19 janvier 2006

Un procès à Quimper en 1838 (raconté par Stendhal)

Il y a beaucoup de sorciers en Bretagne, du moins c’est ce que je devrais croire d’après le témoignage à peu près universel. Un homme riche me disait hier avec un fonds d’aigreur mal dissimulée : « Pourquoi est-ce qu’il y aurait plus de magiciens en Bretagne que partout ailleurs ? Qui est-ce qui croit maintenant à ces choses-là ? » J’aurais pu lui répondre : « Vous, tout le premier. » On peut supposer que beaucoup de Bretons, dont le père n’avait pas mille francs de rente à l’époque de leur naissance, croient un peu à la sorcellerie. La raison en est que ces messieurs qui vendent des terres dans un pays inconnu ne sont pas fâchés qu’on s’exerce à croire : la terreur rend les peuples dociles.

Voici un procès authentique.

On écrit de Quimper le 26 janvier :

« Yves Pennec, enfant de l’Armorique, est venu s’asseoir hier sur le banc de la Cour d’assises. Il a dix-huit ans ; ses traits irréguliers, ses yeux noirs et pleins de vivacité annoncent de l’intelligence et de la finesse. Les anneaux de son épaisse chevelure couvrent ses épaules, suivant la mode bretonne.

« M. le Président : Accusé, où demeuriez-vous quand vous avez été arrêté ?

« Yves Pennec : Dans la commune d’Ergué-Gabéric.

« D. Quelle était votre profession ?

« R. Valet de ferme : mais j’avais quitté ce métier ; je me disposais à entrer au service militaire.

« D. N’avez-vous pas été au service de Leberre ?

« R. Oui.

« D. Eh bien ! depuis que vous avez quitté sa maison, on lui a volé une forte somme d’argent. Le voleur devait nécessairement bien connaître les habitudes des époux Leberre ; leurs soupçons se portent sur vous.

« R. Ils se sont portés sur bien d’autres ; mais je n’ai rien volé chez eux.

« D. Cependant, depuis cette époque, vous êtes mis comme un des plus cossus du village ; vous ne travaillez pas ; vous fréquentez les cabarets ; vous jouez ; vous perdez beaucoup d’argent, et l’argent employé à toutes ces dépenses ne vient sans doute pas de vos économies comme simple valet de ferme ?

« R. C’est vrai, j’aime le jeu pour le plaisir qu’il me rapporte ; j’y gagne quelquefois ; j’y perds plus souvent, mais de petites sommes ; et puis j’ai des ressources. Quant aux beaux vêtements dont vous parlez, j’en avais une grande partie avant le vol, entre autres ce beau chupen que voilà.

« D. Mais quelles étaient donc vos ressources ?

« Pennec, après s’être recueilli un instant et avec un air de profonde bonne foi : J’ai trouvé un trésor, voilà de cela trois ans. C’était un soir ; je dormais : une voix vint tout à coup frapper à mon chevet : « Pennec, me dit-elle, réveille-toi. » J’avais peur, et je me cachai sous ma couverture : elle m’appela de nouveau ; je ne voulus pas répondre. Le lendemain, je dormais encore ; la voix revint, et me dit de n’avoir pas peur : « Qui êtes-vous ? lui dis-je ; êtes-vous le démon ou Notre-Dame de Kerdévote ou Notre-Dame de Sainte-Anne, ou bien ne seriez-vous pas encore quelque voix de parent ou d’ami qui vient du séjour des morts ? — Je viens, me répliqua la voix avec douceur, pour t’indiquer un trésor. » Mais j’avais peur, je restai au lit. Le surlendemain, la voix frappa encore : « Pennec, Pennec, mon ami, lève-toi, n’aie aucune peur. Va près de la grange de ton maître Gourmelen, contre le mur de la grange, sous une pierre plate, et là tu trouveras ton bonheur. » Je me levai, la voix me conduisit et je trouvai une somme de 350 francs.

« Le silence passionné de la plus extrême attention règne dans l’auditoire. Il est évident que l’immense majorité croit au récit de Pennec.

« D. Avez-vous déclaré à quelqu’un que vous aviez trouvé un trésor ?

« R. Quelques jours après, je le dis à Jean Gourmelen, mon maître. À cette époque, Leberre n’avait pas encore été volé.

« D. Quel usage avez-vous fait de cet argent ?

« R. Je le destinai d’abord à former ma dot ; mais, le mariage n’ayant pas eu lieu, j’ai acheté de beaux habits, une génisse ; j’ai payé le prix de ferme de mon père, et j’ai gardé le reste.

« Plusieurs témoins sont successivement entendus.

« Leberre : Dans la soirée du 18 au 19 juin dernier, il m’a été volé une somme de deux cent soixante francs ; j’ai soupçonné l’accusé, parce qu’il savait où nous mettions la clef de notre armoire, et qu’il a fait de grandes dépenses depuis le vol. Pennec m’a servi six mois ; il ne travaillait pas, il était toujours à regarder en l’air. Quand il m’a quitté, je ne l’ai pas payé, parce qu’il n’était pas en âge, et que, quand on paye quelqu’un lorsqu’il n’est pas en âge, on est exposé à payer deux fois. (On rit.)

« Gourmelen : Voilà bientôt trois ans, l’accusé a été à mon service : quand il y avait du monde, il travaillait bien, mais il ne faisait presque rien quand on le laissait seul. Pour du côté de la probité, je n’ai jamais eu à m’en plaindre. Pendant qu’il me servait, il m’a raconté qu’il avait trouvé un trésor. Pennec passe pour un sorcier dans le village ; mais on ne dit pas que ce soit un voleur.

« Kigourlay : L’accusé a été mon domestique ; il m’a servi en honnête homme ; je n’ai pas eu à m’en plaindre ; il travaillait bien ; il jouait beaucoup la nuit, je l’ai vu perdre jusqu’à six francs, c’est moi qui les lui ai gagnés. (On rit.) C’est un sorcier, il a un secret pour trouver de l’argent. (Mouvement.)

« René Laurent, maire de la commune, d’un air décidé et avec l’attitude d’un homme qui fait un grand acte de courage : Pennec passe dans ma commune pour un devin et pour un sorcier ; mais je ne crois pas cela, moi ; ce n’est plus le siècle des sorciers... Un jour, c’était une grande fête, il y avait à placer sur la tour un drapeau tricolore..., maintenant c’est un drapeau tricolore ; mais autrefois, j’étais maire aussi, et alors c’était un drapeau blanc. Pennec eut l’audace de monter, sans échelle, jusqu’au haut du clocher, pour planter le drapeau ; tout le monde était ébahi ; on croyait qu’il y avait quelque puissance qui le soutenait en l’air. Je lui ordonnai de descendre ; mais il s’amusait à ébranler les pierres qui servent d’ornement aux quatre côtés de la chapelle ; je le fis arrêter. Les gendarmes, surpris de la richesse de ses vêtements, le conduisirent au procureur du roi : il fut mis en prison. Plus tard, la justice vint visiter l’endroit où il prétendait avoir trouvé son trésor ; j’étais présent à la visite. Pennec arracha une pierre, puis quand il eut ainsi fait un vide, il nous dit avec un grand sang-froid : « C’est dans ce trou qu’était mon trésor. » (On rit). On lui fit observer que le vide était la place de la pierre ; mais il persista. Je suis bien sûr qu’avant le vol de Leberre l’accusé avait de l’argent, et qu’il a fait de fortes dépenses ; je lui avais demandé s’il était vrai qu’il eût trouvé un trésor ; mais il ne voulait point m’en faire l’aveu, sans doute parce que le gouvernement s’en serait emparé. C’est un bruit accrédité dans notre commune que ce que l’on trouve c’est pour le gouvernement ; aussi l’on ne trouve pas souvent, ou du moins on ne s’en vante pas. (Explosion d’hilarité.) Surpris que Pennec eût tant d’argent, je fis bannir (publier) sur la croix : mais personne ne se plaignit d’avoir perdu ou d’avoir été volé.

« M. l’avocat du roi : Vous voyez bien, Pennec, que vous ne pouvez pas avoir trouvé d’argent dans un trou qui n’existait pas.

« Pennec : Oh ! l’argent bien ramassé ne fait pas un gros volume, et puis la voix peut avoir bouché le trou depuis. (Hilarité générale.)

« Jean Poupon : Voilà six mois, Pennec est venu me demander la plus jeune et la plus jolie de mes filles en mariage : « Oui, volontiers, si tu as de l’argent. — J’ai mille écus, dit Pennec. — Oh ! je ne demande pas tant, je te la passerai pour moitié moins ; si tu as quinze cents francs, l’affaire est faite ; frappe là. » Nous fûmes prendre un verre de liqueur, et de là chez le curé, qui fit chercher le maire. Le maire et le curé furent d’avis qu’il fallait que Pennec montrât les quinze cents francs ; il ne put les montrer, et alors je lui dis : « Il n’y a rien de fait. » Pennec passe pour un devin, mais pas pour un voleur ; il m’a servi, j’ai été content de son service.

« Le maire : C’est vrai ce que dit le témoin ; une fille vaut cela dans notre commune.

« Après le réquisitoire de M. l’avocat du roi et la plaidoirie de Me Cuzon, qui a plus d’une fois égayé la cour, le jury et l’auditoire, M. le président fait le résumé des débats. Au bout de quelques minutes, le jury, qui probablement ne veut pas que la commune d’Ergué-Gabéric soit privée de son sorcier, déclare l’accusé non coupable.

« Sur une observation de Me Cuzon, la Cour ordonne que les beaux habits seront immédiatement restitués à Pennec, qui n’a en ce moment qu’une simple chemise de toile et un pantalon de même étoffe. Aussitôt tous les témoins accourent et viennent respectueusement aider Pennec à emporter ses élégants costumes. Pennec a bientôt endossé le beau chupen, l’élégant bragonbras et le large chapeau surmonté d’une belle plume de paon ; il s’en retourne triomphant. » (Gazette des Tribunaux).

Si le lecteur avait la patience d’un Allemand, je lui aurais présenté, pour chaque province, le récit authentique de la dernière cause célèbre qu’on y a jugée.

Comment ne pas croire aux sorciers sur la côte terrible d’Ouessant, à Saint-Malo ? La tempête et les dangers s’y montrent presque tous les jours, et ces marins si braves passent leur vie tête à tête avec leur imagination.

Stendhal, Mémoires d’un touriste.
[Stendhal, qui n’est sans doute jamais venu au-delà de Vannes, a copié en le modifiant légèrement un article de la Gazette des tribunaux du 2 février 1838. Déguignet avait 3 ans et vivait sur la même commune d'Ergué-Gabéric.]

14 janvier 2006

Mon homme sauvage a des velléités (16 juillet 1902)

Aujourd’hui, 16 juillet, mon vieil Esculape hypocrite m’a encore demandé comment je me portais, et sur ma réponse : « Toujours la même chose », s’est contenté de répéter mes paroles comme un perroquet. Je me savais depuis longtemps doué d’une philosophie stoïque peu commune, mais je ne croyais pas pouvoir la pousser si loin sans que l’homme naturel ou l’homme sauvage qui dort chez moi comme chez chacun de nous, ne se révélât et ne sautât à la gorge de ce misérable assassin. Quelquefois en me promenant dans la cour, mon homme sauvage a des velléités à se montrer en regardant des gros morceaux de bois, des barres de fer, des haches et semble dire au philosophe : « Voici mon affaire. Avec un de ces instruments j’assommerai ce vieux coquin médecin bourreau et j’aurai débarrassé le monde d’une vieille canaille. Je serai conduit en prison, qu’importe, je le suis déjà ; prison pour prison, l’autre vaut peut-être mieux que celle-ci. Je serai condamné à mort ; nous le sommes tous un peu plus tôt un peu plus tard, cela ne fait rien dans l’éternité des choses. Je déshonorerai ma famille, mais elle est déjà déshonorée par la flétrissure infâme que ce bourreau médecin a jetée sur mon nom. Je ne sais pas s’il n’est pas préférable de passer pour criminel que de passer pour fou. »

Ainsi voudrait raisonner mon homme de la nature. Mais le philosophe, le stoïcien, fait comme le légendaire Job, il repousse toujours dédaigneusement toutes ses tentations. Du reste, un philosophe de ma trempe doit se trouver bien partout. Diogène se trouvait le plus heureux des Athéniens alors qu’il n’avait pour logement qu’un vieux tonneau et pour tout bien qu’une sébile en bois pour boire de l’eau. Épictète, avec une jambe cassée et n’ayant pour logement qu’un trou dans un mur, était aussi le plus heureux des romains de son temps. Aglaus, le plus pauvre des Arcadiens, fut jugé le plus heureux par Apollon lui-même, plus heureux que Gygès qui en était le plus riche. Et les saints que le catholicisme a fabriqués étaient tous des gueux, des misérables persécutés et martyrisés, mais plus on les persécutait et plus ils étaient contents et heureux. Voilà donc des soi-disant martyrs qui ont toujours joui du plus grand bonheur sur terre, et puis sont allés ensuite jouir du bonheur éternel au ciel. Aussi, le fils aîné de Marie Joachim disait à ses compagnons : « Heureux les pauvres, heureux les affligés, heureux les doux et débonnaires, heureux les cœurs purs, heureux les persécutés, car tous les bonheurs sont pour eux puisqu’ils doivent posséder la terre et les cieux. "Beate mites qui a possedebunt terram, et beati pauperis [spiritu] quoniam caelorum ipsorum est" » Donc tout est pour les pauvres et rien pour les riches car « il est plus difficile à un riche d’entrer au bonheur éternel qu’il n’est à un chameau de passer par le trou d’une aiguille. » Malheureux riches, ils sont vraiment à plaindre. Formellement exclus des délices de l’autre monde et les cherchant en vain dans celui-ci, il vaudrait mieux pour eux de rester dans le néant. J’ai donc raison de rester dans ma philosophie stoïque et de laisser mes persécuteurs poursuivre leur tâche ignoble qui doit les faire souffrir voyant que tous leurs efforts n’aboutissent qu’à faire rire leur victime.

Mon bonheur ici serait même relativement très grand si la providence, comme disent les chrétiens, m’avait rendu sourd comme je suis forcément muet. Car il m’est impossible d’avoir la moindre conversation avec les malheureux qui sont ici, et si j’étais sourd je n’aurais pas le désagrément d’entendre les sottises, les absurdités, les inepties, les grossièretés et les ignominies que ces pauvres ignorants débitent avec des voix glapissantes et assommantes du matin au soir et même dans la nuit. Ou encore, si cette même providence eût, comme l’a voulu le faire l’Esculape Koffec, anéanti en moi toutes les facultés intellectuelles et morales. Oh ! alors j’aurais encore été plus heureux. J’aurais vécu comme le pourceau, mangeant, promenant et dormant, exempt de toute inquiétude, d’embarras et de soucis. Il y en a beaucoup ici, du reste, qui vivent dans cet état. Ceux-là n’ont pas eu besoin d’appeler la providence pour leur ôter leur intellect et leur moralité, n’en ayant jamais eu, ne sachant même pas ce que c’est. Heureux gens ! C’est à ceux-là que le voleur de pourceaux de Génézareth s’adressait quand il disait à ses compagnons : « Beati pauperes spiritu quogniam regnum cielurorum ipsorum est. » Enfin, puisque ni mon médecin bourreau, ni cette fameuse providence ne peuvent m’ôter mes facultés intellectuelles et morales, je m’en servirai comme par le passé pour me distraire, pour me donner au moins un peu de plaisir intellectuel en place des plaisirs matériels qui me sont interdits ici. Ce criminel Koffec m’a demandé un jour si j’écrirais toujours. Certainement, répondis-je, que voulez-vous que je fasse ici autre chose. Il se doute bien que je dois écrire quelque chose concernant ses canailleries, avec autant de vérité, de franchise et de loyauté que j’ai écrit, sur tous les coquins auxquels j’ai eu affaire ou qui ont eu affaire à ma petite plume bretonne. Il a vu comment j’ai traité ces coquins puisqu’il a lu mes manuscrits qu’il a trouvés du reste, a-t-il affirmé, très intéressants, si intéressants qu’il a donné envie à son jeune collègue Jossuet de les lire aussi.

Histoire de ma vie, pages 740 sqq.

10 janvier 2006

Et c’était encore en esclaves que nous travaillions pour découvrir à nos chefs ces belles oeuvres exécutées par nos confrères romains

C’est en ce temps-là, et pendant qu’on séjournait aux environs de cette ville romaine que le général eut l’idée — ou qu’elle lui fut donné par quelque archéologue amateur — de nous faire fouiller un large monticule couvert de bois et de broussailles qui se trouvait à peu de distance de la ville, au bord de la voie romaine. On ne tarda pas à voir que ce monticule renfermait les ruines d’un palais magnifique car nous y trouvâmes de nombreuses colonnes de marbre, des statues brisées et quantité de belles mosaïques. Quand l’artiste disciplinaire se trouvait de travail avec moi, nous échangions là-bas des réflexions, en fouillant ces ruines. En artiste, mon ami pouvait admirer ces travaux des esclaves romains ; car, c’était là des œuvres des esclaves. Et maintenant, c’était encore en esclaves que nous travaillions pour découvrir à nos chefs ces belles œuvres exécutées par nos confrères romains, il y a deux mille ans. Ceux là, travaillaient sous le fouet et nous sous les cris, les injures, les insultes, et les menaces de salle de police, de prison et de bagne. Les coups de fouet guérissaient vite, les flétrissures de bagne, de compagnies de discipline, et autres tortures infligées aux esclaves modernes ne guérissent jamais. Nous ne parlions pas fort car le camarade avait peur d’attirer quelques observations baroques et grossières de la part des galonnés, auxquels il n’aurait pu s’empêcher de répondre. Je suppose bien que les esclaves anciens devaient avoir le droit de gémir et de se plaindre sous les coups de fouet. Sous les coups d’injures, d’insultes et de menaces autrement terribles que les coups de fouet, les esclaves modernes doivent se taire sous peine de doubler, de tripler et de quintupler la punition. Ce que nous cherchions surtout après ces débris de colonnes, de statues et de mosaïques, c’était quelques inscriptions grecques ou romaines. Mon camarade voulait savoir si ce magnifique palais avait appartenu comme l’on disait, au fameux et immonde Caracalla ainsi que semble indiquer du reste une des portes de la ville, en face même de ces ruines qui portait encore le nom de ce monstre. Mais d’inscription point. Les Vandales, ces iconoclastes qui voulaient anéantir partout les traces des peuples civilisés, avaient sans doute détruits ces inscriptions. Mais ces destructeurs ne purent abattre les aqueducs, les grandes murailles, ni détruire les immenses voies romaines. Un autre peuple civilisé a passé là depuis, le Maure, mais n’a laissé aucune trace de son passage et si la civilisation française venait à disparaître, ses traces disparaîtraient aussi en peu de temps ; mais les traces des Romains subsisteront toujours.

Histoire de ma vie, p. 272

06 janvier 2006

Dernières pages (6 janvier 1905)

Mais voici que Le Braz Anatole m’envoie un numéro de La Revue de Paris où j’ai l’agrément de voir mon nom figurer parmi les illustres écrivains. Oui, je lis en tête du numéro 24, 15 décembre : « Jean-Marie Déguignet, Mémoires d’un paysan bas-breton. » Le Braz me disait dans sa première lettre que j’aurais bientôt « la joie légitime de voir mon [nom] figurer sur la plus grande revue du monde, et de trouver enfin une récompense si bien méritée ». Ma foi, au risque de déconcerter mon mentor, je lui dis que je n’ai pas éprouvé plus de joie que j’en ai éprouvé en voyant ce nom figurer parmi les sous-officiers du 26e de ligne, le jour même où un camarade nommé avec moi faillit devenir fou de joie. Jamais je n’en ai eu du reste, en aucune époque de ma vie, de ces enthousiasmes, de ces mouvements de folie vaniteuse. Le plus que j’aurais désiré en ce moment, ç’aurait été de trouver quelques amis ou même des ennemis, qui m’ont toujours considéré comme un simple paysan ignorant et de nulle valeur, afin de leur montrer que je suis beaucoup plus qu’ils ne croyaient. Malheureusement, les amis et les ennemis que j’ai par ici ne comprennent rien aux choses de la littérature, des arts et des sciences. Ce sont des choses qui n’entrent pas dans les cerveaux bretons, à quelques rares exceptions près.

Et Le Braz qui me dit qu’il considère comme la plus belle action de sa vie littéraire, celle de m’avoir fait entrer par la grande porte dans ce nouveau monde qu’on appelle la République des Lettres. Et il me souhaite de vivre encore longtemps, afin de jouir de mon triomphe littéraire, qui ira toujours grandissant à mesure que la publication de mes mémoires avancera, et surtout lorsqu’ils seront mis en volume. Mais je ne verrai pas ça, ou du reste j’ai vu assez, puisque j’ai vu mon nom briller au milieu des illustrations littéraires, je n’avais jamais tant espéré. Ici, je dois de la reconnaissance à M. Le Braz Anatole, contre lequel j’ai écrit beaucoup, mais beaucoup de vérités contre lesquelles il ne peut rien dire. Du reste, dans ce monde de la littérature et du parlementarisme, on ne fait plus attention aujourd’hui aux mots, aux phrases, aux personnalités, mêmes aux calomnies, ni aux injures les plus grossières. Ces gens se sentent tombés si bas dans toutes les ignominies qu’ils aiment à se couvrir mutuellement de boue.

Ils en ont, oui, de la boue par-dessus la tête, dans ce fameux grand monde qui n’est grand que dans la canaillerie et dans les horreurs. Voici un de ces grands, nommé Syveton, député, déclaré l’honneur du parti catholique, qui a été obligé de [se] suicider pour se soustraire aux ignominies qui pesaient sur lui et auraient pu le conduire au bagne. Comme Esterházy, déclaré par Pellieux l’honneur de l’armée, et qui fut obligé de se sauver pour se soustraire au déshonneur dont il s’était couvert. A ma Doue beniguet Intronn Varia ar ganaillez ! Comme le parti nationalisto-catholico-fripouillo, avec Coppée en tête, a vomi ses belles injures sacrées contre les juifs et les francs-maçons dès qu’ils ont appris la mort de cet honorable Syveton, accusant ceux-ci d’avoir assassiné l’honneur du parti. Mais avant que Coppée ait eu le temps de vider toutes ses sacro-saintes ordures sur la tête des francs-maçons, il en a tant, il est prévenu que son honorable ami s’est suicidé lui-même aidé par sa femme, dit-on. Il se sentait écrasé par les honneurs.

Cela n’empêchera pas ces nationalistes enragés d’accuser toujours les francs-maçons de cette mort. Ces gens sont si complètement pétris de mensonges qu’ils en trouvent toujours et partout. Lorsque Dreyfus fut reconnu par les juges et par tous les citoyens qui n’avaient pas perdu complètement leurs sens et leur raison, lorsque les coupables se sauvaient partout à l’étranger, parmi les morts et ailleurs, ces canailles menteurs continuèrent quand même à traiter Dreyfus de traître. Et ils ont tellement fourré ce nom de traître dans la tête des ignorants idiots que ce nom restera à perpétuité chez cette race comme y est resté le nom de Judas Escarioth, quoique celui-là fut le meilleur homme de cette bande de fripouilles, conduite par le grand bandit de Nazareth, et qui fut arrêté à Jérusalem sur la fin du mois nisan en l’an 33 selon les légendes évangéliques, qui ne sont non plus qu’un tissu de grossiers mensonges, car le mensonge est vieux. Il était dans l’Éden, et ce fut Jéhovah lui-même qui le créa, et s’en servit immédiatement. Aussi les prêtres et les charlatans de tous les temps et de tous les pays n’ont pas manqué d’imiter ce dieu, le père du mensonge. Et les plus grands de ces menteurs sont offerts en admiration et en adoration aux peuples imbéciles. Comment veut-on que l’humanité s’humanise, tant qu’elle ne sera composée que de menteurs et d’imbéciles pour les croire ? Le mensonge est un crime, et un horrible crime, et comme tel, il devrait être puni sévèrement, de façon que les menteurs ne voudraient ou ne pourraient plus recommencer. J’ai indiqué ailleurs plusieurs moyens d’en arriver là. Malheureusement, ceux qui sont chargés de punir les menteurs sont eux-mêmes les plus grands menteurs du monde. Cet horrible vice est tellement invétéré chez les hommes que les enfants le sucent avec le lait maternel, et dès qu’ils commencent à babiller commencent aussi à mentir, et y sont encouragés plus tard par les parents et surtout par les prêtres. Comment pourra-t-on jamais alors extirper le mensonge du corps humain ? Il faut consulter les moyens que j’ai indiqués plus haut, et l’on verra que l’emploi de ces moyens est facile et d’une réussite certaine.

Si le mensonge et les menteurs étaient supprimés, les questions sociales seraient résolues, car l’humanité serait alors complètement humanisée, tous les hommes se considéreraient comme égaux et frères. Ah ! si l’on voulait me donner la dictature pendant quelques mois seulement, j’aurais bientôt fait de faire disparaître cet horrible fléau, cause de toutes les misères, des crimes et ses horreurs qui ravalent notre pauvre humanité à 17 degrés au-dessous de tous les autres animaux. Il est facile de voir, pour celui qui pense et réfléchit, que tous les crimes, les forfaits, les horreurs et les misères ont eu et ont toujours pour cause le Mensonge, duquel les Grecs en avaient fait une divinité qui dominait la Vérité, laquelle, pauvre fille, ne pouvait jamais faire entendre sa voix. Aujourd’hui, cette bonne fille, ou femme, mère de la Vertu, se montre un peu partout, mais on ne la comprend pas, et on ne veut pas l’écouter. Et les individus passent rapidement en mentant, tout en décriant et médisant les menteurs, et sic transit miserere mundi.

Un certain Ferdinand Buisson, que je ne connais pas, mais qui semble connu dans le grand monde, a dit que « l’histoire de la conscience humaine est celle des conquêtes de l’esprit sur l’animalité, de la raison sur la passion, de la volonté sur l’appétit. À travers les siècles, à mesure que la société passe de l’état sauvage à l’état civilisé, la conscience morale grandit, au respect de la force s’oppose le respect de la justice : deux grandes idées essentiellement humaines, celles de devoir et de droit, illuminent les ténèbres du monde animal, la distinction du bien et du mal marque l’avènement du règne humain. » Ces idées si bien données, et si bonnes, ne sont encore que des erreurs et des mensonges quand même. La conscience humaine existait à Rome, tous les poètes et les écrivains du temps en parlent. Mais nous savons par l’histoire à quoi elle servit, cette conscience humaine, surtout depuis le règne de Tibère jusqu’à l’extinction des derniers Romains dans le sang et la boue à Byzance. Aux 16e et 17e siècles, en France, on parlait aussi de la conscience humaine, ce qui n’empêchait [pas] le Roi Soleil d’exterminer tout ce qu’il y avait de bons citoyens en France et, au respect de la justice, il opposa le respect de la force. Et aujourd’hui même, on l’a vu dans l’affaire Dreyfus, les trois-quarts et demi des Français crient et hurlent contre ceux qui parlent de la conscience humaine, de la raison et de la justice. Ainsi ceux qui ont de la conscience, de la vraie conscience humaine, sont les hommes les plus malheureux du monde. Avec leurs pensées, leurs réflexions, en regardant autour d’eux, et en voyant les misères humaines, les forfaits, les crimes et les horreurs, leur conscience reste écrasée. « La distinction du bien et du mal marque le règne humain. » Oui donc, signor Buisson, [où] voyez-vous ce règne humain ? En Russie, où le Tzar envoie tous ses meilleurs sujets se faire couler là-bas dans la mer japonaise, se faire massacrer en Mandchourie, ou y crever de faim et de froid et de toutes sortes de misères ? Et puis il envoie encore périr au fond de la Sibérie tous ceux qui osent parler de ces horreurs de la guerre, guerre entretenue par le simple [désir] des deux crétins, habillés en empereurs. Est-ce en France que se trouve ce règne humain, où les deux grandes fortunes immobilières et mobilières sont entre les mains de quelques centaines de milliers d’individus, lesquels ont creusé encore autour d’eux des milliers [de] canaux pour attirer les millions et les milliards que les prolétaires peinards suent tous les jours, tandis que des millions d’individus ne possèdent rien ? Où il y a, d’après la statistique gouvernementale, 400 000 chemineaux ou assimilés qui parcourent les routes et les campagnes, sans feu ni lieu, et où les villes sont encombrées de mendiants et de voleurs, les voleurs surtout y sont très nombreux, depuis l’évêque, les banquiers, les notaires, jusqu’aux petits voyous pickpockets ? Est-ce là le règne humain, règne basé sur la lumière, la raison et la justice ? Nan ! Nequet guir. « Deux grandes idées essentiellement humaines, celle du devoir et celle du droit, illuminent les ténèbres du monde animal », oui, ces deux idées font très bien en théorie, mais hélas et en pratique ! le droit n’est pas une idée humaine, il est le résultat de la force.

Le premier homme qui repoussa un autre par la force pour prendre sa place acquit un droit. Aujourd’hui, les prêtres, les notaires, les avoués, les banquiers et tant d’autres tripoteurs, escrocs et voleurs ont tous des droits acquis de par les lois, et ces lois étant appuyées par la force, nos exploiteurs et voleurs modernes sont donc toujours au même point que le premier homme fort qui écrasa l’autre, et l’obligea à ramper à ses pieds, comme les prolétaires, esclaves et parias actuels sont obligés de ramper aux pieds de leurs voleurs et affameurs. Voilà, monsieur Buisson, l’idée de droit ! Quant à l’idée de devoir, nous la connaissons, nous autres prolétaires, esclaves, servus, parias, puisque nous devons tout, nos peines, nos sueurs, notre liberté morale et matérielle, notre sang et notre vie pour engraisser toutes ces vermines ploutocratiques, auxquelles les lois accordent tous ces droits. Oui, voilà nos devoirs, nous les connaissons, mais des droits, macach, nisquet tam... Égalité, fraternité, solidarité, justice, beaux mots que nous voyons cités partout, et qui font sourire nos exploiteurs, sachant qu’ils n’ont aucun effet pour nous que celui de nous endormir dans la poussière et la fumée phraséologiques de ces rouleurs perpétuels, parce que nous restons toujours gogos et lâches. Une couche de ces gogos disparaît tous les ans, après avoir savouré pendant trente ans les mirifiques promesses odoriférantes de ces rouleurs éternels, une autre couche paraît toute prête et toute disposée à se faire rouler de la même façon, et ainsi de suite, de sorte que les exploiteurs, les rouleurs, les malins, les crapules et consorts pourront vivre ainsi jusqu’à la fin de l’éternité. Non, ces misères humaines ne cesseront jamais, si on ne fait pas ce que j’ai déjà indiqué en plusieurs endroits de mes écrits. C’est-à-dire, détruire complètement toutes les races sauvages et barbares, et ailleurs tous les individus tarés, vicieux, mal conformés au physique et au moral. C’est le seul moyen d’arriver à former une race humaine digne de ce nom, et qui pourrait jouir alors de tous les bonheurs susceptibles d’être partagés sur ce globe.

Pour les autres espèces animales, on encourage partout la destruction des mauvaises bêtes, et des bêtes dangereuses, en même temps qu’on encourage l’amélioration des races utiles et bonnes. Mais pour cette maudite race humaine, on fait tout le contraire, on félicite, on flatte, on encourage ceux qui entretiennent à grands frais les plus mauvais, les plus vilains et les plus dangereux sujets, et cela au plus grand détriment des bons. Ici, à Quimper, il y a déjà quatre établissements, et les plus beaux, pour l’entretien de tous les tarés et de tous les rebuts de cette malheureuse espèce humaine, et on va encore en bâtir un autre ! Mais pendant ce temps, on laisse sans soins, sans soucis, se perdre les plus jeunes et les meilleurs sujets, sur lesquels devraient au contraire se porter tous les soins et les soucis, les tarés et les rebuts n’étant bons que pour le requiem æternam qu’ils appellent du reste eux-mêmes tous les jours dans leurs prières. Adveniat regnum tuum domine in requiem æternam.

On applaudit partout les soi-disant philanthropes et administrateurs qui s’ingénient à trouver les meilleurs moyens pour entretenir dans les plus grandes douleurs et les horreurs toutes les monstruosités et les rebuts de l’espèce humaine, comme on applaudit ceux qui inventent et ceux qui emploient les meilleures inventions pour détruire les plus jeunes et les meilleurs sujets de cette malheureuse espèce. Et alors, comment veut-on que l’humanité ne finisse pas par tomber dans la décomposition, dans le néant, dans la pourriture finale ? Finis coronna opus.

N’importe, nous voici passés dans l’année 1905 et je vis toujours, moi qui ai déjà été plusieurs fois dans le sombre domaine des Parques, mais ces bonnes déesses, aussi justes qu’inflexibles, m’ont toujours chassé de chez elles sous prétexte que je n’avais pas encore terminé ma mission sur ce pauvre petit globe. Elles voulaient sans doute, ces bonnes filles, que je visse mon nom écrit en gros caractères au milieu des illustrations littéraires, en tête d’une grande revue.

J’ai vécu 71 ans jusqu’à présent. Mon temps n’a pas été tout perdu, comme on a pu le voir dans le cours de ces récits. Et peut-être mes vieux jours, que je croyais nuls, seront encore les mieux employés, mes écrits commencent déjà à produire, et Le Braz assure qu’ils produiront beaucoup. Et si ces écrits produisent beaucoup aujourd’hui, ils pourront produire encore plus tard, dans 50 ans, 100 ans, mille ans et plus. La plupart des écrivains grecs et romains vivent encore aujourd’hui dans leurs écrits, qu’on réimprime à chaque instant, et que l’on vend toujours cher. Que d’argent ces écrits ont produit à travers les siècles !

Cependant, ces écrivains étaient presque tous vieux quand ils écrivirent, et ne se doutaient guère que leurs écrits seraient venus jusqu’à nous, et passeront encore plus loin probablement jusqu’à la fin des choses ici sur ce petit globe. Voilà des gens dont la vie a été utile et productive, utilité et productivité qui dureront éternellement, du moins tant que les hommes vivront sur cette petite terre. Et beaucoup de ces hommes utiles à l’humanité ont été persécutés, et même condamnés à mort, par les tyrans et prêtres qui n’ont jamais pu et ne pourront jamais souffrir les gens qui cherchent le bonheur de l’humanité. Au contraire, ils ont toujours flatté, honoré, déifié les tyrans, les despotes, les coquins et consorts, qui ont mis leurs forces, leurs talents et leur génie, pour attirer les plus grands maux et les plus grands fléaux possibles sur cette misérable espèce humaine. Enfin, maintenant, je crois avoir terminé ma mission, et je puis fièrement descendre dans le néant sans crainte et sans regrets, surtout ayant maintenant à considérer ma vieillesse, si inutile pour les autres, comme la partie la mieux remplie de ma vie.

Tous les gens vivent trop vieux, j’ai déjà prouvé cela ailleurs. Ici, vient de mourir une vieille femme qui a vécu trente ans de trop pour le malheur de ses enfants, et de ses petits enfants. Elle céda, il y a trente ans, sa propriété à son fils, en gardant avec elle une maisonnette et des terres, plus une somme de 400 francs en argent, le tout valant 700 francs l’an. Or, en trente ans, cela fait 21 000 francs, et avec les intérêts depuis trente ans pour les premières sommes données, cela ferait à peu près 30 000 francs, c’est-à-dire la valeur de la propriété que cette vieille aura mangée, en ne produisant rien que la misère autour d’elle. Je cite cette vieille parce que je la connais depuis que je connais du monde, mais je pourrais citer des centaines dans la même condition. Je connais un vieux d’Ergué-Gabéric qui, depuis 20 ans, mange aussi 700 francs à son gendre, et pour trois francs de terre qu’il a réservée, ce qui fait 1 000 francs par an, en 20 ans cela fait 20 000 francs et la propriété ne fut estimée que 30 000 francs, il a donc déjà mangé les deux tiers. Et ce vieux coquin se plaint toujours, trouvant que son gendre ne le sert pas bien. Donc, tous les riches campagnards vivent trop vieux, car ils devraient disparaître le lendemain de la cession de leurs biens à leurs successeurs, et les pauvres également devraient disparaître dès qu’ils ne peuvent plus travailler. Pour tant qu’aux riches bourgeois, ceux-là devraient disparaître le lendemain de leur naissance, puisqu’ils ne doivent vivre sur cette boule qu’en parasites, en sangsues, en vermines.

Il devrait en être de même pour tous ces êtres qui naissent mal formés, tant au physique qu’au moral, destinés à souffrir et à faire souffrir les autres durant leur existence. Et il y a des gens qui cherchent des élixirs de longue vie, alors que tout le monde vit trop longtemps. Ceux qui aiment la vieillesse et désirent l’atteindre n’ont qu’à bien considérer ces octogénaires, qui se traînent encore, courbés en deux, l’esprit, l’intelligence et l’instinct même complètement anéantis, ils ne sont plus que de tristes cadavres ambulants, souffrant et faisant souffrir beaucoup d’autres autour d’eux. Renan, qui avouait avoir goûté toutes les joies de la vie, disait sur la fin qu’il ne craignait qu’une chose, c’était de tomber dans cette décrépitude sénile et imbécile. Cette suprême déchéance lui fut épargnée, et en bonne philanthropie, elle devrait être épargnée à tout le monde, autant la vieillesse imbécile qu’une vie misérable et inutile. Mais voulez-vous vivre vieux quand même ? C’est bien facile, un médecin qui vient de mourir à l’âge de cent sept ans a fait connaître avant sa mort le secret de sa longévité : il suffit pour arriver à ce résultat de placer son lit du nord au sud dans la direction des courants magnétiques, voilà.

Pour bien admirer la beauté et la grandeur de la nature humaine faite à l’image de Dieu, il faudrait réunir tous les vieillards d’un endroit, mâles et femelles, les monstres, les tordus, les bossus, les bancals, les culs-de-jatte, les cancéreux, les épileptiques, les fous, les idiots, les Rochefort, les Judet, tous nus et sans arme. On verrait là ce chef-d’œuvre de Dieu dans toute sa splendeur et sa maturité. Ainsi font cependant les soi-disant philanthropes, et certains administrateurs, pour réunir tous ces rebuts et détritus comme je l’ai démontré plus haut, pour perpétuer le dégoût, la honte et les douleurs dans notre belle espèce.

Mais je crois qu’il est temps de terminer ces longs mémoires, ou récits authentiques d’une longue vie de tribulations. Que vont-ils devenir ces longs écrits ? Je l’ignore. Seront-ils déchirés ou brûlés ? C’est bien possible. À moins que Le Braz ne vienne encore les prendre, pour joindre aux autres. Il a déjà 24 cahiers, mais des cahiers de 40 pages, ici, j’en ai aussi 24 concernant mes mémoires, mais de 100 pages chacun, plus 13 cahiers traitant de philosophie, de politique, de sociologie et même de mythologie.

Peut-être il les prendra tous. Il pourra sans doute en tirer quelque chose, tandis qu’ici je ne trouverai personne à qui je pourrai utilement les céder. Les Bretons ne connaissent rien en littérature, ni en sciences, il y a assez longtemps que [je] les fréquente, et que je les étudie de très près, pour le savoir. Si Le Braz ne vient pas prendre mes manuscrits avant ma mort, ils seront certainement perdus. Une autre chose m’inquiète encore, c’est mon cadavre, qui deviendra assurément la proie des curés, attendu qu’il n’y aura personne là pour le défendre. Il est vrai que j’ai déjà protesté et je proteste toujours contre toute intervention de prêtres autour de mon cadavre, et en tout cas je considère dès maintenant cette intervention comme non advenue.

Et sic transit gloria mundi. Ainsi va se terminer ma gloire en ce monde. Car j’aurai eu un peu de gloire dans mes derniers jours. Mais tout ça, ce n’est que de la vanité, comme disait ce triple assassin Salomon, fils adultère du plus grand assassin de son temps. « Vanité des vanités, tout n’est que vanité », disait cet inimitable orgiaque, devenu sage quand il ne pouvait pas faire autrement. Il se vantait même d’être savant, le plus savant des hommes. Du moins, il était libre-penseur, et même athée, quoique les catholiques aient admis ses rabâcheries archi-stupides dans leur liturgie. Il disait qu’il n’y avait aucune différence entre l’homme et les autres animaux : « Telle est la mort de l’un, telle est la mort de l’autre, ils ont tous les deux le même souffle, et l’homme n’a aucun avantage sur la bête. Tout va en un même lieu, car tout est poudre et tout retourne en poudre. » « Vanité des vanités, tout n’est que vanité. »

Je termine en souhaitant à l’humanité le pouvoir ou plutôt le vouloir de se transformer en véritables et bons êtres humains, capables de se comprendre et de s’entendre dans une vie sociale digne et heureuse. Et... doue bardono d’an nanaon.

— Duguines — Déguignet.

Poul Raniquet, le 6 Janvier 1905.

Cent ans juste après que « le soleil d’Austerlitz » vint obscurcir le monde sous l’autocratie et la tyrannie du plus cruel des hommes.

Histoire de ma vie, p. 863 sqq.

01 janvier 2006

1er Janvier 1901

Nous voici au XXème siècle et je vis toujours. Né le 19 juillet 1834, j'aurai bientôt 67 ans. C'est peut-être un peu trop vivre quand on ne sert plus à rien...

Déguignet