13 juillet 2000
Article de Marianne Payot dans l'Express, 13 juillet 2000
Marianne Payot
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14 août 1999
1. Mon enfance
Je vais commencer aujourd’hui un travail que je ne sais comment ni quand il se terminera, si toutefois il se termine jamais. Je vais toujours l’essayer. Je sais qu’à ma mort, il n’y aura personne, ni parent, ni ami, qui viendra verser quelques larmes sur ma tombe ou dire quelques paroles d’adieux à mon pauvre cadavre. J’ai songé que, si mes écrits venaient à tomber entre les mains de quelques étrangers, ceux-ci pourraient provoquer en ma faveur un peu de cette sympathie que j’ai en vain cherchée, durant ma vie, parmi mes parents ou amis. J’ai lu dans ces derniers temps beaucoup de vies, de mémoires, de confessions de gens de cour, d’hommes politiques, de grands littérateurs, d’hommes qui ont joué en ce monde des rôles importants ; mais, jamais ailleurs que dans les romans, je n’ai lu de mémoires ou de confessions de pauvres artisans, d’ouvriers, d’hommes de peine, comme on les appelle assez justement, — car c’est eux, en effet, qui supportent les plus lourds fardeaux et endurent les plus cruelles misères. Je sais que les artisans et hommes de peine sont dans l’impossibilité d’écrire leur vie, n’ayant ni l’instruction ni le temps nécessaires. Quoique appartenant à cette classe, au sein de laquelle j’ai passé toute ma vie, je vais essayer d’écrire, sinon avec talent, du moins avec sincérité et franchise, — puisque je suis rendu à un loisir forcé, — comment j’ai vécu, pensé et réfléchi dans ce milieu misérable, comment j’y ai engagé et soutenu la terrible lutte pour l’existence.
Je vins au monde dans de bien tristes conditions². J’y tombai juste au moment où mon père, alors petit fermier, venait d’être complètement ruiné par plusieurs mauvaises récoltes successives et la mortalité des bestiaux. Je vis le jour le 29 juillet 1834. Deux mois après, mes parents furent obligés de quitter la ferme de Kilihouarn-Guengat en y laissant, pour payer leur fermage, tout ce qu’ils possédaient, jusqu’aux objets les plus indispensables à leur pauvre ménage. Ils vinrent à Quimper avec quelques planches pourries, un peu de paille, un vieux chaudron fêlé, huit écuelles et huit cuillers en bois. Ils trouvèrent à se caser dans un misérable taudis de la rue Vili, rue bien connue à Quimper pour sa pauvreté et sa malpropreté. Nous y restâmes deux ans, pendant lesquels je fus constamment malade. Plusieurs fois, la chandelle bénite fut allumée pour éclairer mon passage dans l’autre monde. J’ai su tout cela, plus tard, par ma mère et par d’autres personnes qui nous avaient vus dans ce triste bouge.
2. L’an mil huit cent trente-quatre, le 19 juillet, à dix heures du matin, par devant nous soussignés, Jugeau, maire, officier de l’état-civil de la commune de Guengat, canton de Douarnenez, département du Finistère, est comparu à la maison commune François-Marie Duguines, cultivateur, âgé de trente ans, demeurant en cette commune, au lieu de Quillihouarn, lequel nous a présenté un enfant du sexe masculin, né à domicile de Quillihouarn, ce jour, à six heures du matin, de lui déclarant et de Françoise-Louise Quéré, son épouse, et auquel il a déclaré vouloir donner les prénoms de Jean-Marie ; lesdites déclaration et présentation faites en présence de Nicolas Pennanech, âgé de quarante-six ans, et de Jean Le Quéau, âgé de trente-sept ans, tous cultivateurs et habitants de Guengat, lecture ayant été faite aux susdits témoins qui ont déclaré avec le père présent ne savoir signé, de ce requit.
Signé : Jugeau Marie.
Mon père, qui ne connaissait d’autre état que celui de cultivateur, ne trouvait rien à faire en ville, et nous étions cinq enfants à la maison, dont l’aîné n’avait pas dix ans. Il trouva enfin à louer un penn-ty² au Guelenec, en Ergué-Gabéric, et pouvait alors aller en journée chez les fermiers où il gagnait de huit à douze sous par jour. Il faisait, en hiver, des fagots de bois ou de landes. Nous avions aussi un peu de terrain où l’on semait des pommes de terre, de ces pommes de terre rouges, grosses et très productives, qui étaient alors la principale nourriture des pauvres et des pourceaux. Là, mon frère et ma sœur vinrent à mourir, par suite sans doute des misères et des privations qu’ils eurent à endurer dans ce cloaque infect de la rue Vili. Je me rappelle, car j’avais alors cinq ans, ces tristes et pâles figures qui n’avaient pas changé en passant de vie à trépas. Je me rappelle avoir vu ma mère ramasser de gros poux sur la tête de ma sœur après sa mort. Mon père et ma mère eurent l’air d’être contents : ils disaient que nous avions deux anges dans le ciel qui prieraient Dieu pour nous. Notre maisonnée, du reste, ne diminua pas, car j’avais déjà un autre petit frère, et une sœur ne tarda pas à venir. Le Dieu d’Abraham avait dit : croissez et multipliez. Nous multipliions, mais nous ne croissions guère, car à six ans, je n’étais pas plus haut qu’une botte de cavalier. Cependant le grand air de la campagne m’avait donné la vie, la santé et un peu de vigueur. J’allais alors tous les jours chez les fermiers des environs demander à dîner, et souvent, après m’avoir bourré mon petit ventre de bouillie d’avoine, on me donnait encore des morceaux de pain noir et des crêpes moisies pour emporter à la maison.
2. C’est le mot qui sert, en breton, à désigner les misérables chaumières, composées, en général, d’une seule pièce, où s’entassent avec leur famille les ouvriers agricoles, les journaliers. (a. le b.)
À huit ans, ma mère me confectionna une besace, et j’allai dès lors, non plus dans une seule maison, mais de ferme en ferme, pieds nus, à peine couvert de quelques haillons sordides, récitant ma prière de porte en porte ; je rentrais le soir, exténué, avec ma besace pleine de grossières farines, de crêpes moisies et de rognons de pain noir. Je continuai ce métier sans interruption jusqu’à l’âge de dix ans et demi. J’étais la Providence de la pauvre maisonnée ; j’y apportais plus de bien-être que mon père qui, cependant, bûchait aussi du matin au soir. Chose curieuse, et qui étonna bien des gens de nos environs, c’est que j’avais trouvé le moyen, dans ce triste métier et dans le milieu ignorant où je vivais, d’apprendre à lire le breton. Voici comment : il y avait dans notre village, qui était assez grand, une vieille fille qui était restée à coiffer sainte Catherine, et qui ne s’occupait guère en ce monde que d’assurer son salut éternel. Elle avait été servante chez le curé, où elle avait appris à lire le breton, du moins dans son livre de messe, et le catéchisme. Pour mieux mériter les grâces célestes, elle s’était donné pour mission d’initier tous les enfants du village aux saints mystères de la religion. C’était chez nous qu’elle venait faire le catéchisme, car elle aimait beaucoup ma mère qui lui racontait ses misères dans ce monde et la joie qu’elle avait d’être pauvre, puisque Jésus avait dit que les pauvres seuls seraient admis dans son royaume céleste. Ma mère savait aussi un grand nombre de cantiques édifiants, qu’elle chantait fort bien, d’histoires de revenants, d’hommes et de femmes enlevés par le diable au milieu de la danse, ou engloutis en terre pour s’être moqués d’une croix en passant devant elle ; des âmes de riches obligées de rester dans les caveaux, les cavernes ou au fond des étangs pour garder leurs trésors jusqu’à la consommation des siècles. D’autres femmes venaient encore chez nous, avec leurs grandes quenouilles et leurs longs fuseaux, accompagnées de leurs enfants, pour écouter les cantiques et les histoires, et aussi, sans doute, pour dire et écouter beaucoup d’autres choses. J’étais l’enfant gâté de la vieille fille, parce que j’étais gentil, disait-elle, docile et attentif, et parce que j’apprenais vite et bien. Au bout de dix-huit mois, je savais toutes les prières et tout le catéchisme sur le bout du doigt et lisais mieux qu’elle dans son vieux livre de messe, tandis que les autres étaient encore, pour la plupart, à bégayer les premières leçons du catéchisme : les trois quarts avaient renoncé à apprendre l’alphabet, et le reste était toujours dans les éternels b a ba, b o bo, b u bu.
Je fis alors ma première communion avec un grand succès. Le curé, sachant que je savais lire, me donna un joli livre de messe. J’étais heureux et fier, j’étais cité en exemple aux autres enfants. Ce fut le premier jour de bonheur de ma vie, et plus tard, alors que je sus un peu le français et que je vis un certain cantique sur un vieux livre, ce jour heureux me revint en mémoire. Dans ce cantique, il y avait un couplet qui disait :
Te souviens-tu de ce jour plein de charmes
Où, de Jésus adorant l’humble croix,
Ton cœur enflé, tes yeux mouillés de larmes,
Tu reçus Dieu pour la première fois ?
Ô jour céleste ! Ô pure et douce ivresse !
Amour sacré, qu’êtes vous devenu ?
Dieu se soutient de la sainte promesse.
Mais toi, chrétien, dis-moi, t’en souviens-tu ?
Après ma première communion, je n’allai plus mendier ; j’allais en journée avec mon père dans les fermes pendant l’été, et l’hiver, je l’aidais à faire des fagots ou à creuser des trous pour mettre des plants. À treize ans, après les trois communions réglementaires parmi les enfants, je trouvai à me placer comme troisième domestique dans une ferme. Mes débuts ne furent pas heureux. J’avais plus de volonté et de courage que de force ; je ne voulais pas perdre avec les autres domestiques, beaucoup plus forts que moi. Je fis tant d’efforts pour les suivre que, bientôt, je tombai malade et fus obligé, pour me guérir, de retourner chez mes parents. Ce fut en pleurant que je rentrai chez moi, où j’allais être encore à charge, là où il y avait déjà bien des bouches de trop. Je fis une terrible maladie. On crut encore une fois que c’en était fait de moi. Le curé était venu me donner les derniers sacrements. Les médecins, en ce temps-là, étaient complètement inconnus dans nos campagnes, et, ne l’eussent-ils pas été, nos moyens ne permettaient pas de les quérir. En revanche, nos pays bretons étaient remplis de prétendus sorciers et sorcières. Il en vint plusieurs me voir. L’un disait que mes côtes étaient tombées, l’autre que c’était l’os du sternum, — ench ar galon.
Vint enfin la vieille fille, mon institutrice, qui prétendit que c’était un sort qu’on m’avait jeté, par jalousie, à cause que j’étais plus savant que les enfants des riches. Il fallait donc, selon la béate fille, trouver quelque chose de divin pour combattre la puissance diabolique, et, pour cela, elle ne trouva rien mieux que promettre une bonne chandelle à Notre-Dame de Kerdevot, qui, en ce temps-là, était en grande faveur dans toute la Basse-Bretagne, et qui était justement dans notre commune. Elle conseilla aussi d’aller chercher quelques bouteilles d’eau à la fontaine qui était auprès de la chapelle de cette bonne vierge, puis elle me dit de réciter le plus souvent possible des pater et des ave à l’adresse de cette divine mère, qu’elle allait elle-même supplier dans ses propres prières. Elle alla chercher deux bouteilles d’eau à la fontaine miraculeuse. Je récitai plusieurs pater et plusieurs ave, après avoir dégusté, matin et soir, un verre de cette boisson miraculeuse qui devait être, surtout à cette époque, plus propre à communiquer des maladies qu’à les guérir. En ce temps-là, Notre-Dame de Kerdevot jouissait d’une réputation et d’une vogue extraordinaires, à peu près comme celles dont jouit plus tard, à la Salette et à Lourdes, la Vierge de l’Immaculée Conception. Tous les enfants scrofuleux, les teigneux, tous les hommes et les femmes affligés de plaies variqueuses ou cancéreuses allaient se plonger dans cette fontaine et y décrasser leurs plaies. Ma mère et la vieille fille me recommandèrent surtout d’avoir la foi et une grande confiance dans le Sauveur du Monde et en sa divine mère. De la foi, j’en avais alors de quoi transporter toutes les montagnes, et ce fut sans doute, comme disait la bonne fille, cette foi solide qui me sauva autant, sinon plus, que l’eau de la fontaine de Kerdevot.
Au bout de deux mois, je fus complètement rétabli, et je fus conduit par la vieille et ma mère, pieds et tête nus, porter une chandelle de vingt sous à la Vierge. Ce fut au printemps, et bientôt je retournai aider mon père à faire des fagots de landes ; puis, durant l’été, j’allai en journée, aux foins et à la moisson. J’avais alors quatorze ans. Nous étions en 1848. Louis-Philippe était parti et nos vieux paysans ne parlaient plus que de Napoléon, qui avait promis des croix, des médailles et des pensions à tous ceux qui avaient servi sous son oncle, et beaucoup de belles choses à tout le monde. Mon père avait aussi servi le « Vieux » aux derniers jours ; il avait assisté aux dernières batailles de 1814 : il fut blessé aux environs de Paris, et entra à l’hôpital, d’où, après sa guérison et après l’abdication de l’Empereur, il fut renvoyé chez lui sans congé, sans aucun papier. Il ne pouvait donc pas certifier qu’il avait servi le « Vieux » et ne put rien obtenir du neveu, pas même la fameuse médaille de Sainte-Hélène ou de chocolat, comme on l’avait appelée. Il en fut un peu déçu et chagriné, surtout quand il pensait à cette balle qui était restée dans sa tête, et qui, selon lui, était le meilleur des certificats de présence sur le champ de bataille.
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2. En service
Au premier janvier 1849 ; je trouvai à me placer dans une ferme, où travaillaient déjà deux autres domestiques mâles et deux femmes. À cette époque, toutes les prétentions, tout l’orgueil des jeunes campagnards consistaient à montrer leur force physique et leur adresse dans les travaux des champs ou dans les jeux. Aux pardons, dans les assemblées, entre jeunes gens, il n’était question que de force et d’adresse ; les fermiers en parlaient aussi entre eux, afin de pouvoir faire leur choix lors du louage des domestiques ; les jeunes filles à marier en jasaient également, car elles aussi avaient à faire leur choix. Mon père avait été et était encore un maître à manier tous les outils agricoles ; il m’avait donné de bonnes leçons pour l’entretien et le maniement de ces outils. Avec cela, et mon courage aidé par l’amour-propre, je me sentais capable de suivre sinon les plus forts, du moins ceux de moyenne force, et surtout les filles de fermes, avec lesquelles il ne fallait pas rester en arrière, sous peine de perdre tout prestige et l’estime même de ces filles, qui étaient très heureuses et très fières de vous battre, car elles obtenaient d’être citées et trouvaient à se placer plus avantageusement ou même à se marier ; le malheureux vaincu devenait un objet de moqueries et d’injures, et par suite, trouvait difficilement à se replacer. Je fus assez heureux pour me tirer de cette première année tout à mon honneur et à mon avantage. J’acquis ainsi d’emblée une double réputation à rendre jaloux tous les autres : j’étais un ouvrier capable, doublé d’un petit savant, car alors, quand on voyait un homme à la messe avec un livre, on le prenait pour un grand savant. J’emportais toujours le mien, celui que le curé m’avait donné. De plus, j’étais chargé par la fermière, sur les conseils du curé, de lire tous les soirs la Vie des saints et de dire les Grâces que je savais par cœur et que je scandais pathétiquement, avec une grande onction, un peu mêlée, peut-être, de fierté et d’orgueil, qui pouvaient ôter à mes prières toutes leurs vertus.
Je passai ainsi mon temps entre trois ou quatre fermes, jusqu’à la fin de 1852 ; j’avais alors dix-huit ans et je commençais à me demander si j’étais condamné à passer toute ma vie dans ce rude métier et dans ce triste milieu de misères, de superstitions et d’ignorance. J’avais déjà entendu et vu certaines choses qui me faisaient réfléchir, des choses qui étaient en contradiction avec ce que nous disait le curé et avec ce que je lisais dans mes livres bretons. J’écoutais beaucoup les vieux, et ma mémoire bien développée retenait tout. De vieux marins, pendant l’hiver, quand la pêche ne donnait pas, venaient dans les fermes demander quelques morceaux de pain et souvent à loger, et promettaient, pour payer leur logement, de nous raconter leurs longs voyages. Tous, ils nous affirmaient avoir été jusqu’au bout du monde, ou du moins jusqu’à la limite au delà de laquelle il était interdit à l’homme de passer. Ce devait être là, d’après eux, l’entrée de l’enfer, car il y avait, disaient-ils, une puanteur insupportable. D’un autre côté, ils affirmaient avoir été tout près du soleil.
Un jour, ou plutôt un soir, je vis arriver un grand maigre, avec un gros livre sous le bras, demandant à loger. Celui-là n’avait pas l’air d’un marin, car, nos marins bretons d’alors, je parle des pêcheurs, n’avaient que faire de livres. Après avoir formulé sa demande presque d’un ton d’autorité, il s’assoit à table sans même attendre de réponse. Qui était donc cet homme voyageant ainsi avec ce grand livre, et qui avait plutôt l’air d’un maître que d’un solliciteur ? Nous étions en train de souper ; on lui trempa une écuellée de soupe qu’il mangea de bon appétit, accompagnée d’une bonne tranche de lard et d’un morceau de pain noir. Je ne pouvais quitter mes yeux de cet homme et surtout de son livre, dans lequel j’aurais bien voulu mettre mon nez. Il avait les cheveux taillés en brosse, contrairement à l’usage du pays où tout le monde portait les cheveux longs, il avait des grands yeux bien ouverts, le front haut et découvert, le nez un peu long, sans être pointu, une large bouche, un menton plat et un peu rentrant. À cette époque, je commençais déjà à observer les hommes, surtout les hommes qui me paraissaient extraordinaires, qui étaient placés ou qui se plaçaient au-dessus des autres par leur talent et leur instruction.
C’était un phénomène en ce temps de trouver dans nos campagnes bretonnes, en dehors du curé, un homme sachant parler le français, et surtout sachant le lire et l’écrire. Lorsque notre homme se fut bien restauré et eut allumé sa pipe, il dit en mettant sa main sur son livre :
— Voilà un livre qui vous intrigue un peu, n’est-ce pas ? Je vois que tout le monde a les yeux dessus.
— Oh ! oui, sûr, répondit le patron, voilà le petit là (en me montrant du doigt), qui voudrait bien avoir ses yeux dedans et non dessus.
— Oh ! oh ! fit l’homme extraordinaire, il sait donc lire, le petit ?
— Oh ! oui, répondit à son tour la patronne avec un peu de flatterie, certainement il sait lire presque aussi bien que le curé. Regardez la Vie des saints qui est là, et le livre de messe que le curé lui a donné : il lit tout cela au galop.
— C’est fort bien, ça, dit l’homme, mais tout ça c’est du breton, et le livre que j’ai ici, ce n’est plus du breton ni même du français.
Une des bonnes dit alors :
— Jean-Marie — c’était moi — sait lire le latin aussi. Elle croyait sans doute, cette pauvre fille, comme bien d’autres le croyaient alors, qu’il n’y avait dans le monde que le breton, le français et le latin.
Mais l’homme répondit que son livre n’était pas non plus en latin ; nous nous regardions tous, étonnés. En quelle langue pouvait-il être alors, ce fameux livre mystérieux.
— Ce livre, dit-il enfin, est en grec, une langue perdue depuis longtemps et qu’en Bretagne je suis le seul à connaître. Avec les choses qu’il y a dans ce livre, je pourrais faire tout ce que je voudrais, si je ne craignais d’épouvanter les gens ignorants comme ils sont tous dans ce pays-ci. Il y en a cependant quelques-uns qui commencent à m’écouter, comme il y en a qui ont écouté mon prédécesseur, celui qui possédait ce livre avant moi. Vous avez sans doute entendu parler des travaux extraordinaires qui ont été exécutés dans une seule nuit, sans le concours d’aucun être humain : des murailles de plusieurs lieues de longueur ont été bâties de cette façon, de grands étangs et des marécages ont été desséchés, de grands taillis et des champs de landes ont été coupés et fagotés en une nuit, sans que personne y ait touchés. Vous avez eu parmi vous, et vous en avez encore, des hommes d’une force extraordinaire, soit pour la lutte, soit pour porter des charges ou pour travailler aux champs. Vous avez tous entendu parler d’un nommé Péron, qui portait à lui seul le fardeau que quinze hommes réunis ne pouvaient bouger, et faisait dans sa journée six cents fagots, quand les autres pouvaient à peine en faire deux cents. Il mit un jour, en place une auge de pierre que dix hommes avec des leviers n’avaient pu placer en une demi-journée. Vous voyez aussi des hommes qui gagnent toujours au jeu et d’autres qui découvrent des trésors. Eh bien, mes amis, ces choses-là, comme vous savez, ne se font pas par les forces, par les talents, ni par le savoir ordinaires : il faut pour cela savoir autre chose que son pater. C’est dans ce livre-ci qu’on peut trouver tous les moyens, toutes les recettes nécessaires pour pouvoir surpasser les autres en quoi que ce soit : il s’agit seulement de savoir par cœur certains noms et certaines formules qui sont là dedans, de posséder certaines herbes, du sang et le cœur de certains reptiles ou oiseaux, de soumettre son corps à certains procédés qui tous sont indiqués dans ce livre.
Personne n’avait soufflé mot, pendant que cet étrange personnage nous débitait d’un ton doctoral les belles choses qu’on pouvait faire avec son livre. Je n’avais pas quitté un instant mes yeux de la figure de cet homme. Je croyais voir ses yeux et sa bouche s’agrandir, et même sa taille, à mesure qu’il parlait ; j’avais une grande envie de regarder sous la table pour voir les jambes de ce docteur ambulant : j’avais déjà entendu raconter que le diable se déguisait souvent pour venir dans les fermes tenter les paysans de toute manière, par des marchés, des propositions de mariages, par le jeu de cartes surtout, où il perdait des sommes fabuleuses ; seulement, s’il pouvait jouer toute une nuit sans être reconnu, tous les joueurs lui appartenaient de droit. Heureusement pour les joueurs, une carte ou quelques sous tombaient toujours à terre avant la fin de la nuit ; alors on était obligé d’avoir la chandelle pour les chercher, de sorte qu’en regardant sous la table, on apercevait les jambes poilues et les pieds fourchus du commis-voyageur de l’enfer. Aussitôt, celui-ci était obligé de détaler, non sans faire un bruit infernal, en renversant bancs et tables, et même en emportant un coin de la maison.
Ce diable-là allait aussi aux grandes noces, et là, déguisé en beau garçon, il invitait à danser les plus belles filles, qui étaient fières et glorieuses de danser avec un si beau gars, si bien habillé. Mais tout à coup, au milieu de la danse, le beau diable se rendait invisible ; il enlevait la jeune fille et partait avec elle à travers les airs. Toutefois, ici comme au jeu de cartes, le diable était souvent joué et perdait la partie. Car les joueurs de biniou, lorsqu’ils voyaient un beau couple qui dansait mieux que les autres et avec plus d’ostentation, ne le quittaient pas des yeux, et, quand ils s’apercevaient de la ruse du malin, ils s’empressaient de renverser la vapeur de leurs instruments, c’est-à-dire qu’ils entonnaient l’air de Santez Mari², auquel le diable ne pouvait résister. La jeune fille était sauvée ; il ne lui restait qu’à aller trouver le curé, pour se faire bénir en confessant son orgueil. Le curé la bénissait, la sermonnait et lui faisait promettre de ne plus retourner dans ces lieux de perdition.
2. Sainte Marie.
Voilà des choses dont on entendait parler tous les jours à cette époque, par des gens graves et sérieux, qui affirmaient les avoir vues, de leurs yeux vues, ou les avoir entendu raconter par des gens dont ils étaient sûrs comme d’eux-mêmes ; et voilà à quoi je pensais ce soir-là, en regardant cet homme étrange, avec son livre plus étrange encore, sur lequel il tenait sa main comme s’il craignait de le voir s’envoler. Un moment cependant, il fit semblant de l’entrouvrir en disant : « Oui, il y a de belles choses, là dedans. » Il allait sans doute nous dire comment on pouvait arriver à posséder toutes les recettes indiquées dans ce livre, lorsque la fermière lui dit :
— Mais c’est un livre du diable que vous avez là !
— Non, dit-il, le livre n’est pas du diable ; le diable est trop bête pour faire des livres. Seulement il est question, dans ce livre, non d’un seul diable, mais de centaines et de milliers de diables, par lesquels l’univers est corrompu. Or, dans ce livre, on trouve tous les moyens de chasser ces esprits malins, lorsqu’ils font du mal, ou de les appeler lorsqu’on peut avoir besoin d’eux pour porter les gros fardeaux, faire des gros travaux, et, dans ces conditions, le bon Dieu doit être très content de voir l’homme plus fin que le malin des malins.
— Ta, ta, ta, ta ! dit la fermière, notre curé défend tous les livres qui ne sont pas bénits, et celui-là ne l’est pas, car je vois des lettres rouges là dedans.
En effet, pendant que l’homme avait tenu son livre entrouvert, la patronne avait pu voir les grosses lettres qui étaient en tête de la première page ; mais elle n’avait pas vu autant que moi, car, malgré qu’il cherchait à les soustraire à ma vue quand il sut que je savais lire, j’eus le temps de voir par-dessus sa main six lettres majuscules, qui formaient parfaitement le mot Albert ; elles étaient effectivement imprimées en rouge.
Mais la patronne me dit :
— Allons, Jean-Marie, il est temps de dire les Grâces et d’aller nous coucher.
Je me levai et j’allai m’agenouiller au bout de la grande table, place d’honneur réservée à celui qui dit les Grâces. L’homme au livre alla aussi s’agenouiller au bout du petit banc, non loin de moi. Après avoir fait et prononcé mon signe de croix d’une voix grave et solennelle, comme l’usage l’exigeait, je jetai vivement un coup d’œil sur les jambes et les pieds de notre voyageur. Ne voyant rien de suspect, j’entamai les Grâces, qui commençaient toujours par : « Nous nous mettons à genoux en présence de Dieu et de sa très sainte Mère, pour implorer leurs grâces et leurs miséricordes, etc., » pour finir par « Doue a bardono d’an anaon (que Dieu pardonne aux âmes abandonnées). » Les prières du soir, en ce temps-là, étaient très longues : il fallait adresser de nombreux pater et ave à la mère du Sauveur, à tous les saints, patrons ou protecteurs de l’évêché, de la paroisse, des chemins, des bestiaux, du bon et du mauvais temps, des prisonniers et des soldats, puis beaucoup de de profondis pour la délivrance des âmes du purgatoire, surtout pour celles qui étaient parties de la maison et particulièrement la dernière.
Les prières terminées, la patronne nous dit, aux deux autres garçons et moi, de conduire le voyageur à son lit, qui était un petit coin de l’étable, où couchaient tous les mendiants ambulants ; ils étaient libres d’aller prendre dans la meule autant de paille qu’ils en voulaient pour confectionner leur couche. Ceux qui avaient peur d’avoir froid ou qui trouvaient leur couverture de paille trop légère, l’un des garçons qui les conduisait prenait le trident qui était toujours là, et leur couvrait les pieds et les jambes d’une bonne couche de fumier frais. Notre homme s’y installa aussi avec son livre qu’il mit sous sa tête, par précaution, sans doute, ou pour faire mieux entrer dans sa cervelle les fameuses recettes qu’il voulait enseigner aux autres et dont il sentait probablement avoir grand besoin lui-même. Je vis bien alors que celui que j’avais été sur le point de prendre pour un diable déguisé était en effet un bien pauvre diable. Nous avons appris plus tard que c’était un vieux vagabond, qui avait été enfant de chœur dans sa jeunesse ; après, il n’avait jamais voulu travailler. Il s’était procuré ce vieux bouquin, pensant peut-être trouver là sa fortune ; mais, après avoir vainement essayé toutes les recettes que le livre contenait, il voulait les faire essayer aux autres moyennant finances.
C’était un de ces sorciers, jeteurs de sorts, guérisseurs, rebouteurs, dont nos campagnes bretonnes étaient infestées, et que beaucoup de gens craignaient et respectaient à cause de leur prétendue science cabalistique, avec laquelle ils pouvaient faire beaucoup de mal, mais aussi beaucoup de bien, disait-on. Du bien, je ne crois pas ; mais, du mal, je suis sûr qu’ils en faisaient. Ils volaient tous les jeunes gens assez naïfs pour croire à leurs procédés de sorcellerie, en vue d’épouser de jolies filles riches ou d’avoir de la force et de l’adresse, de la chance aux jeux ou de découvrir des trésors. Ils volaient aussi les pères et les mères en leur vendant des recettes infaillibles pour bien placer leurs filles, pour faire tirer un bon numéro au garçon lors du prochain tirage au sort, en leur vendant de petits sachets, dans lesquels ils mettaient quelques herbes et de petits cailloux, pour protéger les maisons de l’incendie et de la foudre, pour garantir les bestiaux de toutes maladies contagieuses. Leur vaste science suffisait à tout. Les médecins, les chirurgiens, les pharmaciens, les savants de tous métiers n’étaient que des imbéciles pour eux, et, de ce côté-là, ils étaient sûrs d’avoir raison auprès des campagnards qui ne croient pas à la science.
Mais où ils avaient tort, ces sorciers, c’était de mettre leurs pouvoirs au-dessus de la puissance des saints qui, pour les Bretons, étaient alors, et qui sont encore aujourd’hui, les plus grands médecins et les plus grands savants à qui l’on puisse s’adresser, dans les plus grandes calamités comme dans les plus petites misères de la vie. Sainte Anne, à Auray et à la Palud ; Notre-Dame, à Rumengol et à Kerdevot, attiraient et attirent à elles presque toute la clientèle des malades et des infirmes, des chercheurs de fortune et de bonheur. On n’avait donc recours aux sorciers que dans des cas exceptionnels, désespérés, après avoir vainement consulté tous les saints et toutes les Notre-Dame. On conçoit bien que les idées philosophiques, dont on peut apercevoir quelques-unes ci-dessus, ne m’étaient pas encore venues à l’époque dont je parle. Il était du reste bien difficile d’avoir des idées dans un milieu où il n’en existait pas. Je me trompe ; il y en avait quatre : la vie, la mort, le paradis et l’enfer.
Par la vie, on entendait un séjour d’épreuves terribles, de travail, de prières, de privations, de misère et de souffrance qui doivent conduire l’homme à la vraie vie, à la vie éternelle, dans ce beau ciel où sa place est prête depuis longtemps ; mais ceux qui ne suivent pas constamment cette voie douloureuse iront inévitablement au feu éternel. C’étaient là toutes les pensées des Bretons de ce temps. On était heureux d’être pauvre et de souffrir : on suivait ainsi le chemin suivi par Jésus lui-même. J’avais lu dans mon livre de messe certains passages des Évangiles : que le Messie n’était venu que pour sauver les pauvres, qu’il était plus difficile à un riche d’entrer dans le royaume des cieux que de faire passer un chameau par le trou d’une aiguille. Mais, sans avoir alors d’autres idées que celles de tout le monde, mon esprit commençait à avoir certaines inquiétudes ; il avait de vagues idées d’émancipation ; il lui semblait déjà qu’il y avait dans tout ce qu’il voyait et qu’il entendait des choses excessives, des contradictions désolantes.
J’avais souvent entendu mon père et ma mère dire qu’ils avaient vu et entretenu des âmes du Purgatoire, venues tout exprès leur demander des prières ou des messes pour être délivrées de ce lieu de supplice temporaire. Mon père voyait à chaque instant passer dans la nuit des convois funèbres, où des ombres fantastiques figuraient parfaitement les personnes, sans qu’on pût nommer cependant le futur mort, dont le fantôme faisait ainsi le trajet d’avance. Il affirmait avoir vu des propriétaires et de riches fermiers, morts dans l’impénitence dernière, venir ravager leurs propriétés après leur mort et empêcher les gens de prendre aucun repos la nuit. On était obligé alors d’avoir recours à un prêtre pour arrêter le perturbateur nocturne. Mais tous les prêtres n’avaient pas le pouvoir nécessaire : la besogne était rude. Mon père en avait vu plus d’un revenir à la ferme tout trempé de sueur, ayant lutté pendant plusieurs heures contre le délinquant, mais déclarant qu’il le tenait tout de même, bien garrotté et renfermé à double tour dans une espèce de valise noire destinée à cet usage. Il assurait alors les gens de la ferme qu’ils n’avaient désormais plus rien à craindre de ce vilain tapageur, qu’il se chargeait de lui régler son compte.
Mon père voyait aussi très souvent, surtout aux croisements de chemins, de petits lutins, des « courigans » ou « couriquets », qui lui jouaient de vilains tours, en l’obligeant à jouer ou danser avec eux toute la nuit, ou en le conduisant dans un mauvais chemin rempli de ronces et d’épines, d’où il ne sortait qu’au point du jour, avec ses hardes et sa peau en lambeaux et ensanglantés. Non seulement mes parents, mais tout le monde, même des jeunes gens de mon âge et au-dessous, disaient avoir vu toutes ces choses. Moi seul, je ne voyais rien. Cependant j’avais souvent voyagé la nuit, surtout quand j’exerçais la profession de mendiant, et plus tard quand, domestique, j’allais à toute heure de nuit chercher les bestiaux dans les bois et les garennes, aux endroits mêmes que l’on disait habités par les couriquets. Aucun de ces petits lutins ne vint jamais me troubler dans mes recherches nocturnes. Je n’étais donc pas fait comme tout le monde ? Mes yeux ne voyaient pas comme les yeux des autres ?
En 1853, parut une comète qui devint, dans nos campagnes, l’objet de toutes sortes de prophéties plus ou moins sombres. Les uns y voyaient un signe de la colère de Dieu contre les crimes et les péchés du monde ; les autres y voyaient l’annonce d’une grande famine ; d’autres enfin, qui étaient les plus nombreux, je crois, y voyaient tout simplement l’avertissement d’une terrible guerre. Ceux-ci eurent raison et ne manquèrent pas de s’applaudir de leurs talents prophétiques : la guerre de Crimée fut déclarée moins d’un an après l’apparition de cette comète. Tout le monde, excepté moi, bien entendu, avait aussi vu, en ce temps-là, le ciel tout rouge une nuit. Cette rougeur céleste avait été l’objet à peu près des mêmes commentaires que la comète. Beaucoup assuraient avoir vu des armées immenses combattre à travers ces nuées rouges. Il y en avait même qui disaient s’être reconnu, avec beaucoup d’autres, dans ces mêlées effroyables, préludes d’autres luttes plus terribles qui devaient bientôt se livrer sur la terre. Plusieurs avaient vu Napoléon Ier, avec son petit chapeau et son cheval blanc, courir sus aux bataillons et escadrons qui fuyaient en jonchant leur route de cadavres d’hommes et de chevaux.
J’écoutais ces dernières prophéties avec un certain enthousiasme. J’avais souvent entendu raconter les grandes batailles de Napoléon par mon père et par d’autres, qui avaient été plus longtemps et plus loin que lui. J’avais dix-huit ans, et cette guerre, suivant la dernière prophétie, devait arriver sous peu ; j’en serais donc probablement, si toutefois mère Nature voulait se dépêcher de m’agrandir un peu, car alors je n’avais pas encore la taille d’un soldat.
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3. Pour apprendre à lire
J’étais alors au service de M. Olive, de Kermahonec en Kerfeuntun. Ce monsieur était venu là pour enseigner l’agriculture aux Bretons ; il donnait des leçons théoriques à l’école des Likès, à Quimper, aux fils des riches propriétaires du département, qui venaient une fois par semaine à la ferme pour faire de l’agriculture pratique. On envoyait souvent des escouades vers moi, soi-disant pour m’aider à couper les fourrages, les ramasser, les transporter et les distribuer dans les râteliers pour faire la litière, et, en vérité, pour rire et pour m’embêter dans mon travail. Ils pouvaient se moquer de moi à leur aise, puisque je ne savais pas un mot de français, et, à eux, il leur était défendu de parler breton. Ces jeunes gens laissaient tomber des morceaux de papier que je ramassais avec soin, cherchant à y déchiffrer quelque chose. Malheureusement, je ne connaissais pas les lettres écrites à la main.
Un jour, cependant, je ramassai une grande feuille, sur laquelle tout l’alphabet se trouvait en plusieurs formes ; il y en avait même qui ne différaient guère des lettres imprimées. Ce fut pour moi une grande découverte. J’eus bientôt fait d’apprendre ces lettres ; en moins d’un mois, je pouvais lire tous les morceaux de papier que les écoliers semaient dans la ferme. Ce n’était pas bien difficile, du reste, car tout ça était bien écrit, presque moulé, et tout des mots concernant l’agriculture, tels que charrue, herse, vache, cheval, etc. Un autre jour, je trouvai un crayon ; j’essayai de copier les lettres et les mots que je pouvais lire. Ce travail me parut plus difficile ; j’avais beau m’escrimer, je ne pouvais arriver à former une seule lettre semblable à celles que je voyais tracées sur mon alphabet. Je n’avais pas beaucoup de temps à donner à ce travail, et encore je ne pouvais ou je ne voulais le faire qu’à la dérobée : j’avais peur d’être surpris dans ce travail qui n’entrait pas dans mes attributions de soigneur de vaches.
Malgré les soins que je mettais à me dissimuler, je fus trahi et vendu par la mère de madame Olive. C’était une vieille bonne femme qui allait souvent, quand le temps était beau, se promener dans les champs, ramasser des fleurs sauvages et respirer l’air des bois et des prairies. Un jour, je gardais mes vaches dans un des champs les plus éloignés de la ferme, où je me croyais à l’abri de tous yeux indiscrets. Ce jour-là, je m’étais muni d’une grande feuille de papier blanc que je comptais couvrir dans ma journée. Des mots : vaches, taureaux, cheval, charrue, arbre, etc. Elle me vit travailler :
— Donnez-moi votre papier, me dit-elle, je veux voir cela de près. C’est vous qui avez fait ça ?
Je répondis timidement :
— Oui.
— Mais alors, vous savez donc lire et écrire ? Où est-ce que vous avez appris tout ça ?
— Il y a longtemps, madame, que je sais lire le breton, et, depuis que je suis ici, grâce à ces morceaux de papier que les écoliers laissent tomber de leurs poches, je suis arrivé à lire un peu le français.
— Cela me paraît extraordinaire, dit-elle, sinon incroyable. Je vais montrer cela à mon gendre.
— Si vous faites cela, madame, lui dis-je, je suis perdu. M. Olive va me chasser tout de suite quand il saura que je m’occupe d’autre chose que de ses vaches. Je veux bien m’en aller à l’amiable, mais je ne tiens pas à être chassé comme malpropre.
La vieille mère m’assura cependant qu’il n’en serait rien, que M. Olive en serait même très content. Il fit semblant de l’être, en effet ; mais je ne me trompais pas : il était plus étonné que charmé ; il trouvait incroyable que j’aie pu apprendre cela par moi-même ; il disait que c’était dommage que je n’eusse pas de fortune qui me permît d’aller faire mes études, qu’on aurait certainement fait de moi quelque chose. C’était me dire à peu près ce que je pensais moi-même, et depuis longtemps. Mes pensées allaient encore plus loin : j’avais entendu dire que certains enfants pauvres, orphelins ou abandonnés, avaient été recueillis par des gens charitables et, mis à l’école ou en apprentissage, étaient parvenus à de bonnes positions, voire même quelques-uns à la célébrité. Je songeais que si une pareille faveur était tombée sur moi, on aurait fait de moi tout ce qu’on aurait voulu : j’avais un tel désir d’apprendre, un tel goût et une si bonne volonté, que j’aurais, je crois, dévoré bien vite tout ce qu’on aurait bien voulu m’enseigner.
Mais je vis bien que cette faveur ne devait pas tomber sur moi, et que si je voulais m’instruire, — et je le voulais sérieusement, — je ne devais compter que sur moi-même : comment ? Je ne voyais d’autre moyen que de me faire soldat. Mais je n’osais pas me présenter encore de peur d’être refusé, faute de taille, ou pour quelque défaut physique. À la fin de l’année, ayant dix-neuf ans passés, je songeai qu’il était temps, sinon de chercher une position sociale, au moins d’essayer de sortir de l’état de vacher, qui était, alors comme aujourd’hui, considéré comme la plus basse de toutes les conditions. Je ne pouvais jamais m’absenter, mes bêtes exigeant une surveillance et des soins continus. Cependant, un dimanche soir, après avoir soigné mes vaches et bien regardé si rien n’était en défaut, monsieur et madame venant souvent passer leur inspection, je courus vite, à travers les champs, jusque chez M. Danion, grand propriétaire au Kerloch, non loin de Kermahonec. M. Danion était alors maire de Kerfeuntun. C’était un bon homme, un peu orgueilleux et fier d’avoir été choisi pour maire par « l’empereur », mais il aimait à rire et à plaisanter avec tout le monde.
En me voyant entrer chez lui à cette heure, il me dit tout de suite :
— Tiens, je parie que le pot saout² de Kermahonec a déserté ; il est vrai que tu as fait plus que ton temps : jamais pot saout n’était demeuré là aussi longtemps que toi.
2. Gardeur de vaches.
Et, sans me laisser le temps de répondre :
— Veux-tu venir chez moi, non plus comme vacher, bien entendu, mais comme domestique ordinaire. Il m’en faut encore un.
— Je venais justement pour cela, vous l’avez deviné, monsieur le maire.
— Eh bien, je te donnerai, comme au précédent, soixante-dix francs de gages, deux chemises et deux paires de sabots, et ici tu auras ta liberté le dimanche et les jours de fêtes ; es-tu content comme ça ?
— Oui, monsieur le maire, répondis-je vivement.
Car j’étais bien content d’être enfin considéré presque comme un homme. Je retournai à Kermahonec, le cœur joyeux. On était en train de souper quand j’y arrivai. On ne s’était pas aperçu de mon absence, car il m’arrivait assez souvent d’être le dernier à table, à cause de mes travaux particuliers.
Lorsque madame apprit que je m’étais engagé ailleurs, elle me fit un petit sermon, en me disant qu’on comptait sur moi encore au moins une année, que M. Olive était très content de moi, et qu’il entendait augmenter mes gages. Je répondis à madame que je voulais changer un peu de métier, que j’avais dix-neuf ans, et que je me trouvais trop âgé pour rester garçon de vaches, et que, du reste, je m’attendais d’aller au service aussitôt que je pourrais. On ne me dit plus rien, et quinze jours après, j’étais installé chez Danion. Ce fut pour moi un grand changement ; plus de ces embarras, plus de ces tracas dont, à Kermahonec, j’en avais plus à moi seul que tous les autres domestiques ensemble. Je n’avais plus que ma journée de travail comme les autres, et la nuit je pouvais dormir tranquille.
Cependant, un embarras d’un genre tout particulier me fut bientôt suscité chez M. le maire. Il avait une nièce, orpheline, dont il était le tuteur. Elle avait alors seize ou dix-sept ans, et n’avait jamais rien fait que sa volonté : son tuteur la laissait faire. Elle n’avait jamais voulu rester à l’école ; je crois même qu’elle ne savait ni lire ni écrire. En revanche, elle savait parler le français, ayant été élevée en ville et continuant d’y aller presque tous les jours pour y dépenser son temps. M. le maire savait lire et écrire et passait même pour le paysan le plus instruit du pays : il recevait un journal deux ou trois fois par semaine. Ce journal, il le laissait souvent traîner dans la maison, dans les hangars, dans les étables et les écuries. Quand je le trouvais, je le ramassais et je me cachais pour le lire, car je comprenais déjà beaucoup de mots français : j’avais eu soin, au premier de l’an, quand j’avais reçu mes petits gages de Kermahonec, d’acheter un modeste habillement et un petit vocabulaire français et breton que je tenais soigneusement caché dans mes poches. Tous les jours, après la collation, je me dépêchais de courir du côté du champ où nous travaillions, et là, caché derrière une haie ou un buisson, je lisais mon journal, ou plutôt le journal du maire, tout en consultant mon petit vocabulaire presque à chaque mot, en attendant que les autres domestiques arrivassent lentement, en fumant leur corn-butun et en causant jusqu’au pied de l’ouvrage. Alors j’enfonçais mon journal et mon vocabulaire dans mes poches, et je me trouvais prêt à reprendre le travail comme les autres.
Je réussis à cacher ainsi mon jeu pendant plus de trois mois, car le maire ne faisait guère attention à la disparition de son journal, que je remettais du reste, le plus souvent, à la place où je l’avais pris, après avoir essayé, à l’aide de mon petit guide, de déchiffrer quelque chose de son contenu. Cependant, un dimanche du mois d’avril, j’allai chercher des nids, toujours avec mon petit bagage enseignant. La journée était belle, chaude même. Après avoir parcouru plusieurs champs sans trouver aucun nid, je m’assis dans un coin, sur l’herbe, déjà bien haute en cet endroit ; je pensais être à l’abri de tout œil indiscret ; je déployai mon journal et mon vocabulaire. J’avais déjà lu et relu pour la troisième fois ce journal en cherchant à comprendre ou à deviner tous les mots ; malheureusement, beaucoup de ces mots ne se trouvaient pas dans mon petit vocabulaire, notre pauvre langue bretonne étant trop arriérée pour avoir des mots correspondant aux mots français. J’allais recommencer pour la quatrième fois, lorsqu’un éclat de rire, bien connu de moi, me fit dresser la tête. J’avais devant moi la belle nièce de M. le maire, — la folle, comme le maire lui-même l’appelait. Elle avait ses mains croisées sur son tablier, sa lèvre inférieure doublant sur la supérieure, et elle faisait, des yeux et de la tête, des signes d’étonnement ; elle finit par dire : « Eh bien, eh bien, voilà un petit paysan qui veut lire dans les journaux ! Pourquoi allez-vous vous cacher pour lire ? » Je lui dis que j’avais appris à lire le breton étant tout jeune, et que, pendant l’année que je venais de passer à Kermahonec, j’avais essayé, grâce aux petits papiers semés par les écoliers, de déchiffrer un peu le français et même de l’écrire, et pour le lui prouver, je lui lis tout un article qu’elle comprenait très bien, me dit-elle, puisqu’elle savait le français, tandis que moi je le comprenais à peu près comme je comprenais le latin, même moins, je crois, car le petit livre de messe que le curé m’avait donné était moitié breton et moitié latin, et j’avais appris tout le latin qui était dedans ; je l’avais trouvé plus facile que le français.
Après avoir manifesté tout son étonnement, elle me dit qu’elle était venue chercher des nids, mais qu’en réalité elle me cherchait aussi, ayant supposé que je devais être de ce côté. Elle était quelque peu embarrassée depuis quelque temps, ne me voyant jamais le dimanche à la maison jouer aux cartes avec les autres domestiques ou aller avec en ville ou au bourg pour prendre une bonne petite soulographie. Maintenant elle était contente d’avoir éclairci le mystère, seulement elle me demanda si c’était toujours dans les champs que je passais ainsi mes dimanches.
— Non, dis-je, quand il fait froid ou quand il pleut, je me renferme dans le grenier où je suis sûr de ne pas être dérangé.
J’avais ramassé mon journal et le petit vocabulaire, et nous nous acheminâmes vers la ferme en causant. En arrivant, elle n’eut rien de plus pressé que de raconter à son oncle la découverte qu’elle venait de faire.
Je ne pouvais ni ne voulus rien nier. Le maire, après avoir laissé percer un peu aussi son étonnement, me demanda pourquoi j’allais ainsi me cacher pour lire : que je devais être, au contraire, fier de montrer mon savoir. Étant assez familier avec le maire, je lui dis franchement que ce n’était pas la peur qui me faisait me cacher ainsi, que jamais personne n’avait réussi à me faire peur, ni avec les lutins ni avec les couriquets, ni même avec le diable ; seulement, j’avais toujours craint, là comme ailleurs, de contrarier et de déplaire à mes maîtres en employant mon temps à autre chose qu’aux travaux de la ferme. Il se mit à rire et voulut mettre immédiatement mon intelligence à l’épreuve. Il me fit lire l’article que j’avais déjà lu à sa nièce dans le champ ; mais, ayant appris à lire dans le breton seulement, où toutes les lettres se prononcent, le maire me fit remarquer qu’en français il y avait beaucoup de lettres qui ne se prononçaient pas : car je disais ministrès, bataillonse, ils marchaiant, commandante.
À partir de ce jour, il me faisait lire presque tous les jours quelque article, soit dans son journal, soit dans quelque vieux livre, pour avoir le plaisir de rire de ma prononciation et peut-être aussi l’agrément de me corriger. Car il était très bon homme en tout, un peu moqueur, comme sont la plupart des Bretons, surtout ceux qui se croient un peu riches ou qui croient en savoir plus que les autres.
Maintenant que la mèche était vendue et que j’étais mis à mon aise par M. le maire, je n’avais plus besoin d’aller me cacher dans le grenier ou dans les champs pour étudier. Mais j’avais trouvé un embarras, cet embarras dont j’ai parlé plus haut, bien plus grand que celui d’aller me cacher dans les greniers. La jeune mineure, héritière d’une centaine de mille francs, avait pris avec moi, depuis quelque temps déjà, certaines familiarités qui me contrariaient beaucoup. Mais, à partir du jour où elle avait découvert le mystère, ce fut bien pis encore : je ne pouvais plus aller nulle part, dans les champs, au travail, sans qu’elle fût auprès de moi à m’agacer, à me tourmenter, à me faire toute sorte de niches. Cela était d’autant plus importun et plus pénible pour moi, que je ne pouvais, ou que je croyais ne pas pouvoir y répondre ni me défendre, trouvant qu’un pauvre valet de ferme de la plus basse extraction commettrait un crime en touchant ou en plaisantant une si riche héritière. Cela dura ainsi pendant tout l’été, pendant la fenaison et la moisson qui eurent lieu de très bonne heure, cette année de 1854.
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4. Je m'engage
C’est alors que je résolus de tenter l’essai pour entrer dans l’armée, tant pour me soustraire aux importunités de la jeune héritière, qui devenaient de jour en jour plus gênantes, que pour mettre à exécution le projet, depuis longtemps arrêté dans ma tête et toujours remis par crainte d’un refus. L’occasion était bonne. La moisson était terminée : on ne pouvait pas me reprocher de vouloir me soustraire aux rudes travaux de la récolte. Et puis on parlait beaucoup de la guerre déjà déclarée entre les Russes et les Turcs, et à laquelle la France et l’Angleterre, nous disait le maire, allaient aussi prendre part.
C’est vers ce temps-là qu’on avait posé le premier fil télégraphique entre Brest et Quimper ; j’avais vu les ouvriers planter les poteaux et poser les fils ; j’avais demandé au maire ce qu’on voulait faire avec ce fil-là. Le maire, qui était plus farceur que savant, me répondit que c’était pour envoyer des lettres de Quimper à Brest et vice versa, qu’on roulait la lettre et qu’on la fourrait dans le fil qui était creux, puis on soufflait et elle arrivait instantanément. Je savais bien que cela n’était pas vrai, puisque j’avais vu les ouvriers couper le fil. On parlait aussi du chemin de fer, et le maire, qui ne voulait jamais être pris au dépourvu, nous expliquait aussi, à sa manière, ce qu’était le chemin de fer. C’était un chemin étroit, juste la largeur d’une voiture, ferré au fond, des deux côtés, et couvert également en fer. Là dedans, on mettait plusieurs voitures, attachées les unes aux autres, dans lesquelles montaient les voyageurs ; derrière on mettait une voiture plus grande, tout en fer, dans laquelle on allumait un grand feu ; alors toutes les voitures se sauvaient au galop, comme si elles avaient le feu au derrière, « eguis mar vige bet an tan en o reor ». Je fus obligé de croire à cela comme aux sermons du curé, puisque je ne pouvais pas démontrer le contraire.
Néanmoins, ces questions-là me trottaient aussi dans la tête et contribuèrent pour leur part à me faire brusquer le mouvement. Puisqu’on avait besoin d’hommes pour la guerre et qu’on en prenait par force, je pensais qu’on devait bien prendre aussi les volontaires sans les regarder de trop près. Pour que personne ne sût rien avant d’être sur de mon affaire, un jour, après la collation de midi, et pendant que les autres fumaient leurs pipes, je courus jusqu’à la place Saint-Corentin, à Quimper. Là se trouvait toujours un vieux bonhomme attendant quelque commission ou quelqu’un pour lui payer un verre de schnic, car il avait toujours soif. Il s’appelait Robic et était connu de tout le monde. C’était, comme il disait lui-même, un vieux de la vieille : il était à Waterloo et avait vu mourir la garde. En arrivant sur la place, je vis mon Robic arc-bouté contre le coin de la cathédrale, qui était sa place ordinaire quand il n’était pas au débit d’en face.
Je l’accoste vivement en lui demandant s’il n’avait pas soif, et, sans attendre sa réponse, je saute dans le débit et je fais servir un demi-quart au vieux de la vieille et une chopine de cidre pour moi. Robic, après avoir dégusté son demi-quart d’un seul trait et fait claquer sa langue, me demande ce qu’il y avait de nouveau, que j’avais l’air si pressé. Je lui demande où il fallait aller, pour voir si j’étais bon pour le service.
— Bon pour le service, qu’il me dit, mais certainement que tu es bon pour le service. Tu veux l’engager ?
— Oui.
— Eh bien, viens avec moi, je vais te montrer. Bien sûr que tu es bon, c’est moi qui te le dis, on ne te fouillera même pas, tu vas voir. On a besoin d’hommes maintenant : tu ne sais donc pas que nous avons la guerre ?
Tout cela était dit en marchant du côté de l’endroit où il voulait me conduire. Arrivés au bout de la rue, près du quai, il me dit :
— C’est ici.
Je levai la tête ; au-dessus de la porte je pus lire : Bureau de recrutement. Aussitôt une espèce de tremblement me saisit, mon cœur sautait à se rompre. Robic me regarda et me dit :
— N’aie pas peur, va, tu n’as rien à craindre.
Ce n’était pas la peur, certes, qui me faisait cet effet ; c’était toujours cette malheureuse et stupide timidité, de laquelle je n’ai jamais pu me défaire complètement, que j’avais dû sucer avec le lait maternel, et qui avait été fortifiée durant mes années de mendicité. Nous entrons. Je vis plusieurs militaires en train d’écrire et un officier, un capitaine, je pense, qui se promenait dans le bureau. Il vint vers nous, et Robic lui dit quelques mots que je n’avais pas compris, étant préoccupé à faire taire mon cœur et à me raidir contre cette fatale timidité. J’aurais voulu voir ma figure dans une glace : je craignais qu’elle ne fût trop pâle. Heureusement, on ne me laissa pas longtemps dans ma triste position. Robic, me prenant par le bras, me poussa devant lui vers un coin du bureau. De ce coup, je crois, si j’étais blanc auparavant, je devins tout rouge. L’officier était là qui me regardait des pieds à la tête. J’étais pieds nus ; il me prit les deux mains qu’il secoua un peu, puis me fit entrer sous la toise. À peine étais-je dessous, j’entendis l’officier prononcer ces mots qui faisaient autrefois tressaillir de malaise beaucoup de jeunes gens : « Bon pour le service ». En passant sous la toise, je sentis à peine ma tête toucher la mesure, mais, après avoir entendu ces trois mots, je crois que je l’aurais poussée en l’air si on m’eût remis dessous, car je croyais que j’avais grandi de plusieurs centimètres.
On me demanda mon nom, qu’un soldat inscrivit sur un registre, puis on me dit d’aller tout de suite chercher mon extrait de naissance et un certificat de bonne vie et mœurs du maire de ma commune. En sortant, Robic me dit :
— Eh bien ! mon petit, je t’avais pas dit que ce serait bientôt fait. Es-tu content, maintenant ?
— Oui, je suis bien content. Viens boire encore un bon demi-quart que je coure vite chercher mes papiers, car je ne veux plus retourner au Kerloch avant d’avoir fini.
Je courus d’abord à Guengat chercher mon extrait de naissance, et ensuite j’allai à Ergué-Gabéric voir mon père et savoir ce qu’il en dirait. Il ne me dit pas grand chose :
— Peut-être, tu fais bien d’aller maintenant : l’année prochaine tu serais toujours obligé d’y aller.
Il vint avec moi chez le maire de la commune qui demeurait tout près. Celui-ci passait alors pour le plus savant de tous les paysans de la commune : il me demanda si j’avais été m’assurer que j’étais bon pour le service. Sur mon affirmation et quand je lui présentai mon extrait de naissance, il alla à son bureau en me disant :
— Je vais alors te donner le consentement de ton père et un certificat de bonne vie et mœurs ; on ne t’a pas demandé ça ?
— Non, on m’a dit seulement de produire mon extrait et un certificat du maire de ma commune.
— Eh bien, c’est moi le maire de ta commune puisque ton père demeure ici, et je sais les papiers qu’il te faut.
Je lui fis observer que j’étais aussi chez un maire.
— Ça ne fait rien, va, avec ces papiers-là, on ne te demandera pas autre chose.
Cela m’arrangeait bien si je pouvais passer ainsi, car j’aurais été embarrassé d’aller demander un certificat à mon maire et patron.
Il était trop tard ce jour-là pour revenir à Quimper. Je restai loger chez mon père, dans ce triste logement et dans ce même lit qui me rappelèrent tant de misères. Ma mère pleura un peu et fit son possible pour réunir de quoi me faire des galettes pour la dernière fois. C’était la dernière fois, en effet. Je ne devais plus les revoir ni l’un ni l’autre. Tous deux, après avoir mené une assez longue vie de misère, ont fini par en mourir, quelques années après mon départ.
Le lendemain, après un dernier adieu, je les quittai, le cœur gros et les larmes aux yeux. En arrivant à Quimper, j’allai tout droit chez mon vieux Robic, en lui disant que j’avais tout ce qu’il fallait, et aussitôt nous nous dirigeâmes vers le recrutement après, toutefois, avoir lavé à mon vieil ami son gosier toujours « crasse » comme il le disait. Cette fois encore ce ne fut pas long. Aussitôt qu’on eut jeté un coup d’œil sur mes papiers, on me fit conduire à la mairie par un soldat, pour contracter mon engagement. Robic vint aussi pour servir de témoin. En traversant la place Saint-Corentin, je regardai partout pour voir si mon patron, qui se trouvait souvent de ce côté, n’y était pas ; par bonheur, il n’y était pas. À la mairie on me demanda si j’étais content de contracter un engagement de sept ans. Je répondis fortement :
— Oui.
— Vous ne savez pas signer ?
Je répondis : « Non ! » quoique j’aurais bien pu mettre mon nom peut-être, tant bien que mal. Quand ce fut fait, le soldat me dit de retourner au bureau de recrutement à deux heures.
Je fus exact. On me dit alors que j’étais versé au 37e de ligne, à Lorient, où je devais être rendu le 25 août, et nous étions le 21. On me donna ma feuille de route avec trois francs pour mon voyage ; c’était alors toute ma fortune et je disais à Robic qui m’accompagnait toujours :
— Si maintenant Danion refuse de me donner mes gages, n’ayant pas fini mon année et étant parti de chez lui sans rien dire, je vais arriver au régiment sans un sou, ce qui ne sera pas sans doute bien agréable.
— Non, — dit mon vieux, — il te faudrait, pour bien arriver, au moins cinquante ou soixante francs ; autrement, tu seras malheureux de suite en commençant. Mais le maire ne peut pas te refuser ce que tu as gagné, et puis, tu as bien quelques hardes que tu peux vendre, car il est probable que tu n’en auras plus besoin.
— Oui, — dis-je, — j’ai un joli habillement tout neuf, une demi-douzaine de chemises, trois pantalons et deux blouses, une bonne paire de galoches que je n’ai portée que deux fois.
— Cours vite trouver le maire et explique-lui ton affaire en lui montrant ta feuille de route ; après, tu ramasseras tes effets. Moi je vais, en t’attendant, chercher quelqu’un pour les acheter, et surtout n’aie pas peur de parler ; songe que tu es soldat maintenant, et qu’un soldat ne doit jamais trembler que lorsqu’il aperçoit sa tête à quinze pas devant lui.
Tout en écoutant les recommandations de mon vieux de la vieille, je filais vers Kerloch. Je n’avais pas de temps à perdre, le soir approchait, et je devais me mettre en route le lendemain matin de bonne heure. En marchant vers la ferme, j’essayai de me donner un air crâne et fier, et je résolus de résister bravement à la lutte qui allait s’engager certainement entre le maire et son dernier domestique. Quand j’entrai, le maire était à lire son journal. En me voyant il dit :
— Tiens ! on te croyait perdu ; on ne t’avait jamais vu faire des absences comme ça.
— Je ne suis pas encore perdu, monsieur le maire, mais voici une feuille de papier qui va peut-être bien me conduire à ma perte.
Et je lui jette ma feuille de route sur la table, en restant crânement devant lui, attendant qu’il eût fini de lire.
— Ah ! oui, dit-il, quand il se fut assuré que j’étais bien engagé, tu te sauves comme ça de chez moi comme un voleur, sans rien dire, sans me consulter, moi ton maître et ton maire. Tu sais que je ne te dois rien maintenant, puisque tu ne restes pas pour finir ton année.
— Ça vous regarde, monsieur le maire, je n’ai pas besoin d’argent, moi ; maintenant, je serai nourri et habillé par le gouvernement. Je vais vendre mes effets : avec ce qu’on me donnera, j’espère avoir assez pour payer mon entrée au régiment. Du reste, je n’ai pas le temps de discuter, je dois partir demain matin de très bonne heure.
Et, sans en écouter davantage, j’allai faire un paquet de mes hardes et je me sauvai sans plus dire un mot, et descendis presque en courant vers la ville. J’étais près d’y entrer, lorsque j’entendis une des bonnes, qui était seule à la maison pendant mon entretien avec le maire, crier après moi ; je m’arrêtai un instant ; quand elle fut près de moi, tout essoufflée, elle me dit que le maire serait dans une heure au café de la Liberté, sur la place Saint-Corentin, et qu’il me priait de m’y rendre, qu’il avait encore quelque chose de sérieux à me dire. Je répondis à la bonne que je n’y manquerais pas. Deux minutes après, j’étais sur la place, au moment même où Robic arrivait à ma rencontre, en me disant qu’il avait trouvé mon affaire. Il me conduisit dans la rue Vili, dans cette triste rue où j’avais trouvé mes premières misères, chez un tailleur de campagne. Celui-ci, après avoir examiné mes effets, m’en offrit quarante francs ; ils valaient bien le double, mais je n’avais pas le temps de discuter : j’acceptai son offre. Je pensais du reste, que puisque le maire me faisait appeler, c’est qu’il avait peut-être envie de me donner quelque chose. Je payai même encore à boire au tailleur et à mon vieux de la vieille, puis je dis à celui-ci d’aller m’attendre dans son débit habituel, en attendant que j’allasse voir ce que M. le maire avait à me dire.
En entrant au café de la Liberté, je fus saisi d’un éblouissement subit ; il y avait beaucoup de monde, tous des messieurs, mais j’en voyais encore, sans doute, plus qu’il n’y en avait, car mon éblouissement me faisait voir double. Instinctivement, je tirai mon chapeau de la manière que je faisais quand je mendiais mon pain. Un homme à tablier blanc, une serviette sous le bras, vint à moi le bras tendu et j’allais être mis à la porte, lorsque le maire, que dans mon ahurissement je n’avais pas remarqué, me saisit avant le garçon par le bras et me conduisit à une table où il y avait un monsieur que je ne connaissais pas, mais qui, ayant été sans doute instruit de mon cas par le maire, me dit :
— Comme ça, jeune homme, vous allez faire la guerre ?
— Je ne sais pas, monsieur, mais j’irai certainement de bon cœur si j’y suis appelé.
— C’est bien ça, mon petit, je vois que vous allez faire un bon soldat.
On me servit quelque chose, dont je ne me rappelle plus le nom, dans un grand verre, et le maire me dit :
— J’espère que nous n’allons pas nous quitter fâchés. Tu pouvais bien penser que je ne voulais pas te laisser partir sans rien te donner. Tiens, voilà non seulement ce que tu as gagné, mais toute ton année, septante francs.
Je voulus protester, mais le monsieur me dit :
— Prenez toujours, vous n’aurez pas trop : d’abord, en arrivant, vous pourrez verser quarante francs à votre masse, ce qui est un bon point pour commencer, et puis vous aurez beaucoup de petites choses à acheter pour vous mettre à hauteur du premier coup ; croyez-moi, je suis un vieux soldat, moi aussi, et je connais le métier.
Je dus ramasser les septante francs ; jamais de ma vie je n’en avais tant vu. Je voulus alors aussi payer une tournée. On nous en servit une, mais on ne me laissa pas payer :
— Conservez votre argent, me dit le monsieur, vous trouverez bien à l’employer ; surtout faites attention qu’on ne vous le vole pas.
Puis il me dit d’aller acheter une ceinture spéciale pour le mettre pendant mon voyage. Après avoir dit adieu et serré la main à M. le maire, ainsi que celle du monsieur, je sortis et j’allai tout joyeux trouver mon ami Robic lequel, du reste, pour tuer le temps en m’attendant, avait déjà absorbé deux ou trois verres à ma santé et à mon compte. Nous bûmes encore chacun un verre, puis je voulus donner cinq francs à Robic pour sa peine, mais il refusa.
— Je veux bien boire un verre, dit-il, mais je n’accepte jamais d’argent pour rendre service à un ami.
Je lui dis que le maire m’avait donné soixante-dix francs, beaucoup plus que je croyais, et qu’un monsieur, un ami du maire, m’avait dit d’acheter une ceinture pour les mettre, crainte de les perdre. Mais je vis bien alors que mon Robic avait plus que son compte. Je lui dis bonsoir en l’invitant à se trouver le lendemain matin de bonne heure sur la place.
J’allai alors acheter une ceinture, puis je me dirigeai vers la rue des Reguaires, sans savoir trop où aller passer la nuit, car, depuis qu’on m’avait dit de faire attention aux voleurs, j’étais devenu plus inquiet. Je vis enfin une enseigne : Ici on vend à boire et à manger, loge à pied. J’étais à pied, même pieds nus : je ne voulais pas aller voyager avec des galoches qui étaient trop lourdes, et je ne voulais pas non plus acheter des souliers pour deux jours. J’entrai dans la maison. Je tombais bien ; aussitôt entré, je reconnus la patronne : c’était une paysanne que j’avais bien connue à Ergué-Gabéric. Je fus bien reçu, et je n’avais rien à craindre pour mon argent, car on me donna une petite chambre pour moi tout seul. Pour le souper, je ne lui fis pas grand honneur ; j’avais tant bu dans la journée que mon estomac ne pouvait rien recevoir. J’avais hâte aussi d’aller dans ma chambre. Je réglai mon compte tout de suite et dis à la patronne que je partirais de belle heure le lendemain matin.
Une fois dans ma chambre, je m’empressai de déployer ma ceinture et j’y plaçai mon argent, pièce par pièce, dans des petits compartiments séparés par une couture, afin que les pièces ne pussent se réunir sur un même point et former une bosse. Ceci fait, je posai ma ceinture sous ma chemise, sur la peau, puis je m’étendis sur le lit sans le défaire. Je ne dormis guère cette nuit-là, et, quand je m’endormais un instant, il me venait des rêves épouvantables : je me voyais poursuivi sur la route de Rosporden par des voleurs avec des pistolets et des cordes ; à d’autres moments, je croyais entendre la porte s’ouvrir doucement, et je voyais entrer une femme et, derrière elle, un homme, un grand couteau à la main. Chaque fois que je me réveillais, je me levais sur mon séant en portant involontairement ma main à ma ceinture et fixant mes yeux tout autour de la chambre ; une fois même j’allai voir si la porte était réellement bien fermée. J’entendais sonner les heures à la cathédrale. Aussitôt que j’entendis sonner les quatre heures, je me levai : je pensais sortir sans réveiller personne ; mais la porte était fermée et je fus obligé d’appeler.
La bourgeoise descendit bientôt, en me disant que j’avais bien le temps, que les jours étaient longs, et comme je n’avais rien mangé la veille, elle me dit que je ferais bien de prendre quelque chose avant de partir. Elle me mit sur la table de la viande, du beurre et du pain ; tout en me servant, elle regardait mes pieds :
— Je ne m’étonne pas, dit-elle, que je ne vous aie pas entendu descendre, vous êtes pieds nus ; et vous allez voyager comme ça ?
— Oui ; vous savez bien, moi, j’ai l’habitude de marcher plus souvent nu-pieds qu’avec des chaussures.
— N’importe, ça ne sera pas joli de vous voir arriver là-bas pieds nus ; on se moquera de vous. J’ai là une vieille paire de souliers, prenez-la ; si vous ne pouvez pas marcher avec, vous les mettrez seulement pour entrer à la caserne.
L’idée n’était pas mauvaise ; j’acceptai les souliers que je mis sous mon bras en remerciant la bourgeoise, et je courus vers la place Saint-Corentin pour voir si Robic y était : il n’y avait personne. Je voulus entrer dans l’église, mais la porte était fermée : alors je m’agenouillai dans le porche et j’adressai de tout mon cœur, avec une grande ferveur, deux pater et deux ave, non à saint Corentin, mais à Notre-Dame de Kerdevot, laquelle m’avait déjà sauvé la vie une fois, à ce qu’assurait ma vieille institutrice, qui était morte depuis quelques années. En sortant, je regardai encore autour de la place : je ne vis personne ; Robic n’avait pas pu s’éveiller, sans doute, ayant un peu trop bu la veille. Alors je pris par le pont de l’Évêché et la Rue Neuve, pour gagner la route de Rosporden.
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