10 novembre 2009

Mauvais pays

Malheur à qui est né dans un mauvais pays, car on y revient toujours.

07 février 2009

... cette vieille momie du Vatican

[...] cette vieille momie du Vatican, cette pieuse canaille aussi pourrie de crimes que de syphilis putor, comme ont été la plupart des crétins qui se sont assis sur ce prétendu trône de Saint-Pierre, le trône d’un être fabuleux qui n’a jamais existé.

(Résumé de sa vie)

 

18 novembre 2006

L’homme au petit chapeau traverser les airs avec son cheval blanc...

Il y en avait quelques vieux qui avaient servi le grand Napoléon et s’ils ne connaissaient pas l’histoire de ce destructeur de peuples, des rois et des empires, en revanche ils connaissaient toutes les légendes qui couraient sur lui en Bretagne à cette époque ; légendes qui prenaient d’autant plus d’intérêt alors qu’on ne parlait partout que de son neveu qui allait peut-être faire comme lui. Il fallait entendre ces vieux raconter ces choses extraordinaires, surnaturelles qu’ils affirmaient avoir vues. Maintes fois ils avaient vu l’homme au petit chapeau traverser les airs avec son cheval blanc pour aller voir la position de l’ennemi. Ils l’avaient vu jeter un jeu de cartes dans l’air, et aussitôt une armée imaginaire se formait en présence de l’ennemi, sur laquelle celui-ci épuisait en pure perte toutes ses munitions.

Il était parti en Égypte à l’insu de tout le monde en attirant à lui par magie une armée et une escadre. Et là-bas en Égypte quand les soldats étaient découragés par la fatigue, la chaleur et la soif, du bout de son épée il leur montrait de belles villes et de grands lacs d’eau limpide qui n’existaient pas mais cela encourageait les soldats. Il était revenu en France, de là en se rendant invisible, lui et le bateau sur lequel il était. Mais là, les vieux se disputaient durement. Les uns soutenaient qu’il avait traversé toute l’escadre anglaise comme la foudre, en écartant leurs navires pour s’ouvrir un passage, mais sans que les Anglais ne vissent rien. Les autres soutenaient qu’il avait passé par-dessus les Anglais à travers les airs et ne descendit sur les eaux que lorsqu’il fut loin d’eux.

Mais parmi toutes ces légendes que ces vieux racontaient, celle de Moskou me paraissait la plus curieuse de toutes. Ils racontaient que là, durant un grand incendie qui dévora la ville entière avec ses habitants, on avait vu l’homme au petit chapeau luttant dans les airs contre un ange au-dessus de la ville même, et que l’ange finit par précipiter son adversaire dans les flammes. Ça c’était le signe des malheurs qui lui arrivèrent à la suite. Et la cause de tous ces malheurs venait de ce que l’Empereur avait renvoyé sa femme pour prendre une autre. Le bon dieu s’était fâché de cela et avait envoyé un ange pour le terrasser puisque les hommes ne pouvaient le faire. Mais au sujet de Moskou, il s’élevait des discussions ou des disputes qui duraient plus longtemps que les récits légendaires.

Histoire de ma vie, p. 84

04 mai 2006

Ces immondes bêtes les moins sociables de toutes les créatures

À l’être humain, il faut beaucoup d’air et beaucoup d’espace pour vivre, car cet animal est très sale, et empoisonne tout autour de lui. Et on oblige ces animaux puants et empoisonnants à vivre en masses serrées, où ils s’étiolent et s’empoisonnent mutuellement. On veut les faire vivre en société, ces immondes bêtes les moins sociables de toutes les créatures. On n’en a jamais trouvé deux capables de vivre quinze jours ensemble dans une parfaite harmonie ; ils ne peuvent rester associés que par la force des lois. Cette maudite espèce humaine, maudite par son propre créateur suivant la Genèse, est composée de tigres, de hyènes, de panthères, de loups, de renards, de caïmans, de putois, de serpents, de hiboux, de crocodiles, de blaireaux, de vaches, de moutons, de poules, de corbeaux, de rats, d’éperviers et d’une multitude de vilains moineaux et nombreuses vermines. Comment voulez-vous faire vivre ensemble toutes ces bêtes sans qu’elles se dévorassent les unes les autres ? Et c’est bien ce qui arrive dans toutes les sociétés humaines, bien pire que chez les quadrupèdes, les rampants et les volatiles. Ces bêtes ne se dévorent que par la nécessité absolue, tandis que les bêtes humaines, non seulement se dévorent sans nécessité, mais elles se persécutent, et se martyrisent, par des procédés qui les ravalent à dix-sept degrés et demi au-dessous des plus viles et des plus féroces de toutes les autres espèces animales.

Et plus ces vils bipèdes sans plume et sans raison avancent, soi-disant, en civilisation, plus ils deviennent insatiables de lucre, d’or et de sang, cette prétendue civilisation apportant toujours des besoins nouveaux aux grands coquins, aux malins, aux plus forts, mais aussi des procédés nouveaux pour exploiter, voler, persécuter, martyriser et dévorer les faibles. Lorsque je vois un quelconque de ces grands coquins marchant dans la rue en habit fourré, chapeau haut, ganté, canne à la main, la tête dans les nues, et que je regarde les ouvriers, les portefaix, les mendiants en haillons, pâles, maigres, courbés en deux, la tête fixée à terre, il me semble voir Jupiter trônant au milieu des Cercopes, de ces hommes qu’il avait subitement métamorphosés en singes. Encore, nos misérables singes modernes métamorphosés par la misère et l’ignorance sont moins intéressants que les cercopes ; ils sont hargneux, méchants, impolis, niais, stupides, abrutis, lâches et grossiers ; tous, depuis les plus petits qui grouillent dans certains quartiers comme les vermines, jusqu’aux grands papas et grandes mamans courbés en deux et puant dans leurs haillons. Il arrivera cependant un moment que ces malheureux disparaîtront forcément. Les édiles et autres favorisés de dame la Fortune, craignant les maladies et la mort, font tout pour refouler ces vermineux hors la cité. Et comme les campagnards, pour ces misérables sont encore plus nuisibles que pour les citadins, les repoussent aussi, il faudra bien qu’ils crèvent dans leurs tanières infectes bouchées des deux côtés, si un événement quelconque, guerre ou révolution, ne viendra bientôt changer la face des choses. Car une paix perpétuelle, c’est la misère perpétuelle pour les malheureux qui naissent sans fortune, et qui ira toujours s’aggravant, car les coquins favorisés, poussés par l’égoïsme et le besoin de jouir, accaparent toujours de plus en plus tous les biens mobiliers, immobiliers et le reste, ne laissant plus aux misérables une seule place au soleil, ni à table.

Histoire de ma vie, p. 792 sqq.

30 avril 2006

Aujourd’hui est passé ici un certain inspecteur...

Aujourd’hui est passé ici un certain inspecteur qu’on attendait depuis quatre jours. Un étranger sans doute, car personne ne le connaissait. Il est entré dans notre salle et allait sortir sans avoir rien regardé ni dit un mot, lorsque la supérieure en passant près de moi me demanda brusquement comment je me portais. Mais, lui dis-je, vous savez que je ne suis pas ici comme malade. J’y suis comme interné ou séquestré. Alors cet inspecteur me demanda : « Comment cela ? » Je lui répondis que c’était le médecin de l’hospice qui m’avait déclaré fou dès sa première visite. Mais aussitôt la supérieure, prenant bien l’intérêt du bourreau, dit à ce monsieur que c’était là une illusion de ma part. Et le monsieur, pensant aussi que je devais être réellement fou, partit en écoutant les raisonnements de cette éminente épouse de Jésus qui naturellement pleurait sur moi, car ces filles, toutes épouses de Jésus, qu’on appelle aussi de charité, tournent bien entendu cette charité de leur côté, en se mettant toujours avec les gros contre les petits, avec les bourreaux contre les victimes, faisant ainsi tout le contraire de leur époux et maître qui prenait toujours la cause des pauvres contre les riches et poursuit même cette cause jusqu’à dire aux riches que jamais aucun d’eux n’entrerait dans le royaume des cieux. Et aujourd’hui tous les prêtres, frères et sœurs ne travaillent que pour les riches contre les pauvres. Les prêtres n’envoient plus que les riches au royaume des cieux, les pauvres en sont exclus, n’ayant pas d’argent pour payer le voyage. Ils font bien de ne pas envoyer les pauvres là-haut dans cette boîte de douze mille stades car ceux-ci, ayant été persécutés et volés toute leur vie par ces riches, pourraient bien se venger là-haut comme autrefois Michel et les siens se vengèrent sur les mauvais anges en les précipitant à coups de sabres et à coups de pieds dans le royaume des ténèbres.

Cependant, comme je l’ai déjà dit, ici on ne serait pas trop mal dans cet hôpital, étant donné les pauvres misérables qui y passent, s’il était tenu par un personnel convenable. Mais malheureusement, au lieu d’être un petit Champs Élysée comme il devrait être pour les vieillards et les déshérités, ces bonnes sœurs en font un véritable Tartare ; car ces belles filles — car il y en a plusieurs de très belles — au lieu d’être des Walkyries ou des houris versant l’hydromel et l’ambroisie aux pauvres élus, elles ne versent que la colère et l’amertume, au lieu d’être pour les pauvres malades des anges bienfaisants et consolateurs, elles ne sont que des furies persécutrices. Elles ne devraient être ici que comme des servantes et elles s’érigent en maîtresses absolues, commandant à tout le monde, aux infirmiers et infirmières, aux malades, obligeant ceux-ci d’aller à la messe et aux vêpres, les ennuyant quatre fois par jour avec des prières idiotes. Et les médecins et les administrateurs de cet hôpital se découvrent et fléchissent le dos devant ces servantes, maîtresses et épouses in partibus de Jésus, le bien-aimé de Marie de Magdala, de Jeanne, de Suzanne, de Marthe et de Marie de Béthanie. Elles mettent à la porte les malades quand elles veulent, et conservent autant qu’elles veulent des fainéants bien portants mais qui savent leur plaire à force de bassesses et d’hypocrisies.

Histoire de ma vie, page 739

28 avril 2006

Quelquefois en me promenant dans la cour, mon homme sauvage a des velléités...

Aujourd’hui, 16 juillet, mon vieil Esculape hypocrite m’a encore demandé comment je me portais, et sur ma réponse : « Toujours la même chose », s’est contenté de répéter mes paroles comme un perroquet. Je me savais depuis longtemps doué d’une philosophie stoïque peu commune, mais je ne croyais pas pouvoir la pousser si loin sans que l’homme naturel ou l’homme sauvage qui dort chez moi comme chez chacun de nous, ne se révélât et ne sautât à la gorge de ce misérable assassin. Quelquefois en me promenant dans la cour, mon homme sauvage a des velléités à se montrer en regardant des gros morceaux de bois, des barres de fer, des haches et semble dire au philosophe : « Voici mon affaire. Avec un de ces instruments j’assommerai ce vieux coquin médecin bourreau et j’aurai débarrassé le monde d’une vieille canaille. Je serai conduit en prison, qu’importe, je le suis déjà ; prison pour prison, l’autre vaut peut-être mieux que celle-ci. Je serai condamné à mort ; nous le sommes tous un peu plus tôt un peu plus tard, cela ne fait rien dans l’éternité des choses. Je déshonorerai ma famille, mais elle est déjà déshonorée par la flétrissure infâme que ce bourreau médecin a jetée sur mon nom. Je ne sais pas s’il n’est pas préférable de passer pour criminel que de passer pour fou. »

Ainsi voudrait raisonner mon homme de la nature. Mais le philosophe, le stoïcien, fait comme le légendaire Job, il repousse toujours dédaigneusement toutes ses tentations. Du reste, un philosophe de ma trempe doit se trouver bien partout. Diogène se trouvait le plus heureux des Athéniens alors qu’il n’avait pour logement qu’un vieux tonneau et pour tout bien qu’une sébile en bois pour boire de l’eau. Épictète, avec une jambe cassée et n’ayant pour logement qu’un trou dans un mur, était aussi le plus heureux des romains de son temps. Aglaus, le plus pauvre des Arcadiens, fut jugé le plus heureux par Apollon lui-même, plus heureux que Gygès qui en était le plus riche. Et les saints que le catholicisme a fabriqués étaient tous des gueux, des misérables persécutés et martyrisés, mais plus on les persécutait et plus ils étaient contents et heureux. Voilà donc des soi-disant martyrs qui ont toujours joui du plus grand bonheur sur terre, et puis sont allés ensuite jouir du bonheur éternel au ciel. Aussi, le fils aîné de Marie Joachim disait à ses compagnons : « Heureux les pauvres, heureux les affligés, heureux les doux et débonnaires, heureux les cœurs purs, heureux les persécutés, car tous les bonheurs sont pour eux puisqu’ils doivent posséder la terre et les cieux. "Beate mites qui a possedebunt terram, et beati pauperis [spiritu] quoniam caelorum ipsorum est" » Donc tout est pour les pauvres et rien pour les riches car « il est plus difficile à un riche d’entrer au bonheur éternel qu’il n’est à un chameau de passer par le trou d’une aiguille. » Malheureux riches, ils sont vraiment à plaindre. Formellement exclus des délices de l’autre monde et les cherchant en vain dans celui-ci, il vaudrait mieux pour eux de rester dans le néant. J’ai donc raison de rester dans ma philosophie stoïque et de laisser mes persécuteurs poursuivre leur tâche ignoble qui doit les faire souffrir voyant que tous leurs efforts n’aboutissent qu’à faire rire leur victime.

Histoire de ma vie, page 740

26 avril 2006

J’aurais vécu comme le pourceau, mangeant, promenant et dormant, exempt de toute inquiétude, d’embarras et de soucis...

Mon bonheur ici serait même relativement très grand si la providence, comme disent les chrétiens, m’avait rendu sourd comme je suis forcément muet. Car il m’est impossible d’avoir la moindre conversation avec les malheureux qui sont ici, et si j’étais sourd je n’aurais pas le désagrément d’entendre les sottises, les absurdités, les inepties, les grossièretés et les ignominies que ces pauvres ignorants débitent avec des voix glapissantes et assommantes du matin au soir et même dans la nuit. Ou encore, si cette même providence eût, comme l’a voulu le faire l’Esculape Koffec, anéanti en moi toutes les facultés intellectuelles et morales. Oh ! alors j’aurais encore été plus heureux. J’aurais vécu comme le pourceau, mangeant, promenant et dormant, exempt de toute inquiétude, d’embarras et de soucis. Il y en a beaucoup ici, du reste, qui vivent dans cet état. Ceux-là n’ont pas eu besoin d’appeler la providence pour leur ôter leur intellect et leur moralité, n’en ayant jamais eu, ne sachant même pas ce que c’est. Heureux gens ! C’est à ceux-là que le voleur de pourceaux de Génézareth s’adressait quand il disait à ses compagnons : « Beati pauperes spiritu quogniam regnum cielurorum ipsorum est. » Enfin, puisque ni mon médecin bourreau, ni cette fameuse providence ne peuvent m’ôter mes facultés intellectuelles et morales, je m’en servirai comme par le passé pour me distraire, pour me donner au moins un peu de plaisir intellectuel en place des plaisirs matériels qui me sont interdits ici. Ce criminel Koffec m’a demandé un jour si j’écrirais toujours. Certainement, répondis-je, que voulez-vous que je fasse ici autre chose. Il se doute bien que je dois écrire quelque chose concernant ses canailleries, avec autant de vérité, de franchise et de loyauté que j’ai écrit, sur tous les coquins auxquels j’ai eu affaire ou qui ont eu affaire à ma petite plume bretonne. Il a vu comment j’ai traité ces coquins puisqu’il a lu mes manuscrits qu’il a trouvés du reste, a-t-il affirmé, très intéressants, si intéressants qu’il a donné envie à son jeune collègue Jossuet de les lire aussi.

Histoire de ma vie, p. 741 sqq.

Un malheureux qui a un savoir...

Un malheureux qui a un savoir est doublement malheureux

JMD

24 avril 2006

Lettre au docteur Koffec

Voici encore une lettre que je viens d’adresser à un certain monsieur Josset, médecin, qui lit en ce moment mes manuscrits, lequel me demandait l’autre jour combien de pages je pourrais écrire par jour, en même temps qu’il me disait qu’il trouvait mon écriture difficile à lire.

Monsieur le Docteur,

Vous me demandiez, l’autre jour, combien de pages je pourrais écrire par jour. J’en écrirais bien cent si ma main pouvait suivre ma pensée. Vous trouvez que mon écriture est difficile à lire, c’est possible. Cependant, Le Braz Anatole ex-professeur au lycée de Quimper, poète, littérateur, celtisant, jésuite, hypocrite, traître, lâche et voleur, qui m’escroqua 24 manuscrits, trouvait que j’écrivais très lisiblement et dans un style très particulier et étonnant. L’avocat Le Bail et d’autres encore m’en ont dit autant. Il est vrai que les manuscrits que vous avez en ce moment ont presque tous été écrits en hiver dans un trou de 6 mètres cubes, alors que je grelottais de froid accroupi sur mon grabat de fougères. Je n’écris du reste que pour me raconter à moi-même l’histoire de ma longue vie, si pleine de péripéties, sans me préoccuper de ce que pourront devenir mes manuscrits. Monsieur Koffec doit avoir encore chez lui la Vie de Jésus et les Explications des mythes, cultes et religions qui sont mieux écrits, étant écrits en des temps plus favorables. Quand on écrit que des vérités, il n’est pas besoin de chercher longtemps. Je n’ai jamais mis les pieds dans aucune école, par conséquent je n’ai pas appris la rhétorique, c’est-à-dire l’art de parler longtemps sans rien dire, et d’écrire des pages et des volumes dans lesquels on ne trouve rien que des phrases toujours et encore des phrases. C’est dans ces galimatias de rhéteurs que nos députés perdent leur temps et leur raison, s’ils en ont, à ne rien faire, sinon à faire remplir les colonnes des journaux que personne ne lit. Quand il leur arrive au bout de plusieurs mois de chicane, de blague et de disputes de fabriquer une loi quelconque, ils s’aperçoivent le lendemain qu’ils ont fait une loi imbécile et blagueront encore pendant plusieurs mois pour remplacer cette loi imbécile par une idiote et scélérate. Il y a longtemps que l’on parle de fabriquer une langue universelle unique. Ce serait difficile de la faire adopter partout. Mais en France on pourrait bien en fabriquer une facile, claire, laconique, semblable à celle que Lacédémone, fils de Jupiter, fabriqua pour ses sujets ; une langue dans laquelle on ne pourrait plus mentir, ni parler sans rien dire, une langue épurée de toutes ces langues occultes et obscures, de la théologie, de métaphysique, de psychologie et autres koc’hkiologie inventées par les charlatans, les fripons et les tyrans pour aveugler et abrutir les gens, pour les tromper et les voler.

C’est par une de ces figures de rhétorique qui empoisonnent la langue française que le docteur a trouvé le moyen de me déclarer fou et a ainsi assassiné en moi toutes les facultés intellectuelles et morales, m’a mis hors la loi et hors l’humanité. Ah ! si j’avais été seul à porter mon nom, je me serais bien moqué d’être chassé de cette humanité dans laquelle je n’ai trouvé que trois ou quatre êtres humains, tous morts victimes de leur humanité. Mais cette horrible flétrissure dont le docteur m’accable rejaillira sur mes descendants jusqu’à la dixième génération, et c’est dans ceux-là que je souffre en ce moment plus qu’en moi-même. Et il y a des gens qui disent que la littérature, la poésie et la musique adoucissent les mœurs ! Le docteur Koffec dit aimer la littérature, la poésie et la musique, ce qui ne l’a pas empêché de perpétrer sur moi, brave et honnête citoyen, le plus horrible des crimes. Il est vrai que Néron aimait aussi la littérature, la poésie et la musique. Torquemada et Dominico envoyaient leurs victimes à la torture en chantant de belles poésies sacrées. Louis XIV aimait fort la littérature, la poésie et la musique et faisait massacrer des millions de Français pour plaire à madame de Maintenon. Drumont, Judet, Millevoye et autres confrères aiment aussi la littérature et demande à ce qu’on fasse des saucisses, des andouilles, des jambons et des boudins avec tous les juifs, les protestants, les francs-maçons et les libres-penseurs. Je sais bien que d’après le Code civil français, les parents seuls ont le droit de demander l’interdiction sur laquelle le tribunal peut seul se prononcer. Et l’accusé est admis à se défendre, et si le tribunal ne le reconnaît pas fou, c’est l’accusateur qui est condamné. Mais je sais bien aussi que dans ce Code civil il n’y a rien pour nous autres esclaves, serfs et parias, moins heureux en cela que les autres bêtes de somme, nos confrères, pour lesquels il y a plusieurs textes, tous en leur faveur. Nous ne sommes connus que par les lois militaires et le Code pénal. Votre vieille Thémis française est du reste, comme le farouche Jéhovah, dieu des juifs et des chrétiens : inutile de se présenter devant elle les mains vides. Mais je m’aperçois que je suis un peu prolixe, moi qui voudrais une langue claire et laconique. Mais ceci est la faute des grammairiens, des lexicographes et des rhéteurs qui nous fabriquent un jargon dans lequel il faut trente-six phrases de quarante lignes chacune comme en fait l’académicien Brunetière pour exprimer une seule pensée, et pour l’exprimer très mal encore. Vous êtes je crois un peu philosophe, Monsieur le docteur, alors vous comprenez l’horrible situation d’un brave et honnête citoyen mis hors la loi et hors l’humanité par le caprice de votre vieux collègue qui, après ce crime, vient encore se moquer de moi pour jouir sans doute de mes tourments à la façon des dieux, en me disant d’aller chercher du travail. Misérable tyran ! Commander à un vieillard de 68 ans, usé et meurtri par le travail, les persécutions et la misère d’aller chercher du travail, et cela dans une société d’où il m’a exclu ! Il sait bien cependant qu’il n’y a plus d’existence pour moi hors d’ici, à moins qu’il m’envoie aux aliénés puisqu’il m’a déclaré fou. Mais il craint peut-être que le médecin de cet établissement ne soit pas d’accord avec lui à mon sujet, car celui-là est un spécialiste en phrénologie. Et nous sommes en République démocratique sous laquelle un simple commis de la préfecture, un nommé Baron, a pu me priver depuis 15 ans de la moitié d’une modique pension gagnée à la sueur de mon front et en versant mon sang sur les champs de bataille ; et maintenant un médecin a pu, par caprice, me mettre hors la loi et hors l’humanité, me condamnant à mort avec dégradation civique.

Lettre adressée au médecin Josset, le 1er juillet 1902.

Histoire de ma vie, page 734

07 février 2006

Comment ? vous étiez sous-officier il y a quelques jours, et vous venez vous rengager comme simple soldat ?

Avant d’arriver là, j’eus soin d’arracher mes galons de sergent et d’effacer toutes traces de grade. J’aurais bien voulu les effacer aussi sur mes états de service, mais cela m’était impossible. En arrivant, j’allai directement chez le gros major déposer mes papiers et voir dans quelle compagnie je devais aller. Ce gros major avait l’air d’un vrai brave homme. C’était un noble car je voyais sur sa porte : Carré de Busserolles. Il me reçut avec une affabilité toute paternelle. Lorsqu’il eut jeté les yeux sur mes papiers il fit un brusque mouvement et me regarda en face en me disant : « Comment ? vous étiez sous-officier il y a quelques jours, et vous venez vous rengager comme simple soldat, que veut dire cela ? ». Alors, je lui explique bravement mes raisons, celles qui m’avaient obligé à quitter le 26e, en lui disant que désormais ce cas ne se présenterait plus pour moi, car jamais plus je ne serais ni caporal, ni sous-officier. 

« C’est incroyable, dit-il, ce que vous me dites là. Vous avez sans doute beaucoup de punition et peut-être vous craigniez d’être cassé et vous avez préféré prendre votre congé.
— Vous verrez, lui dis-je, bientôt ma feuille de punition que vous allez demander au colonel du 26e avec des renseignements sur ma conduite dans ce régiment. Ma feuille de punition doit être blanche, car les quatre jours de salle de police qu’on m’infligea quelques temps avant mon départ et qui furent la cause principale qui m’a fait quitter ce régiment n’y ont même pas été inscrits.
— Diable, diable, dit le bonhomme, de plus en plus incroyable. Et alors, vous ne voulez plus être gradé ?
— Non jamais, monsieur le major, si j’avais voulu avoir mon grade de sergent, je n’aurais qu’à retourner au 26e, mais je n’en veux plus. Mais vous pourrez compter un bon soldat de plus au régiment. Ce que je demande, c’est d’aller le plus tôt possible rejoindre les bataillons de guerre, là-bas en Afrique, où je serai sans doute plus utile qu’ici. »

Mais il ne pouvait m’envoyer là-bas que lorsqu’on formerait un détachement, puis il me dit :

 — Je vais vous placer à la deuxième compagnie, là vous serez avec un bon vieux capitaine, j’espère bien que vous ne persisterez pas à rester simple soldat. 

Je me rendis à la deuxième compagnie avec un simple billet que le gros major m’avait donné pour le sergent-major. Quand j’entrai chez ce dernier, tous les sergents de la compagnie s’y trouvaient. L’un d’eux dit de suite :

« Tiens, voici un vieux troupier, qui nous arrive.
— Oui, dis-je, un troupier qui a déjà sept ans de services et quatre campagnes.
— Oui je vois ça, dit-il, vous avez deux médailles. Et comment vous n’êtes que simple bibi après tous ça ?
— Non, rien que simple bibi comme vous dites. Que voulez vous, tout le monde ne peut pas être gradé au régiment, autrement il n’y aurait plus de soldat !
— Oh, parbleu, dit un autre vieux sergent, ça doit être encore quelques mauvais sujet criblé de punitions, c’est pour ça qu’il a quitté son régiment pour venir chez nous, croyant qu’on ne connaîtra pas ici sa mauvaise conduite passée. »

Là dessus, chacun l’approuva. Mais le sergent me fit la demande habituelle, celle qu’on adressait alors à tout homme arrivant au corps : à savoir si je voulais verser quelques sous à ma masse. Mais avant qu’il eût achevé, j’avais déposé 40 francs sur son bureau en disant : 

« Voilà, major, ma première masse, tout mauvais sujet que je suis où que j’ai été, j’ai toujours eu ma masse complète et je tiens à l’avoir ici comme dans mon autre régiment. C’est là un premier bon point que les chefs de compagnie accordent ordinairement à leurs hommes. 
— Oui, oui, dit le sergent, c’est très bien ça pour commencer.
— Eh bien, dis-je, plus tard vous verrez ce qu’est ce mauvais sujet. Maintenant je vais à mon escouade. Je n’ai pas besoin de vous demander laquelle, par ma taille, j’ai toujours été huitième.
— Oui, oui, dis le major, allez à la huitième escouade. »

En arrivant là, je ne trouvai que de jeunes recrues, de jeunes gens poitevins dont pas un ne parlait le français. Le caporal était un Corse, un vieux déjà, il avait un chevron : un de ces types de vieux caporaux dont il y avait tant alors, embarrassé et empêtrés partout, ne connaissant ni théorie, ni règlements ni rien du devoir d’un caporal ; et ne pouvant ni causer ni s’expliquer sur quoi que ce soit.

Je les fis tous descendre à la cantine pour leur payer une bonne rasade d’entrée. Le lendemain, après le rapport, on me demanda chez le sergent major. Le capitaine y était, un pauvre vieux poitrinaire qui sentait déjà le sapin. Le sergent-major avait déjà reçu mes états de services. Le capitaine me dit : vous êtes un ancien sous-officier, le gros major m’a parlé de vous et m’a dit de vous engager de vous porter de suite élève caporal, qu’il vous donnera la première place qui se présentera et ensuite vous serez bientôt sergent à nouveau.

« Non, mon capitaine, c’est inutile, je l’ai déjà dit au gros major lui-même : je ne veux plus être que soldat. Ce que je demande c’est d’aller le plus tôt possible en Afrique rejoindre le Régiment c’est [pour] cela que je suis dans votre corps. Seulement en attendant je ne resterais pas inactif ici, mon tempérament veut toujours du mouvement, de l’activité. J’irai si on me le permet aider le maître d’armes, et au besoin le maître de danse, à donner des leçons aux jeunes soldats, ce sont là des exercices qui servent mieux, je le sais, par moi-même, à dégourdir et à développer les membres noués et raides des jeunes gens, que les exercices du fusil.
— Vous avez raison, dit le vieux poitrinaire, mais alors réellement vous ne voulez plus être gradé ?
— Non, mon capitaine, j’ai dit. »

Le capitaine parti, je dis au sergent-major que je tenais autant cela serait possible à ce que personne dans la compagnie ne sût jamais que j’ai été sous-officier.

« Je sais bien lui dis-je, que le sergent de ma section sera obligé de le savoir puisqu’il doit avoir sur son carnet de sergent les états de service et la conduite de chacun de ses hommes ; mais il pourra bien lui aussi garder ça pour lui.
— Garder ça pour lui ? dit le major. Eh bien oui ! la première chose qu’il fera celui-là, quand il le saura, sera de le publier partout. D’abord quel intérêt avez-vous à cacher cela ?
— Pour moi, il n’y [en] a aucun, mais je parle surtout pour les caporaux, lesquels venant à savoir que je suis un ancien sous-officier seraient portés à avoir des égards pour moi et pourraient hésiter à me commander certaines choses.
— Quelles drôles d’idées vous avez, me dit-il, je n’ai jamais vu un homme semblable !
— Ni moi non plus major, je le cherche, mais je désespère de ne jamais le rencontrer. »

Enfin, lorsque je fus réarmé et quand j’eus mis mes effets en ordre, j’allai trouver le maître d’armes pour lui offrir mon concours. Celui-ci était aussi un vieux sergent ; aussitôt, il me mit à l’épreuve et quand il vit que je travaillais assez bien, il voulut bien m’accepter comme aide. Il en avait bien besoin car il était seul maintenant, tous ses prévôts étaient partis en Afrique avec le bataillon de guerre. J’avais donc trouvé de l’occupation de suite et de la bonne, car c’est un rude métier l’escrime, surtout pour le professeur : rester toute la journée sur la planche à se remuer les bras et les jambes, et à s’égosiller à expliquer les leçons. Le maître devint bientôt mon ami, et souvent le soir et le dimanche nous allions ensemble en ville donner encore des leçons à un certain nombre de jeunes riches qui voulaient s’exercer à l’escrime. Mais chaque fois que le gros major me rencontrait, il m’arrêtait, voulant toujours me nommer caporal ; cependant, sur mes refus réitérés, il finit par me laisser tranquille.

Quand les sous-officiers de la compagnie eurent enfin appris forcément que j’étais un ancien sous-off, ils voulurent bien me faire des excuses d’avoir porté sur moi des jugements téméraires. Cela ne me touchait guère, pas plus que je n’avais été surpris de leurs jugements « téméraires ». Il y avait longtemps que je connaissais les vieux sous-offs de ce temps, tous plus ou moins ignorants en toutes choses, mais surtout en politesse. Ce qu’ils trouvaient le plus drôle, comme le sergent-major, c’était mon refus de redevenir sous-officier : ils ne pouvaient pas comprendre cela.

Histoire de ma vie, p. 260 sqq.

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