait même relativement très grand si la providence, comme disent les chrétiens, m’avait rendu sourd comme je suis forcément muet. Car il m’est impossible d’avoir la moindre conversation avec les malheureux qui sont ici, et si j’étais sourd je n’aurais pas le désagrément d’entendre les sottises, les absurdités, les inepties, les grossièretés et les ignominies que ces pauvres ignorants débitent avec des voix glapissantes et assommantes du matin au soir et même dans la nuit. Ou encore, si cette même providence eût, comme l’a voulu le faire l’Esculape Koffec, anéanti en moi toutes les facultés intellectuelles et morales. Oh ! alors j’aurais encore été plus heureux. J’aurais vécu comme le pourceau, mangeant, promenant et dormant, exempt de toute inquiétude, d’embarras et de soucis. Il y en a beaucoup ici, du reste, qui vivent dans cet état. Ceux-là n’ont pas eu besoin d’appeler la providence pour leur ôter leur intellect et leur moralité, n’en ayant jamais eu, ne sachant même pas ce que c’est. Heureux gens ! C’est à ceux-là que le voleur de pourceaux de Génézareth s’adressait quand il disait à ses compagnons : « Beati pauperes spiritu quogniam regnum cielurorum ipsorum est. » Enfin, puisque ni mon médecin bourreau, ni cette fameuse providence ne peuvent m’ôter mes facultés intellectuelles et morales, je m’en servirai comme par le passé pour me distraire, pour me donner au moins un peu de plaisir intellectuel en place des plaisirs matériels qui me sont interdits ici. Ce criminel Koffec m’a demandé un jour si j’écrirais toujours. Certainement, répondis-je, que voulez-vous que je fasse ici autre chose. Il se doute bien que je dois écrire quelque chose concernant ses canailleries, avec autant de vérité, de franchise et de loyauté que j’ai écrit, sur tous les coquins auxquels j’ai eu affaire ou qui ont eu affaire à ma petite plume bretonne. Il a vu comment j’ai traité ces coquins puisqu’il a lu mes manuscrits qu’il a trouvés du reste, a-t-il affirmé, très intéressants, si intéressants qu’il a donné envie à son jeune collègue Jossuet de les lire aussi.
Histoire de ma vie, p. 741 sqq.
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