04 mai 2006
Ces immondes bêtes les moins sociables de toutes les créatures
À l’être humain, il faut beaucoup d’air et beaucoup d’espace pour vivre, car cet animal est très sale, et empoisonne tout autour de lui. Et on oblige ces animaux puants et empoisonnants à vivre en masses serrées, où ils s’étiolent et s’empoisonnent mutuellement. On veut les faire vivre en société, ces immondes bêtes les moins sociables de toutes les créatures. On n’en a jamais trouvé deux capables de vivre quinze jours ensemble dans une parfaite harmonie ; ils ne peuvent rester associés que par la force des lois. Cette maudite espèce humaine, maudite par son propre créateur suivant la Genèse, est composée de tigres, de hyènes, de panthères, de loups, de renards, de caïmans, de putois, de serpents, de hiboux, de crocodiles, de blaireaux, de vaches, de moutons, de poules, de corbeaux, de rats, d’éperviers et d’une multitude de vilains moineaux et nombreuses vermines. Comment voulez-vous faire vivre ensemble toutes ces bêtes sans qu’elles se dévorassent les unes les autres ? Et c’est bien ce qui arrive dans toutes les sociétés humaines, bien pire que chez les quadrupèdes, les rampants et les volatiles. Ces bêtes ne se dévorent que par la nécessité absolue, tandis que les bêtes humaines, non seulement se dévorent sans nécessité, mais elles se persécutent, et se martyrisent, par des procédés qui les ravalent à dix-sept degrés et demi au-dessous des plus viles et des plus féroces de toutes les autres espèces animales.
Et plus ces vils bipèdes sans plume et sans raison avancent, soi-disant, en civilisation, plus ils deviennent insatiables de lucre, d’or et de sang, cette prétendue civilisation apportant toujours des besoins nouveaux aux grands coquins, aux malins, aux plus forts, mais aussi des procédés nouveaux pour exploiter, voler, persécuter, martyriser et dévorer les faibles. Lorsque je vois un quelconque de ces grands coquins marchant dans la rue en habit fourré, chapeau haut, ganté, canne à la main, la tête dans les nues, et que je regarde les ouvriers, les portefaix, les mendiants en haillons, pâles, maigres, courbés en deux, la tête fixée à terre, il me semble voir Jupiter trônant au milieu des Cercopes, de ces hommes qu’il avait subitement métamorphosés en singes. Encore, nos misérables singes modernes métamorphosés par la misère et l’ignorance sont moins intéressants que les cercopes ; ils sont hargneux, méchants, impolis, niais, stupides, abrutis, lâches et grossiers ; tous, depuis les plus petits qui grouillent dans certains quartiers comme les vermines, jusqu’aux grands papas et grandes mamans courbés en deux et puant dans leurs haillons. Il arrivera cependant un moment que ces malheureux disparaîtront forcément. Les édiles et autres favorisés de dame la Fortune, craignant les maladies et la mort, font tout pour refouler ces vermineux hors la cité. Et comme les campagnards, pour ces misérables sont encore plus nuisibles que pour les citadins, les repoussent aussi, il faudra bien qu’ils crèvent dans leurs tanières infectes bouchées des deux côtés, si un événement quelconque, guerre ou révolution, ne viendra bientôt changer la face des choses. Car une paix perpétuelle, c’est la misère perpétuelle pour les malheureux qui naissent sans fortune, et qui ira toujours s’aggravant, car les coquins favorisés, poussés par l’égoïsme et le besoin de jouir, accaparent toujours de plus en plus tous les biens mobiliers, immobiliers et le reste, ne laissant plus aux misérables une seule place au soleil, ni à table.
Histoire de ma vie, p. 792 sqq.
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