14 août 1999
5. À la caserne
Me voilà lancé sur la route de l’avenir. Où me mènerait-elle ? En tout cas, je ne pensais ni à la fortune, ni à la gloire, ni même au patriotisme. Je n’avais qu’une idée dans ma cervelle inculte, c’était de chercher à voir et à savoir. Dans cette idée, je quittai heureux et content cette pauvre Bretagne, que tant de jeunes gens alors ne voulaient quitter à aucun prix. Beaucoup dépensaient des centaines de francs chez les sorciers pour avoir la chance de tirer un bon numéro ; d’autres s’empoisonnaient en avalant toutes sortes de drogues ou se mutilaient afin de se rendre impropres au service.
Lorsque je fus arrivé à environ six kilomètres de Quimper, j’aperçus le bourg d’Ergué-Gabéric et beaucoup de fermes, dans lesquelles j’allais autrefois, chaque semaine, chercher quelque chose à manger pour moi et mes parents ; je regardai le clocher, l’église, le cimetière où mes parents devaient bientôt aller se reposer de leur longue vie de misère. Je contemplai aussi ce vieux presbytère où, pendant trois années consécutives, à l’époque des communions, j’avais mangé de bonnes écuellées de soupe que le recteur nous faisait donner à midi, pendant les jours de retraite. Je m’étais arrêté un instant devant ce petit coin de terre, témoin muet et inconscient de mes premières et précoces misères, mais qui fut aussi témoin de ma première joie, en ce jour d’ivresse et plein de charmes où je reçus Dieu pour la première fois ; de grosses larmes me coulaient le long des joues : n’ayant pas de mouchoir, je les essuyai avec le revers de ma blouse et je me remis en route presque en courant, sans plus regarder derrière moi.
J’avais attaché mes vieux souliers par les cordons et les avais mis à cheval sur mon épaule, sans même les avoir essayés. J’arrivai vers huit heures à Rosporden, que je traversai presque sans m’arrêter, m’informant seulement de la route de Quimperlé. Au bourg de Bannalec, je fis une pause en buvant une chopine de cidre : il faisait chaud et la route était couverte de poussière.
Il était environ une heure quand j’arrivai à Quimperlé ; je commençais à avoir faim : avant même de songer à mon billet de logement, j’allai demander à manger dans un petit débit que je remarquai au coin de la place. Je n’étais pas fatigué du tout et, après m’être restauré, j’avais presque envie de continuer ma route sur Lorient ; mais ma feuille de route marquait que je devais coucher à Quimperlé et j’avais peur de me mettre du premier coup en contravention avec les règlements militaires. J’allai donc demander un billet de logement. La personne à qui j’étais adressé me donna deux francs pour mon billet avec un grand verre de vin. Je retournai chez l’aubergiste d’où je venais, demander à loger ; elle m’offrit un lit, à souper et à déjeuner pour vingt sous : je faisais vingt sous d’économie dans ma première journée de soldat.
Le lendemain, je quittai Quimperlé vers cinq heures, toujours mes vieux souliers à cheval sur mon épaule. Lorsqu’en regardant les bornes je vis que je n’étais plus qu’à cinq kilomètres de Lorient, je sortis de la route pour chercher un ruisseau ou une fontaine que je trouvai bientôt. Là, je secoue la poussière de mes effets, je me lave les pieds, les jambes, les mains et toute la tête ; puis, après avoir bien essuyé mes pieds, je mets mes vieux souliers qui ne m’allaient pas trop mal. Avant de revenir sur la route, je pensai à ma ceinture. Qu’est-ce que je ferais avec ça au régiment ? On ne me laisserait pas la porter, sans doute ; et puis il me faudrait passer la visite du docteur : on verrait ma ceinture et on se moquerait certainement. Alors, après avoir regardé autour de moi, je me blottis contre la haie et, vivement, je défis ma ceinture ; j’en retirai toutes les pièces et, mettant les pièces en or dans mon porte-monnaie, je nouai les pièces de cinq francs dans un coin de ma poche, avec un bout de toile arraché du pan de ma chemise. Je revins sur la route, laissant là ma ceinture vide.
Lorsque je fus arrivé aux fortifications de Lorient, devant la porte de Kerentrech, je m’arrêtai un instant à regarder ces grandes murailles et ces fossés ; de l’autre côté de la porte, un soldat se promenait avec un fusil dans les bras. Ayant peur d’être reconnu pour un conscrit et conduit tout droit à la caserne, où je ne voulais pas entrer sans manger et sans avoir vu la ville, je passai légèrement du côté opposé au corps de garde au moment où beaucoup de passants s’y trouvaient, et je filai vers le centre de la ville, en regardant de tous côtés, pensant à chaque instant qu’on allait m’arrêter. Bientôt j’arrivai sur une grande place toute couverte de légumes. Midi venait de sonner ; j’avais faim, je vis une enseigne, où l’on vendait à boire et à manger. J’entrai et j’allai me cacher dans un coin où, sur ma demande, on m’apporta, un plat de ragoût, du pain et une chopine de cidre.
Quand j’eus fini de manger, la femme qui m’avait servi vint me demander si je voulais prendre du café : « Vous allez entrer au régiment, n’est-ce pas ? me dit-elle. Je connais ça, vous êtes du côté de Quimper. » Tout en me parlant ainsi dans son breton du Morbihan, que je comprenais à peine, et sans attendre ma réponse, elle alla me chercher le café. Je n’en avais jamais pris ; je ne le trouvai d’abord pas mauvais, mais lorsque la femme eut versé de l’eau-de-vie dedans, j’eus mille peines à l’avaler, quoiqu’elle m’assurât qu’il était bon. Elle me dit aussi qu’il y avait beaucoup de jeunes soldats bretons, au 37e, qui venaient chez elle, le soir et le dimanche, boire du bon cidre ou de la bonne eau-de-vie, que quand je serais habillé je n’avais qu’à porter mes effets civils chez elle : là, une revendeuse viendrait me les acheter et si je voulais acheter un pantalon rouge numéro 2 pour faire mes exercices et les corvées, afin d’épargner mon pantalon numéro 1 pour le dimanche et les revues, elle m’en trouverait également. Je vis que cette femme connaissait le métier de soldat ; je la remerciai beaucoup de son obligeance et lui promis de revenir quand je serais habillé. Après avoir payé mon dîner, elle me versa encore une rasade dans ma tasse et se versa elle-même un petit verre pour trinquer avec moi.
Avant de me présenter à la caserne, j’allai encore faire un tour du côté du quai : il était couvert de soldats faisant l’exercice. Je voyais bien qu’il y en avait là beaucoup qui ne faisaient que de commencer ; les uns avaient encore leurs blouses, d’autres leurs pantalons civils. Cela me réjouissait : je ne serais donc pas seul à faire l’apprentissage du métier. Mais, tout en observant les commandements et les remarques des instructeurs et les mouvements des conscrits, je ne pouvais m’empêcher de regarder avec étonnement les grands navires dans le port. Je me demandais comment de pareilles masses pouvaient rester sur l’eau sans s’y engloutir. C’était un nouveau problème qui m’entrait dans la tête et qui ne devait en sortir que bien des années après, avec les problèmes du télégraphe et du chemin de fer. Mais le soir approchait : il était temps de me présenter.
En arrivant à la porte de la caserne, pour ne pas donner le temps de m’interroger, je tendis de loin ma feuille de route, sans trop savoir à qui je la tendais ; mais presque en même temps, un sergent, — le sergent de planton, je crois, — vint me la prendre, et, après avoir jeté les yeux dessus et avoir plaisanté, avec un autre sergent qui se trouvait là, sur ma petite taille et mon air naïf et timide, il appela le planton de l’adjudant pour me conduire chez le « gros major », qui est celui qui tient le registre-matricule du régiment. Là, je fus incorporé définitivement sous le numéro 6430 et versé à la 2e compagnie du 3e bataillon.
Pendant le trajet, le planton essayait de me parler, et moi j’essayais de le comprendre : ce fut bien difficile. J’avais déjà entendu parler le français chez moi et je comprenais même beaucoup de mots ; mais je pensai que le français ne se parlait pas ailleurs comme à Quimper, car, de tout ce que le planton de l’adjudant me disait, je ne compris qu’une phrase : « Tou payase pas oun vero ? » Je répondis vivement « si », ce fameux si qui m’avait fait rire plus d’une fois, quand je l’entendais prononcer par les écoliers de M. Olive, le mot de si étant employé en breton pour chasser les cochons importuns. Nous entrâmes dans un débit et je lui fis servir un demi-quart, ration qui était alors à la mode dans le monde des buveurs et qu’on prenait ordinairement à deux, puis je demandai une chopine de cidre pour moi. En trinquant, il me dit : « Tou farai oun boun soudat, vaï, et oun boun camarao » et après avoir avalé son demi-quart d’un seul trait, il me dit qu’il allait me conduire à ma compagnie, « chez lou serginte-majour ».
Ce sergent-major était un tout petit homme, à peu près comme moi, aussi un engagé volontaire, dont le français, ou du moins l’accent, me surprit autant que celui du planton : ce n’était pas encore là le français que j’avais entendu à Quimper. Sa figure était, comme la mienne, complètement dépourvue de duvet ; il eût été très joli garçon sans son nez en bec d’aigle. La première chose qu’il dit en me voyant fut : « En voici un qui ne passera pas aux grenadiers. » Puis, aussitôt, il me demanda si j’avais de l’argent.
Je répondis :
— Un petit peu, major.
— Oh ! mais, tu comprends bien le français.
Je répétai la même phrase, et, pendant qu’il m’expliquait ce qu’on m’avait déjà expliqué à Quimper à propos de la masse individuelle, pour répondre ou plutôt pour couper à ses explications, je déposai quarante francs sur sa table.
— À la bonne heure, dit-il, je vois que tu comprends ton affaire ; ceci te servira d’un bon point pour commencer.
Il vint lui-même me conduire à mon escouade, la dernière qui occupait seule une petite chambre à part ; il y avait justement un lit disponible que le sergent me montra du doigt, et il dit quelques mots au caporal qui était dans un coin, un petit livre à la main.
Je restais planté là, au pied de mon lit que je trouvais bien étroit ; j’étais embarrassé de mon individu, surtout de mes mains que je ne savais où fourrer ; je fus mis un peu à mon aise par un soldat qui me demanda en breton d’où j’étais :
— D’Ergué Gabéric, tout près de Quimper.
— Moi, je suis de Léon, dit-il ; il y a six mois que je suis ici. Je n’avais plus qu’un an à faire de mon congé lorsqu’on m’a appelé ; je suis marié, père de famille et fermier ; j’ai été obligé d’abandonner tout, et on parle à chaque instant que le régiment va partir pour la guerre. C’est embêtant d’aller se faire tuer lorsqu’on a femme et enfants et qu’on n’a que six mois à faire.
Il me disait tout ça d’un air contristé, pendant que les autres soldats parlaient et riaient entre eux de ce « pauvre bleu, de ce blanc-bec », dans le beau langage des soldats de l’époque, qu’on apprenait ordinairement au bout de six mois, et que la plupart des soldats de ce temps ont continué à parler toute leur vie.
Quand il eut fini son histoire, il me dit d’aller chercher, si j’avais de l’argent, un litre d’eau-de-vie à la cantine pour payer ma bienvenue ; comme ça, je contenterais tout le monde. C’était à cela que je pensais depuis mon entrée, mais je ne savais comment m’y prendre. Il descend avec moi me montrer la cantine ; je lui paie un verre d’abord et nous remontons à la chambrée avec un litre et un verre. Je commençai la distribution par le caporal d’escouade. Tous, à mesure qu’ils avaient bu leur verre, me menaient la main sur l’épaule en me disant : « C’est bien ça ; toi, bon camarade. » Mon Breton revint avec moi reporter le litre vide à la cantine, où nous bûmes encore quelques verres, en attendant l’appel du soir.
Je ne dormis guère cette nuit-là. Le lendemain, on me mena à la visite du médecin, pour voir si j’étais réellement bon pour le service et s’assurer que j’étais vacciné. Ensuite, on me mena au magasin, où, après avoir été habillé à neuf des pieds à la tête, on me donna ma charge d’effets d’équipement et d’armement. Quand j’arrivai avec tout ça dans la chambrée et que je les eus déposés sur mon lit, j’en fus effrayé. Comment arranger tout ça ? Heureusement, mon Breton vint encore à mon aide : il commença d’abord par monter mon fusil qui était en quatre ou cinq morceaux ; ensuite, il m’apprit à plier mes effets et à les placer sur les planches à bagages, puis il donna un bon coup d’astiquage à ma giberne et à mon ceinturon.
Enfin, vers le soir, j’étais paré ; j’avais presque l’air d’un vieux soldat. On aurait pu me dire comme disait une chanson du temps :
En vous voyant sous l’habit militaire,
J’ai deviné que vous étiez soldat.
Après la soupe du soir, on me permit de sortir avec mon camarade, pour vendre mes effets civils. Nous allâmes chez la femme qui m’avait si bien reçu la veille. Là, je trouvai moyen d’échanger tous mes effets civils contre un vieux pantalon rouge, lequel, du reste, me rendit de grands services dans les exercices et les corvées et me permit d’épargner mon pantalon numéro 1 pour les dimanches et les revues.
Le lendemain, je devais aller à l’exercice. Le matin, avant de descendre, je me fis montrer, par mon camarade, la manière de porter mon fusil, afin de ne pas paraître plus bête que j’en avais l’air. Étant décidé d’aller le plus vite possible dans mon apprentissage, j’y mettais de la bonne volonté et du goût : en peu de temps, j’atteignis des hommes qui manœuvraient depuis longtemps.
Au bout de trois mois, je passais au bataillon avec des hommes qui étaient arrivés deux mois avant moi. J’avais appris non seulement les exercices, mais même les commandements et la théorie, à force de les entendre rabâcher par les instructeurs. Je savais aussi à peu près tout le français du troupier de ce temps, le français de caserne que tout soldat apprenait en six mois au moins, et avec lequel tous ou presque tous revenaient chez eux, au bout de sept ans et même de vingt-cinq ans. Comment, du reste, en aurait-il été autrement ? Sur cent soldats, il y avait quatre-vingt-dix-neuf illettrés. Et tous ces hommes se réunissaient dans les chambrées, dans les promenades, dans les camps, par « pays », pour parler entre eux leurs patois ou leurs jargons. Les caporaux et les sergents n’étaient guère plus avancés que les autres, sinon que je les trouvais encore plus grossiers. Moi qui étais allé au régiment dans le seul but de m’instruire, je me voyais un des plus savants, car je savais lire et même un peu écrire. Où et comment en apprendre davantage ? Pas d’école, pas moyen de trouver ni de posséder un seul livre. Je fus désolé.
Cependant on parlait déjà beaucoup de la guerre entre la Russie et la Turquie, et on disait que notre régiment y serait bientôt appelé. À la fin de décembre 1854, le régiment reçut, en effet, l’ordre de se mettre en route, sans trop savoir où nous devions aller : on parlait de Paris, de Marseille, de Lyon, puis enfin de la Turquie. Sans rien savoir au juste, du moins nous autres soldats, nous quittâmes Lorient aux derniers jours de décembre, par un temps froid, avec de la neige. Le dépôt restant à Lorient, on y avait versé tous les soldats trop vieux ou trop jeunes, les hommes faibles, les malingres, enfin tous ceux qu’on croyait incapables de supporter les fatigues d’une longue route. Je crus un instant qu’on allait m’y verser, moi aussi, avec les trop jeunes. Mais je dis à mon sergent-major que je n’étais pas engagé volontaire pour rester à flâner dans les dépôts, que je me sentais capable d’aller partout où iraient les autres ; il me décocha, ainsi que plusieurs des vieux soldats qui se trouvaient présents, un sourire de doute et peut-être de pitié. N’importe, je partis.
Pendant les quatre premières étapes, je craignis plus d’une fois d’être obligé de donner raison au doute de mon sergent-major sur mes forces réelles. La neige était épaisse, la marche était pénible et j’eus les pieds blessés dès la première étape ; je sentais aussi que mon sac était un peu lourd : ses bretelles me coupaient les épaules. Je grinçais des dents et je me disais souvent : « Courage, petit, tu es volontaire, meurs plutôt que de rester en arrière. » J’en voyais cependant qui restaient à la traîne, et même des vieux soldats, et c’est ce qui me donnait du courage. Quand je voyais un vieux soldat rester en arrière, surtout s’il était de ma compagnie, il me semblait que mon sac s’allégeait de plusieurs kilos et que les pieds me faisaient moins de mal. J’arrivai ainsi clopin-clopant à la quatrième étape, qui était Plélan-le-Grand, où nous devions faire séjour. Nous y restâmes même quarante-huit heures, car la marche était empêchée non plus par la neige, mais par une épaisse couche de verglas, sur laquelle ni hommes ni chevaux ne pouvaient se tenir debout. Je profitai de ce repos pour soigner mes pieds et graisser mes souliers.
Nous étions logés, mon camarade de lit et moi, chez un brave cultivateur qui avait l’air, lui ainsi que sa femme, d’avoir une grande pitié de moi, me voyant si jeune, avec une charge si lourde par ce temps abominable. Nous fûmes soignés par ces braves gens mieux que les enfants de la maison ; ils me firent oublier complètement les misères des jours précédents. Le troisième jour, le dégel étant venu avec de la pluie, on se remit en route, mais seulement à dix heures du matin, ce qui fit que nous n’arrivâmes à Rennes qu’à la nuit close, trempés jusqu’aux os et de la boue par-dessus nos têtes, après avoir laissé quantité d’hommes en route. Beaucoup ne purent trouver leurs logements : après avoir erré longtemps dans les rues, ils durent passer la nuit au poste de la mairie. Les habitants étaient venus cependant sur la place, avec des lanternes, chercher les soldats qui leur étaient destinés, mais c’était bien difficile de se trouver dans un pareil brouhaha ; plus ils criaient, plus ils se perdaient. J’étais content de moi, ce jour-là : je n’avais plus aucun mal aux pieds et je ne me sentais pas trop fatigué ; mais mon pauvre camarade était rendu ; il ne pouvait plus tenir debout.
Quand j’eus notre billet de logement et le pain, je m’approchai d’un homme qui tenait une lanterne à la main, pour lire le nom de notre logeur. Je vis que c’était un jardinier ; mon camarade dit : « Un jardinier ! ça doit être loin alors, en dehors de la ville. Je resterais plutôt coucher ici sur la place, je n’en puis plus. » Mais l’homme à la lanterne nous dit que ce n’était pas loin et que ce jardinier devait être aussi par là à nous chercher. En effet, au moment où nous allions nous engager dans la rue qu’on nous avait indiquée, j’entendis un homme qui criait son nom à tous les soldats qui passaient : ce nom était celui qui se trouvait sur notre billet de logement.
— Nous voici, monsieur le jardinier, lui dis-je en lui tendant le billet ; n’est-ce pas ça ?
— Si, mes amis, dit-il. Je savais bien qu’ici j’étais le mieux placé pour vous trouver. Vous devez être esquintés.
— Oui, vraiment, monsieur, mon camarade n’en peut plus.
Il nous fit entrer dans un débit et nous fit servir une bonne goutte d’eau-de-vie à chacun, ce qui permit à mon camarade d’arriver jusqu’au but. Là, nous fûmes reçus par toute la famille comme on recevait les voyageurs aux temps bibliques. Le lendemain, nous ne partîmes encore qu’à neuf heures du matin. Les traînards et les égarés de la veille eurent bien de la peine à se retrouver. Plusieurs hommes restèrent à l’hôpital de Rennes. Nous voyageâmes ainsi, par le même temps et à peu près dans les mêmes conditions, jusqu’aux premiers jours de mars, où nous arrivâmes enfin à Lyon, dans la seconde ville de France, alors gouvernée ou plutôt tyrannisée par le fameux Castellane, dont le nom seul faisait trembler les soldats aussi bien que les civils, « les pékins », surtout les pékins lyonnais, qui vivaient alors dans des transes continuelles, car ils étaient avertis qu’à la moindre velléité de révolte ou de désordre, Castellane ferait bombarder et incendier la ville par les canons des forts.
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6. Sous Castellane
Nous eûmes à éprouver, dès notre arrivée, la tyrannie, comme nous disions, de ce vieil autocrate. Après avoir fait quarante kilomètres ce jour-là dans la boue, il nous tint encore deux heures sur la place Bellecour pour nous passer en revue. Le colonel du 64e de ligne, arrivant aussi avec son régiment à peu près en même temps par une autre route, fut gratifié de trente jours d’arrêts pour avoir fait voyager ses hommes en guêtres blanches, ou du moins en guêtres de toile, car elles n’étaient guère plus blanches que les nôtres qui étaient en cuir noir.
Nous vîmes arriver le vieux sur la place, avec son inséparable cheval blanc, sa bosse légendaire, son chapeau de travers, son nez et son menton prêts à s’embrasser. Si Castellane eût eu les oreilles bien percées, en ce moment-là, il aurait entendu de belles litanies. Toutes les belles expressions, toutes les épithètes qui composaient alors le riche vocabulaire du soldat lui étaient adressées ; les officiers, qui tremblaient derrière les rangs, avaient beau dire tout bas « silence », les litanies n’en continuaient pas moins. Quand la revue fut terminée, on nous conduisit dans les casemates froides et humides de Fourvières.
Nous étions éreintés et mourants de faim ; malgré cela, il fallut aller immédiatement chercher nos effets de campement : tentes, bâtons, piquets, demi-couvertures, bidons, marmites, gamelles, pelles, pioches, enfin tout le bagage et tout le mobilier du soldat en campagne. Qu’allions-nous faire de tout ça et comment l’empaqueter, l’attacher sur notre sac avec notre précédent bagage que nous trouvions déjà assez lourd ? Il y avait au régiment et dans presque toutes les compagnies quelques vieux soldats, qui avaient fait campagne en Afrique ou qui avaient déjà servi à Lyon. Ceux-là furent chargés d’enseigner aux autres la manière de s’y prendre pour faire leur sac « à la Castellane » : en Crimée, par la suite, nous vîmes combien cet apprentissage était utile. Il fallait se dépêcher, car on nous avait avertis que l’on repartirait le lendemain matin. Pour où ? On ne nous le disait pas. Mais tout le mande pensait et disait que c’était certainement pour Sébastopol, dont on faisait alors le siège. La guerre, qui avait commencé en Turquie, était, depuis le mois de novembre, portée en Crimée, où se trouve la ville de Sébastopol, qu’on disait alors imprenable. Nous étions contents de partir de Lyon, car on aimait mieux aller se faire tuer à Sébastopol que rester pour souffrir les mille et une misères des soldats de Castellane.
Hélas ! nous fûmes déçus dans notre espoir. Nous partîmes le lendemain matin, il est vrai, mais ce ne fut pas pour Sébastopol, ce fut pour le camp de Sathonay, à quelques kilomètres de Lyon, sur un plateau élevé, entre la Saône et le Rhône. Pour nous guérir des fatigues et des misères que nous subissions depuis deux mois, on nous envoyait dans ce camp nouvellement formé, dans des baraques en planches, ouvertes à tous les vents, à la pluie et à la neige, n’ayant pour coucher que le lit de camp, une mauvaise paillasse et une demi-couverture. Là, nous fûmes transformés en terrassiers, ou, comme disaient les vieux soldats, en forçats. Nous allions travailler sur la route qu’on établissait alors de Lyon au camp et qu’on avait nommée avec raison « la route des soldats ».
Quand nous n’allions pas au travail, on nous envoyait aux manœuvres, à la cible, faire la petite guerre. Une ou deux fois par semaine, l’armée de Lyon venait, la nuit, attaquer le camp. À la première alarme, il fallait se dépêcher de ramasser ses effets, de mettre tout sur le dos, armes et bagages, et de partir au plus vite comme si on ne devait plus revenir. Nous courions alors à travers champs, à la rencontre de l’ennemi que nous repoussions jusqu’à Lyon, ou bien c’était lui qui nous repoussait dans notre camp et même parfois au delà : alors le camp était censément pris ; nous étions vaincus. Ces manœuvres duraient souvent jusqu’au jour, ce qui n’empêchait pas, aussitôt rentrés au camp, de nous envoyer aux travaux de la route ; mais ce qui n’empêchait pas non plus nos gémissements, nos plaintes et nos murmures : on enviait le sort de ceux qui étaient à Sébastopol, car il n’était pas possible qu’ils fussent aussi malheureux que nous, du moins à ce que disaient les vieux soldats.
Étant depuis mon plus jeune âge habitué à toutes sortes de misères, je ne trouvais là rien d’extraordinaire. Je connaissais les courses de nuit depuis le temps où je mendiais mon pain à travers nos campagnes sauvages ou quand je cherchais les bestiaux dans les garennes, les landes et les bois, où j’entendais souvent hurler les loups ; je savais aussi manier la pelle, la pioche et le marteau casse-pierres. Ce qui me chagrinait le plus, c’était d’entendre les chefs, par peur sans doute, parler toujours de consigne, de salle de police, de prison, de conseil de guerre. Ce qui me déconcertait encore, c’était de ne pouvoir trouver aucun moyen de m’instruire ; nous n’avions aucun livre ni aucun journal. On n’aurait guère eu le temps du reste de s’en occuper.
Le 1er mai, il y eut un changement : la division de Lyon vint nous remplacer au camp et nous vînmes occuper ses casernements en ville et autour de la ville. Notre régiment fut réparti entre les forts Saint-Just, Saint-Irénée et Sainte-Foy. C’est dans ce dernier fort que se trouvait alors la prison d’arrêt des officiers : on l’avait surnommée la pension de Castellane. Elle était presque toujours pleine, cette pension, d’officiers de tous grades, depuis les sous-lieutenants jusqu’aux colonels, les uns aux arrêts forcés, avec un factionnaire à la porte de leurs cellules, les autres ayant le droit de se promener à de certaines heures sur le rempart, escortés par des soldats en armes. Là, nous étions un peu mieux, du moins on se le figurait, puisque nous couchions dans des lits et qu’on n’allait plus piocher sur la route ; mais, en revanche, le service de place, les marches militaires, les alertes de nuit, les grandes manœuvres, les revues et parades du samedi et du dimanche ne nous laissaient guère plus de repos qu’au camp.
Les caporaux et les sous-officiers étaient plus occupés que nous. On leur avait donné leurs théories qu’ils n’avaient pas vues depuis Lorient. Ils étaient obligés, dans les intervalles de manœuvre, d’aller à la théorie pratique ou récitative, où ils attrapaient beaucoup de punitions, car la plupart ne savaient plus rien. Ne trouvant pas d’autre livre, je m’amusais souvent à regarder la théorie de mon caporal, que je savais du reste par cœur depuis mes premiers exercices à Lorient. Je disais à ce pauvre caporal, qui était toujours puni faute de savoir sa théorie : « Si vous voulez, j’irai réciter pour vous. »
Cependant, un jour, vint dans nos chambres un monsieur avec un grand paquet de papiers sous le bras. C’étaient des images de Notre-Dame de Fourvières, qu’il distribuait à tout le monde avec une petite médaille, puis de petites brochures qu’il donnait seulement à ceux qui savaient lire. De celles-ci, il n’eut pas beaucoup à distribuer : quatre-vingt-dix-neuf soldats sur cent étaient alors complètement illettrés. Je tendis vers ces brochures une main empressée et je remerciai le monsieur avec effusion, puis j’allai vite sur mon lit, voir ce qu’il y avait dans ce beau petit livre. C’était tout des cantiques militaires et des prières arrangées spécialement pour les soldats. À la dernière page, je vis deux R. et deux P. Je demandai au caporal ce que voulaient dire ces lettres : il ne le savait pas.
Mais ce que je comprenais et qui me faisait beaucoup de plaisir, c’était le renseignement suivant : Tous les sous-officiers, caporaux et soldats peuvent venir tous les jours, de cinq à huit heures du soir, rue Sainte-Hélène, n° 4 ; on se charge de leur apprendre gratuitement la lecture, l’écriture et la comptabilité.
Enfin, me dis-je, me voilà sauvé. Je vais pouvoir apprendre quelque chose des histoires de ce monde. Le lendemain, aussitôt la soupe de quatre heures mangée, n’étant ni de service ni de corvée, je courus à la recherche de la rue Sainte-Hélène, que je n’eus du reste pas grand’peine à trouver, car elle est située entre les deux grandes places de Lyon, la place Napoléon et la place Bellecour. J’entre au n° 4, et bientôt je me trouve dans une grande salle, toute remplie de bancs, lesquels étaient couverts de livres, de papiers, de cahiers, d’encriers et de plumes : il n’y avait là que sept ou huit individus ; c’étaient tous des sous-officiers et des caporaux.
Un monsieur très bien mis, très poli et très doux, ayant presque la voix d’une femme, vint à moi en me disant : « Bonsoir, mon ami. » Il me prit par la main et me conduisit m’asseoir sur un banc, derrière les autres, qui étaient déjà occupés à lire et à écrire, puis me demanda où j’en étais de mon instruction, si je savais lire et écrire. Je lui répondis que je savais lire un peu et que j’avais même essayé autrefois, en gardant les vaches, de griffonner des lettres et des mots sur des morceaux d’ardoise. Il me donna un livre dans lequel il me fit lire quelques lignes à haute voix. Je m’en tirai assez bien, quoique je fusse un peu troublé et intimidé, en présence de tout ce monde supérieur et inconnu. Ensuite, il me donna un modèle d’écriture que j’essayai de copier tant bien que mal, en perçant souvent le papier avec la pointe de ma plume. Je n’avais jamais gribouillé qu’avec la pointe de mon couteau ou quelque mauvais crayon. Je voyais alors que la plume était plus difficile à manier que la pioche. N’importe, le monsieur me dit tout de même, toujours de sa voix féminine, que je lisais très bien et que je n’écrivais pas trop mal, que j’appuyais seulement un peu trop sur ma plume : je le voyais bien, mon griffonnage transperçait les deux feuilles.
Un peu avant la fin de séance, un autre monsieur entra dans la salle en disant : « Bonsoir, mes amis », puis il passa devant chaque écolier en lui adressant quelques questions et quelques observations. Ce devait être le maître ou le chef de l’établissement, car l’autre, qui le suivait par derrière, avait l’air d’être son subordonné.
Quand il vint à moi, il dit :
— Voici un jeune engagé volontaire, n’est-ce pas, mon ami ?
— Oui, monsieur.
— De quel pays êtes-vous ?
— Du Finistère, monsieur.
— Ah ! un petit Breton ! Et vous avez fait beaucoup d’études ?
— Aucune, monsieur, excepté celles que j’ai pu faire seul en gardant les vaches, chez M. Olive, de Kermahonec.
Et lui, après m’avoir fait lire quelques lignes :
— Cependant, vous lisez très bien et votre écriture est assez bien. Un peu de courage et de bonne volonté et vous arriverez.
— Je le voudrais bien, monsieur, c’est mon plus grand désir.
Il nous donna alors la petite brochure que je possédais déjà et nous dit de chercher le cantique n° 8 que nous allions chanter en chœur. Ce cantique commençait par
Te souviens-tu, jeune enfant de la France,
Jeune guerrier gardien de son drapeau, etc.
et se chantait sur un air connu de tous les soldats. Après le cantique, ce furent les prières du soir, puis les deux messieurs vinrent serrer la main à leurs « chers amis », en nous invitant à revenir le plus souvent possible : hélas ! ce plus souvent possible était tout au plus deux fois par semaine. Ils le savaient bien, du reste, ces messieurs, que nous étions retenus par le service, les manœuvres, les marches militaires et les revues, que Castellane se souciait peu de l’instruction des soldats, si ce n’était de leur instruction militaire, et qu’il se chargeait de nous la donner dans des manœuvres éreintantes, en faisant monter des fantassins, avec armes et bagages, en croupe derrière les cavaliers dont les chevaux, peu habitués à ces sortes de manœuvres, envoyaient à terre cavalier et fantassin.
Nous l’avons entendu, un jour, dire à un commandant de chasseurs à pied de se jeter vivement dans le Rhône avec son bataillon, pour surprendre l’ennemi qui se trouvait de l’autre côté ; ce commandant eut le courage de lui répondre : « Maréchal, veuillez passer le premier » ; il en fut quitte pour trente jours d’arrêts. Le vieux disait qu’un bon soldat sous ses ordres, faisant continuellement et exactement son service, ne devait pas durer plus que sa capote. Ce fut à ce sujet, paraît-il, qu’un certain voltigeur resté inconnu, du moins de Castellane, lui avait flanqué un tire-balle dans son chapeau, durant une manœuvre au camp de Sathonay : Castellane avait adressé des compliments à ce tireur inconnu, en lui disant de sortir des rangs, qu’il allait le décorer sur-le-champ pour l’avoir si bien visé ; mais personne ne bougea. Il fit fouiller toutes les gibernes : aucun tire-balle ne manquait.
Je ne pus retourner à mon école que trois jours après. J’allai m’asseoir à la même place, où je retrouvai mon cahier. Je me mis immédiatement à copier : je voulais voir si ma main, cette fois, était plus légère. Mais j’avais beau retenir ma plume en faisant des jambages, elle s’accrochait toujours. Le monsieur vint me voir et, voyant que je perçais toujours mon cahier, il me donna une plume d’oie ; celle-là glissait mieux ; avec elle, je ne faisais pas de trous, mais je faisais d’énormes pâtés. Je songeai alors que jamais je n’apprendrais à écrire, puisque ça dépendait de la main et que la mienne n’était pas faite pour cela ; je pensai que c’était trop tard, que ma main et mes doigts étaient devenus trop raides. Quand j’eus fini de griffonner une page, je pris un livre qui était à côté de moi et sur lequel j’avais les yeux fixés depuis le commencement. Sur la couverture, je lisais en grosses lettres : Grammaire française de Noël et Chapsal. Ce mot de grammaire ne me disait pas grand’chose, mais lorsque je lus à la première page : « La grammaire est l’art de parler et d’écrire correctement en français », je fus saisi d’étonnement en considérant ce petit volume. Quoi ! il suffisait d’apprendre ça par cœur pour savoir parler et écrire correctement ! Mais alors je le saurais bientôt, apprenant facilement et promptement les choses par cœur.
J’étais plongé dans ces réflexions, tout en regardant la grammaire, lorsque le monsieur nous dit de prendre le livre des cantiques : la séance était terminée. Après le cantique et la prière, il nous dit qu’il y avait tous les dimanches, à midi, grand’messe militaire dans l’église de la Charité, sur la place Bellecour ; il nous invitait à y assister toutes les fois que le service militaire nous le permettrait ; mais le service militaire ne nous le permettait guère.
Je pus toutefois y aller le deuxième dimanche après cet avis : j’arrivai un peu en retard ; la messe était commencée, il y avait beaucoup de monde ; cependant l’église aurait bien pu en contenir plus que le double ; il y avait des soldats, des caporaux, des sous-officiers ; on voyait même quelques officiers dans le haut. L’église était remplie de bancs, comme les bancs de l’école, sur lesquels il y avait des livres de messe répandus à profusion. J’en pris un que je m’amusai à feuilter [sic] pour voir si c’était un livre de messe comme celui qu’on m’avait donné lors de ma première communion. C’était en effet à peu près le même ; c’était aussi presque tout du latin, excepté à la fin où se trouvaient encore les mêmes cantiques.
Dans le chœur, il y avait plusieurs civils et quelques militaires qui chantaient. Je reconnus là le chef de notre école, puis l’autre monsieur, qui allait et venait parmi les bancs, souriant, saluant et donnant des poignées de main à ses « chers amis ».
Lorsqu’il vint à moi, il me prit doucement par la main, en me disant tout bas : « Venez donc là-haut ; vous chantez très bien. »
J’aurais bien voulu me sauver, mais il me tenait toujours la main et il m’entraîna jusque dans le chœur, où je me trouvai bien penaud et bien honteux ; je ne savais trop quelle position prendre. « Vous chantez très bien », avait dit le monsieur. S’il m’eût forcé à chanter en ce moment-là, je crois bien que je n’aurais chanté ni bien ni mal : il m’aurait été impossible de prononcer la moindre syllabe.
Heureusement, j’avais mon livre dans lequel je fourrai mon nez le plus avant possible, pour dissimuler mon embarras et la rougeur de ma figure. La messe, du reste, touchait à sa fin, et quand je vis que les regards s’étaient détournés de moi, je relevai la tête et pris une meilleure contenance. Lorsqu’on chanta le Domine salvum fac imperatorem, je voulus même ouvrir un peu la bouche, mais je crois que je ne produisis aucun son. Cependant, quand on chanta le cantique final n° 8, que je savais déjà par cœur, on entendit ma voix, tremblant un peu il est vrai, mais ce n’était que mieux pour la circonstance et pour le cantique même que l’on chantait.
Ce jour-là, j’eus l’explication des RR. PP., que je voyais sur tous les livres de l’école de la rue Sainte-Hélène et de l’église de la Charité : cela voulait dire les Révérends Pères jésuites. Chez nous, les curés bretons disaient à cette époque que ces gens-là n’étaient pas de vrais prêtres, qu’ils n’étaient pas consacrés. Qu’étaient donc ces hommes qui, à Lyon, pourtant, disaient la messe, confessaient et donnaient l’absolution ? Ici, il est vrai, il y avait deux sortes de jésuites : les jésuites en soutane et les jésuites en redingote ; il y en avait même, je l’ai su plus tard, en shako et en casque. En me rendant ce soir-là au fort Saint-Irénée, où nous étions casernés alors, je ne pouvais m’empêcher de songer à ce nom de jésuite, qui sonnait fort mal à mon oreille, quoique je ne connusse pas alors cette fameuse société.
En rentrant au fort, j’étais quelque peu tourmenté par ce nom de jésuite ; en arrivant dans mon escouade, ce fut bien autre chose encore. Un soldat de la compagnie, étant entré par curiosité, disait-il, dans l’église de la Charité, sur la fin de la messe, m’avait vu dans le chœur. Ce fut assez pour me faire passer pour un jésuite, et ce fut par ce nom que je fus reçu dans la chambrée. Un vieux soldat, qui se disait parisien, m’apostropha par :
— Te voilà, petit jésuite !
Et les autres de rire ; moi, je restai tout bête, sans trouver un mot à dire, moitié colère, moitié abasourdi. Quand ils eurent fini de me gouailler, cherchant à me donner un peu d’aplomb et un air de colère, je leur dis :
— Mes vieux amis, vous vous trompez beaucoup, si vous croyez trouver en moi un jésuite : sans les connaître, j’étais déjà et je suis toujours un de leurs plus grands ennemis. Quand, l’autre jour, je demandai au caporal ce que voulaient dire les RR. PP., qui sont sur le petit livre qu’on m’avait donné, il me répondit qu’il n’en savait rien. J’ai voulu le savoir et aujourd’hui je l’ai appris : je sais que ces lettres veulent dire Révérends Pères jésuites ; mais soyez persuadés qu’on ne verra plus mes pieds chez eux.
Je ne puis écrire ici toutes les vilenies, toutes les saletés que le vieux soldat débita sur les jésuites. Étant déjà naturellement prévenu contre eux, je ne pouvais qu’approuver mon vieux Parisien, et, comme personne ne prenait la défense des jésuites, les choses en restèrent là ; mais c’était pour moi une déception de plus. Je voyais alors qu’il était impossible aux malheureux comme moi d’arriver à la connaissance des choses de ce monde.
Un dimanche enfin, j’allai me promener sur le quai du Rhône : je vis là beaucoup de livres, que j’aurais voulu tous prendre, car tous me plaisaient, par leurs titres tout au moins. En feuilletant dans ces bouquins, je trouvai une grammaire toute petite, qu’on pouvait mettre dans les poches de sa tunique ou de sa capote ; je demandai le prix : cinquante centimes. Je les avais ; je payai comptant, en me disant : cinquante centimes pour apprendre à parler et à écrire correctement en français ! ce n’est pas trop cher, d’autant plus que cette grammaire était une grammaire de l’Académie. Quinze jours après, j’aurais récité cette grammaire aussi bien que la théorie des soldats ; mais je n’étais pas plus avancé, car je n’y comprenais rien. J’aurais bien dit que le substantif est un nom, qu’un nom est un substantif. J’aurais dit aussi qu’un adjectif est un qualificatif, mais sans savoir ni comprendre ce que j’aurais dit. Ce qui m’embarrassait le plus, c’étaient les verbes : j’eusse, nous aimâmes, vous fûtes, que nous fissions, que vous reçussiez. Jamais je n’avais entendu parler comme ça. Je pensai que ça ne devait pas être du bon français et bientôt je laissai cette grammaire de côté.
Au 1er juillet, nous retournâmes au camp. Quelques jours après, il vint à Lyon un prince ou un petit roi allemand. Castellane, pour faire voir à ce petit potentat comment ses soldats manœuvraient, avait ordonné une attaque générale de la garnison de Lyon contre le camp. Ce fut une véritable guerre, comme j’en ai vu faire, plus tard en Afrique et au Mexique : infanterie, cavalerie, artillerie, nous passâmes au pas de course ou au galop à travers les fermes, les champs de blés mûrs, les légumes, dévastant et écrasant tout ; on se battait comme Russes et Turcs, en se tirant des coups de fusil dans le nez ; des luttes corps à corps et à l’arme blanche eurent lieu entre fantassins et cavaliers ; il y eut plusieurs soldats grièvement blessés. Castellane riait comme un bossu, disait-on, et les cultivateurs n’avaient pas été fâchés de cette manœuvre qui s’était chargée en quelques heures de faire la moisson : ils furent largement dédommagés et n’eurent pas beaucoup à suer pour faire leurs récoltes. Castellane agissait à peu près de même dans la ville : il réunissait une bande de gamins et les faisait monter à l’assaut d’une épicerie ou pâtisserie quelconque, où ils avaient ordre de casser et de briser tout.
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7. Sébastopol
En ce temps-là, il courait des bruits contradictoires sur Sébastopol : tantôt on disait qu’elle était prise, tantôt on disait que c’était l’armée française qui avait été battue et presque complètement détruite, et que nous allions partir de suite pour la remplacer. Ce ne fut pas de suite ; mais vers le 10 août, vint un ordre que tous les régiments de Lyon devaient fournir un certain nombre d’hommes pour combler les vides que les boulets et les balles russes avaient faits dans les rangs des régiments de Crimée. On devait d’abord demander des volontaires, puis, si on n’en trouvait pas assez, procéder par voie de tirage au sort. On n’en trouva pas assez, et c’est ce qui me surprit, depuis si longtemps que j’entendais tous les soldats demander à grands cris d’aller à Sébastopol, ne fût-ce que pour être délivrés de la tyrannie de Castellane ! Cependant, lorsque notre sergent entra dans notre baraque demander les volontaires, personne ne dit mot ; ce fut moi le premier qui me proposai, et, après moi, le sergent en trouva encore une demi-douzaine. Il en fallait trente ; il fit alors des billets et ceux qui tombèrent sur un numéro partant furent bien obligés de faire comme nous.
Ce fut presque dans toutes les compagnies la même chose : dans une seule on trouva assez de volontaires, dans la sixième du second. Dans la mienne, on me fit les mêmes observations qu’en quittant Lorient : que j’étais trop jeune, trop blanc-bec pour aller affronter les balles et les boulets et le climat meurtrier de l’Orient, qui faisait plus de victimes encore, disait-on, que la guerre...
Ce fut un dimanche soir que nous quittâmes le camp de Sathonay pour aller prendre à Lyon le chemin de fer qui devait nous conduire à Marseille,
Le colonel vint nous faire un discours avant le départ. Il nous disait qu’il regrettait beaucoup de ne pas être appelé lui-même à nous conduire au feu, que ses vœux nous accompagnaient, qu’il ne fallait pas oublier que, quoique changés de régiment, nous étions toujours les soldats de la France, que le nouveau drapeau sous lequel nous allions servir, quoique ne portant pas le même numéro, était toujours le drapeau de la gloire et de l’honneur : il pleurait, notre vieux colonel, en nous adressant ses derniers adieux. Le lendemain, à la même heure, nous étions à Marseille ; ce fut mon premier voyage en chemin de fer.
Marseille présentait un curieux spectacle, du moins pour moi. Là, je voyais pour la première fois tous les échantillons des races humaines, noirs, blancs et jaunes, et toutes les variétés de costumes dont l’homme s’affuble dans les différents pays et sous les différents climats ; on entendait parler toutes les langues et tous les jargons du monde, et tout ce monde marchait, courait, trottait, parlait, gesticulait comme des hommes fous ou comme des hommes saouls. Il y avait, dans cette fourmilière multicolore, des hommes qui m’intéressaient plus que les autres : c’étaient les soldats revenant de Sébastopol, avec des pantalons déchirés, rapiécés, des capotes râpées et couleur de terre, des casquettes lanternées, écrasées, les uns avec un bandeau autour de la tête ou des bras en écharpe, d’autres marchant avec des béquilles et des jambes de bois. Je me disais à moi-même : Voilà donc comment on revient de là-bas, quand on en revient ! Le patron chez qui nous avions logé deux nuits, mon camarade et moi, en attendant l’embarquement, nous disait, en riant comme rient les gens du midi : « Oui, troun de l’air ! mon brave, des soldats de là-bas, j’en vois revenir beaucoup sans bras et sans jambes ; mais je n’en vois jamais revenir sans tête. »
Le 23 août, juste le jour anniversaire de mon engagement, nous embarquâmes à bord du Liverpool, transport anglais : c’était un voilier, mais il était remorqué par un transport à vapeur, à bord duquel il y avait un autre détachement provenant de la garnison de Lyon. Embarqués à dix heures du matin, nous ne nous mîmes en route que vers cinq heures du soir. Au moment du départ, tout le monde était debout sur le pont, agitant des casquettes ou des mouchoirs et criant : Vive l’empereur ! Vive la France ! Adieu la France ! Il y en avait qui pleuraient, d’autres chantaient.
Les Anglais nous avaient servi déjà deux repas, qui furent trouvés excellents ; ils nous avaient donné du biscuit blanc, beaucoup meilleur que le biscuit français, de la viande fraîche et du bon vin. Aussi, parmi les cris que l’on poussait, on entendait : Vivent les Anglais ! Une heure après le départ, lorsque les navires eurent gagné la haute mer et que les vagues commencèrent à nous bercer, on ne chantait plus. On courait de bâbord à tribord ou vers la poulaine, pour restituer tout ce que nous avions mangé dans la journée. C’était là ce fameux mal de mer dont j’avais entendu souvent parler ! Un instant après, nous étions tous comme des morts, nos figures toutes blanches, toutes décomposées, comme les figures de cadavres ; on se regardait tout triste, tout abattu, sans se parler ; les Anglais riaient sous cape ; ils devaient se dire : « Voilà les soldats qui veulent aller prendre Sébastopol ! »
Le lendemain matin, presque personne ne se présenta pour prendre le café. Nous étions arrangés à huit par plat ; dans le mien, nous ne vînmes que trois, et nous eûmes à boire et à manger pour huit. Nous partageâmes le café et le rhum, que nous mîmes dans nos petits bidons. Ce ne fut qu’au bout de deux jours que beaucoup d’hommes se trouvèrent à peu près remis.
Les Anglais nous laissaient libres d’aller et venir, de nous asseoir, de jouer aux cartes et au loto, de nous coucher où nous voulions. J’avais trouvé, vers le milieu du navire, en dehors du bastingage, un trou tout entouré de cordes et qui ressemblait à une cage. C’était là que j’allais me reposer, la nuit comme le jour, quand le sommeil me prenait.
Le quatrième jour, dans l’après-midi, nous arrivions à Malte, où nous passâmes la nuit et la journée du lendemain pour prendre de l’eau, du charbon et d’autres provisions. Nos deux navires furent constamment entourés de marchands et de marchandes de fruits, et de bandes de gamins tout nus, qui jouaient dans l’eau ou sur l’eau comme des bandes de marsouins. Quand on leur jetait un sou dans la mer, ils plongeaient à quatre ou cinq dessus et on les voyait se battre entre deux eaux pour attraper ce sou ; ils fumaient des cigarettes dans l’eau, les bras croisés, ayant l’air d’être assis comme dans un fauteuil.
En quittant le port de Malte, le lendemain soir, nous faillîmes être précipités dans la mer. Nous marchions déjà bon train, lorsque notre ancre, qui n’était pas ajustée à sa place, s’échappe et tombe au fond en entraînant avec elle toute l’énorme chaîne et un pauvre mousse qui se trouvait dessus pour la cheviller. Lorsque cette ancre arriva au fond et s’accrocha aux rochers, notre navire reçut une telle secousse qu’il se coucha net sur le flanc ; les soldats, qui étaient à jouer aux cartes ou au loto, furent lancés pêle-mêle contre le bastingage ; plusieurs reçurent d’assez graves contusions. Je me trouvais justement penché sur le bord, contemplant le rivage qui avait l’air de fuir ; aussitôt que j’entendis le bruit de la chaîne qui filait avec un bruit de tonnerre, je saisis instinctivement un cordage à deux mains. Bien m’en prit, car si j’étais resté dans la position où je me trouvais avant, j’allais certainement piquer une tête dans la mer. Un matelot qui se trouvait de garde à la proue eut la présence d’esprit de couper les câbles qui rattachaient notre voilier au vapeur ; sans cela, noire navire aurait été infailliblement coulé ou démembré.
Les câbles coupés, notre bateau se redressa sur sa quille, puis se cabra comme un cheval, se renversa encore sur le flanc, enfin, au bout de trois ou quatre balancements, finit par reprendre l’équilibre. Alors il fallut se remettre au cabestan pour remonter l’ancre, au pas de charge, au son du clairon ; pendant ce temps, le vapeur avait disparu à l’horizon. Nous pensions que, fatigué des sottises qu’on commettait à notre bord, il nous abandonnait à nous-mêmes. Au bout d’un certain temps, on le vit reparaître et revenir à nous par un grand détour. Quand il fut arrivé à portée de voix, il y eut des explications entre les commandants. Bientôt on renoua les câbles. On ne voulut pas, cependant, repartir avant que l’ancre fût complètement ajustée à sa place.
Après ce coup, nous arrivâmes sans autre accident à Constantinople. D’après les poètes, les artistes et tous les grands amateurs de la belle nature, il n’y a nulle part un coup d’œil plus admirable que celui que procure Constantinople vue de la rade. Moi, qui n’étais ni poète, ni artiste et fort peu connaisseur en belle nature, ce que j’admirais le plus, c’étaient toutes ces maisons blanches, ces dômes, ces minarets et ces arbres à branches tombantes qui se reflétaient dans la mer. Nous passâmes sans nous arrêter. Au milieu de la rade, notre vapeur frôla un petit bateau turc et le remous produit par la grande roue de bâbord fit chavirer et plonger ce petit bateau : il disparaissait sous l’eau au moment où nous passions à côté de lui ; les quatre hommes qui le montaient avaient déjà gagné une chaloupe qui se trouvait non loin de là.
Les quais étaient couverts de monde dont les trois quarts, au moins, étaient des soldats turcs qui nous regardaient passer sans rien dire, quoique nous criions cependant assez fort : Vivent les soldais turcs ! Vive la France ! Vive l’empereur ! Vice le sultan ! À nous Sébastopol ! Ils ne nous entendaient pas, sans doute. Il y avait des soldats qui disaient : « Quel tas d’abrutis ! Ils ne comprennent donc rien ces imbéciles-là ! C’est cependant pour eux que nous allons nous faire tuer. » Mais les navires marchaient toujours, et bientôt nous eûmes dépassé le Bosphore ; nous étions maintenant dans la mer Noire.
J’avais entendu dire par de vieux marins que la mer Noire était, en effet, noire comme de l’encre, qu’elle sentait mauvais et qu’elle communiquait avec l’enfer. Ces contes de marins qui n’avaient jamais vu la mer Noire, me revinrent à la mémoire et, instinctivement, je me penchai sur l’eau pour bien l’observer. Je vis bien qu’elle n’était pas plus noire que la Méditerranée ; seulement elle n’avait pas à refléter les cottages verdoyants de la mer de Marmara, des Dardanelles et du Bosphore. Quoiqu’elle ne fût pas en fureur, ce jour-là, ses vagues étaient grosses, elles faisaient cabrer notre navire qui, dans ce mouvement, tirait en arrière le vapeur, ou tout au moins l’empêchait d’avancer ; aussi nous ne marchions guère. Le lendemain, nous n’apercevions plus rien vers l’horizon ; nous avancions toujours à peu près avec la même lenteur. Le tangage étant très fort, il y avait encore beaucoup de soldats pris du mal de mer.
La nuit suivante, je ne sais trop à quelle heure, je fus réveillé par un grand bruit qui se faisait sur le pont. Je lève la tête, pensant que c’était encore quelque accident. Je vois tous les hommes debout, regardant du même côté. Je me dresse sur ma cage et dirige mes regards dans la même direction. Un spectacle s’offrit alors à mes yeux que je ne pouvais comparer à rien, pas même à un feu d’artifice, n’en ayant jamais vu ; mais il me mit en mémoire des rêves de mon enfance, lorsque j’avais entendu mon père raconter des histoires de batailles. Devant nous, on voyait un grand espace rougeâtre, au-dessus duquel passaient, en s’entrecroisant et en décrivant des lignes courbes, comme des globes de feu ; d’autres globes, plus clairs et allant plus vite, filaient presque en ligne droite. Enfin j’entendis les Anglais, qui avaient déjà passé par là, crier : Sibastoupaoul ! Sibastoupaoul !
C’était donc là Sébastopol. Cet espace rougeâtre était sans doute la ville en feu ; ces globes de feu décrivant des lignes courbes ou courant en lignes droites, c’étaient des bombes et des fusées. Dans mes rêves d’autrefois, il me semblait avoir vu tout ça, et, ici, je n’étais pas loin de croire que ce n’était encore qu’un rêve, car aucun bruit ne parvenait jusqu’à nous. Nous restâmes tous, même les malades, debout à contempler ce spectacle jusqu’au jour. La mer s’était calmée, et l’émotion du spectacle avait fait fuir le mal de mer ; tout le monde déjeuna bien.
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8. L'assaut
Vers deux heures de l’après-midi, le bateau s’arrêta devant un amas considérable de baraques en bois. C’était Kamiech, point de débarquement pour les Français. Depuis la soupe de midi, nous étions déjà en branle-bas pour entrer en possession de nos sacs et de nos fusils, qui avaient été déposés au fond du navire. Aussi, en arrivant dans le port, étions-nous prêts à débarquer ; mais nous avions encore un repas à manger, toute notre journée devant compter à bord ; nos bons amis les Anglais, sachant que nous ne pouvions le manger de suite, nous servirent de la viande froide, des biscuits et du vin que nous pouvions emporter. Après la distribution, nous descendîmes dans de grands chalands manœuvrés par des Turcs, qui nous conduisirent sur la terre ferme, « sur le plancher des vaches », que nous n’avions pas foulé depuis quinze jours.
En mettant pied à terre, je vis des officiers et des sous-officiers du 26e de ligne, dans lequel nous étions versés. J’en remarquai un qui portait des galons de sous-lieutenant sur une capote de soldat ; les sous-officiers avaient des pantalons, des capotes et des casquettes écrasées, on ne savait trop de quelle couleur ; toutes les figures étaient délabrées et bronzées. Nous étions frais et bien habillés auprès de ceux-là. Hélas ! combien de temps resterions-nous en ce bel état ; beaucoup ne sont pas revenus dans leur pays pour le dire. On nous mit en rangs, et je ne fus pas peu surpris de voir des sous-officiers déployant des feuilles et faisant l’appel par compagnie, comme si nous étions au 37e. Comment et par où nos noms étaient-ils arrivés là avant nous ? Je ne savais pas qu’un petit vapeur français, qui faisait le service de courrier entre Marseille et Sébastopol, était arrivé à Kamiech huit jours avant nous et qu’il avait apporté les listes des détachements attendus.
L’appel fini, on se mit en route pour le camp. Après avoir traversé « la ville en bois » de Kamiech, nous nous trouvâmes en vue des lignes de tentes qui s’allongeaient à perte de vue vers notre droite. Bientôt nous rencontrâmes des redoutes, des retranchements, des parallèles, qui avaient été les travaux préliminaires du siège. Partout on voyait des boulets, des mitrailles, des bombes éclatées ou entières, des lambeaux de gibernes et de ceinturons. Il y avait sur un plateau un télégraphe aérien, dont les grands bras ne cessaient de remuer en formant toutes sortes de figures géométriques. Notre nouveau régiment était campé en avant et un peu à gauche de ce télégraphe.
En arrivant devant le camp, le colonel et les commandants vinrent nous inspecter, puis chaque capitaine prit ses hommes pour les conduire à sa compagnie, où nous fûmes distribués par escouades. Je tombai encore, grâce à ma taille, le dernier de la dernière escouade, la huitième. Il n’y avait plus, dans cette escouade, que quatre hommes et le caporal ; nous y arrivions cinq, ce qui remontait l’escouade à dix. Nous n’avions pas encore mangé la ration que les English nous avaient servie à bord. Mais, avant de manger, nous nous arrangeâmes tous les cinq pour avoir deux litres d’eau-de-vie, afin de trinquer avec nos nouveaux camarades pendant qu’ils nous raconteraient un peu les misères de la guerre. La nuit était venue, le canon tonnait toujours. Nous étions maintenant tout près. Quand l’eau-de-vie fut arrivée, le caporal dit qu’il vaudrait mieux la brûler pour en faire un punch, qu’il se chargeait, lui, de fournir le sucre.
Quand nous eûmes bu quelques gobelets de punch, ces cinq malheureux, qui avaient l’air abattu, se réveillèrent un peu et nous racontèrent qu’ils avaient passé la nuit précédente et la moitié de la journée dans les tranchées, et c’était ainsi toutes les deux nuits, et souvent encore des alertes et des prises d’armes pendant le temps qu’ils devaient se reposer. Depuis longtemps, nous disait le caporal, on parlait tous les jours de donner l’assaut, qui avait déjà été tenté deux ou trois fois, mais toujours sans succès. Pendant que nous écoutions nos camarades au bruit du canon, le sergent de la section entra dans la tente, pour voir ses nouvelles figures et mettre nos noms sur son calepin particulier. Le punch n’était pas encore tout bu ; il trinqua avec nous et nous dit : « Mes pauvres amis, je crois que vous êtes arrivés juste à propos : je viens d’apprendre par l’adjudant qu’on va donner l’assaut demain. — Tant mieux, dit un de nous, un petit Parisien, alors nous serons baptisés demain par le baptême du feu. En attendant, les Russes n’auront toujours pas ce punch ; buvons-en et vive le 26e ! »
Il n’y avait pas longtemps non plus que ces malheureux étaient arrivés à Sébastopol ; ils étaient venus, comme nous, pour remplir les vides qui s’étaient faits dans le régiment le 18 juin, devant Malakoff. Depuis longtemps, il n’y avait plus au 26e un seul homme de ceux qui étaient partis les premiers... Enfin, vaincus par le sommeil, chacun finit par s’étendre à terre, la tête sur son sac, et sa femme, c’est-à-dire son fusil, entre les bras, ce que le sergent nous avait recommandé en cas d’alerte : le canon grondait toujours.
Le lendemain, nous fûmes réveillés par La mère Michel, musique à laquelle nous avions été assez habitués au camp de Sathonay. Aussitôt, on nous réunit sur le front de bandière pour l’appel, puis on fit former les faisceaux et nous retournâmes dans nos tentes prendre le café, moulu à coups de crosse de fusil. On nous avait recommandé de ne pas nous éloigner. On nous distribua du biscuit qui n’était pas si beau ni si bon que celui des Anglais. Un instant après, on cria : « Aux armes ! tout le monde aux faisceaux ! » Quelques vieux soldats disaient : « Ah ! ah ! ça y est, cette fois, ce n’est pas trop tôt ; nous allons bien rire aujourd’hui ; gare les Russes ! »
Notre sergent-major, comme tous les autres, était allé à l’ordre : lorsqu’il revint, on nous fit former le cercle. Il nous lut alors l’ordre ou le discours du général Pélissier, lequel disait, en effet, que nous allions enfin porter le dernier coup à Sébastopol et à l’armée du tsar, qu’il était plein de confiance dans le courage et la bravoure de son armée, comme elle pouvait avoir confiance en lui. Cette exhortation se terminait comme toujours par les cris de vive la France ! vive l’empereur ! et de tous côtés on entendait des hourras ! et on voyait les casquettes s’agiter en l’air, accompagnant le cri : À nous Sébastopol !
Les Russes entendirent bien nos cris. Mais à eux aussi on faisait en ce moment un discours comme à nous. On leur disait qu’ils allaient enfin en finir avec l’armée des alliés, la jeter à la mer ou la faire prisonnière, et ils poussaient aussi, comme nous, de formidables hourras ! vive la Russie ! vive le tsar ! à nous les Français, les Anglais et les Piémontais ! Il devait être alors neuf heures du matin : le soleil semblait gai et brillant. Je me souvins que nous étions le 8 septembre, jour de la grande fête de mon pays, la fête de Notre-Dame de Kerdevot qui m’avait guéri de la fièvre. Quoique beaucoup attiédi dans ma ferveur religieuse, je pensai tout de même que peut-être cette bonne dame me protégerait encore dans les terribles éventualités qui se préparaient.
Le mouvement commença. Nous marchâmes en colonne jusqu’à l’entrée des tranchées. Là on fit halte. De l’endroit où nous nous trouvions, on embrassait tout le panorama de Sébastopol, de la tour Malakoff, de la rade, de la ligne des troupes françaises, anglaises et piémontaises. Sur la hauteur du télégraphe, on voyait un grand nombre de civils, hommes et femmes, qui étaient venus de loin, sans doute, pour assister au drame qui allait se jouer, comme autrefois les Romains allaient au cirque assister et applaudir à la lutte des esclaves contre les bêtes féroces. Depuis le matin, le canon avait cessé ; il se faisait un grand silence qu’on n’avait pas eu, disaient les vieux, depuis longtemps ; mais ce silence avait quelque chose de lugubre, de terrible ; il faisait battre tous les cœurs.
Tout à coup une détonation se fit entendre du côté de Malakoff ; presque au même instant, un boulet, qui avait ricoché contre une tranchée, vint passer droit au-dessus de notre compagnie qui n’était pas encore engagée dans les tranchées ; tout le monde baissa plus ou moins la tête pour saluer ce monstrueux projectile ; il alla, sans faire de mal, s’entasser parmi ses confrères qui gisaient par milliers dans les ravins. C’était le signal du branle-bas.
Deux secondes après, la terre tremblait sous les bordées qui partaient toutes à la fois et de tous les côtés. Nous avions pris la file dans la tranchée, marchant les uns derrière les autres, le fusil en bandoulière. Les officiers et les sous-officiers nous criaient à chaque instant : « Baissez la tête ! » Nous avancions lentement ; souvent on entendait : Gare la bombe ! Une de ces bombes vint tomber à dix pas en face de notre compagnie. On cria : À plat ventre ! Nous nous jetâmes à plat ventre. Malgré toutes les précautions, cette bombe, en éclatant, nous fit cinq victimes, deux morts et trois grièvement blessés. Nous avions tous été éclaboussés, couverts de terre et de graviers. Les boulets, la mitraille, les biscaïens passaient par-dessus nos têtes, rasant le parapet, nous aveuglant de terre et de poussière. Malgré les recommandations des chefs et malgré les volées de mitraille, je ne pouvais, par instants, m’empêcher de regarder par-dessus le parapet, cherchant à voir Malakoff, si nous en étions encore loin. Mais on ne pouvait plus rien voir qu’un immense nuage, noir et gris, de fumée et de poussière : les spectateurs civils du plateau du télégraphe ne devaient pas être contents.
Nous marchions toujours ; nous étions arrivés presque aux dernières parallèles. Tout à coup nos canons cessèrent leur feu ; mais en même temps la fusillade, qui ne s’était pas encore fait entendre, éclata drue et serrée du côté de Malakoff. C’était l’assaut qui commençait. On allait jouer la dernière scène de ce long et terrible drame. Nous étions arrêtés. Nous attendions notre tour de monter. Nous étions dans le ravin qui précède Malakoff : d’après le dire de M. Jurien de la Gravière, si les Russes y avaient seulement placé deux pièces de canon, jamais nous n’aurions pris cette fameuse tour, la clef de Sébastopol. Les Russes l’ont bien reconnu après, mais c’était trop tard... Des hommes du génie passaient devant, avec des cordes, des crampons, des échelles de corde et de bois. Les soldats riaient et se moquaient en disant : « Eh bien, mon vieux, s’il nous faut entrer par là dans Sébastopol, un par un, nous ne sommes pas près d’y être. » Du côté de Malakoff, commença à revenir aussi la file des blessés, avec des mouchoirs autour de la tête, des bras en écharpe ou traînant une jambe, d’autres portés sur des civières d’où l’on voyait le sang dégoutter.
La fusillade continuait toujours et le défilé des blessés augmentait. Nous étions avertis de nous tenir prêts, et notre capitaine, M. Lamy, nous exhortait à le suivre bravement. Nous demandions aux blessés qui passaient comment ça marchait là-haut ; mais leurs réponses étaient contradictoires : les uns disaient que les zouaves étaient déjà dans la tour, les autres disaient qu’on n’y entrerait jamais, et que nous serions tous sacrifiés comme au 18 juin. On commençait déjà à parler de trahison, lorsqu’une immense clameur, venant de tous les côtés à la fois : « Notre drapeau flotte sur la tour Malakoff ! Sébastopol est à nous ! » nous édifia enfin sur l’état des choses. La fusillade avait diminué et peu à peu s’éteignit complètement. Nous restâmes presque à la même place jusqu’à la nuit.
Alors on nous fit faire demi-tour pour rentrer au camp, en traversant cette fois les parallèles, au risque de nous casser le cou. Arrivés au camp, nous trouvâmes la soupe prête, soupe fabriquée avec de l’eau, du lard rance et du biscuit gâté, que les soldats appelaient turlutine. Cette turluline était à peine servie que nous entendions de tous côtés le cri : Aux armes ! et prenez vos sacs et tout le campement ! Pour nous, les nouveaux arrivés, cette subite alerte n’avait rien d’extraordinaire : Castellane nous y avait assez habitués, et nos sacs n’étaient pas difficiles à faire, puisque nous n’avions pas eu le temps de les défaire. Mais il n’en était pas de même pour les anciens, qui n’avaient pas mis sac au dos depuis longtemps et ne savaient pas trop où se trouvaient leurs bagages de campagne. Les chefs tempêtaient, frappaient du pied sur la terre, et du plat de sabre sur les tentes, en lançant de furieuses épithètes contre les anciens qui ne sortaient pas, tandis que les jeunes étaient prêts depuis longtemps. On entendait au loin les officiers supérieurs crier aussi. Enfin on finit par se trouver tous à peu près et l’on partit.
On se dirigeait vers la droite, du côté des Anglais. Notre route était éclairée par les flammes qui s’élevaient de Sébastopol. Tout à coup, la terre trembla sous nos pas et un bruit épouvantable nous secoua de la tête aux pieds. En regardant du côté de Sébastopol, on vit tourner en l’air, à une très grande hauteur, des affûts de canons, des pierres énormes, des sacs à terre, des gabions, etc. C’était la première mine qui venait de sauter, qui fut suivie bientôt d’une deuxième et d’une troisième. La terre ne cessait de trembler ; je commençais à croire que nous allions tous sauter ou nous engloutir avec la ville. On savait depuis longtemps que tous les alentours de Sébastopol étaient minés et que ces mines étaient préparées pour faire sauter l’assaillant. Mais notre génie, que nous appelions à Lyon le génie malfaisant, prétendait avoir découvert et annulé toutes ces mines : c’est du moins ce qu’on nous racontait. Nous continuions à marcher, dans un silence complet, toujours en appuyant vers la gauche, c’est-à-dire du côté de la ville que nous avions cependant perdue de vue, nous trouvant maintenant dans un ravin. Il y avait plus de deux heures que nous marchions, sans savoir pourquoi ni où nous allions, lorsque, enfin, nous entendîmes des coups de fusil devant nous. C’étaient encore les Russes aux prises avec les Anglais.
Les Russes, après la prise de Malakoff, qui était la clef de Sébastopol, avaient passé de l’autre côté, ne voulant pas rester pour défendre une ville où il n’y avait plus que des ruines. Ils étaient venus dans l’espoir de surprendre les armées alliées, du moins les portions de ces armées qui devaient se trouver alors au repos, pendant que les mines feraient sauter les environs de Malakoff, de sorte que les vainqueurs se seraient trouvés ensevelis dans leur victoire. Heureusement pour nous, la ruse avait été éventée à temps. Quand les Russes apprirent que nous marchions au secours des Anglais, ils battirent en retraite et tout fut fini.
Le lendemain de la prise de Sébastopol, après avoir assisté au défilé des prisonniers russes, nous retournâmes à notre camp, mais ce ne fut que pour repartir encore le lendemain pour une excursion ou une autre campagne qui devait durer sept mois, dans les plaines de Baïdar, les montagnes de Kardambel, les vallées et les montagnes du Belbeck. Nous partîmes pour cette campagne environ quinze mille hommes et nous en avions, disait-on, devant nous, quarante mille.
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9. En Crimée
Durant le reste de septembre et tout le mois d’octobre, nous courûmes ces plaines et ces montagnes, Russes et Français se faisant, comme nous disions, une véritable chasse à l’homme, sans se faire beaucoup de mal. Quand nous marchions en avant, les Russes prenaient leurs bagages et se retiraient devant nous, sans se presser, en laissant une ligne de tirailleurs pour s’amuser avec une autre ligne de tirailleurs que nous envoyions faire vis-à-vis. Quand nous battions en retraite, ils nous suivaient, toujours à peu près à la même distance, sans précipitation. On avait l’air de s’amuser, je crois même que les balles se mettaient de la partie en se refusant à faire du mal, car on les entendait bien siffler, mais elles ne touchaient jamais personne. Je ne vis qu’un chasseur d’Afrique qui, voulant aller trop près de la ligne russe, eut son cheval tué et dut s’en revenir avec sa selle sur son dos, sans même que les tirailleurs russes, qui pouvaient le cribler de balles, songeassent à tirer dessus.
Un jour cependant, ou plutôt une nuit, nous laissâmes plusieurs hommes sur le terrain ; non des morts, mais des ivre-morts. Nous étions depuis trois jours campés dans la vallée du Belbeck, à portée de canon de l’armée russe, dans une situation, certes, des plus critiques, ayant, disait-on, quarante mille hommes devant nous et des montagnes dans le dos. Il ne nous restait, pour sortir de là, qu’un seul passage qu’un bataillon ou deux pièces de montagne auraient pu défendre. Nous avions cependant présenté, par deux fois, la bataille aux Russes, mais ils se contentaient, comme d’habitude, d’envoyer quelques tirailleurs pour nous distraire.
Un soir, lorsque nous étions déjà couchés, on vint nous dire à voix basse de ramasser vivement nos bagages en silence, de bien attacher les bidons et les gamelles sur le sac, afin qu’ils ne ballottent pas et ne fassent aucun bruit en marchant. Les cantinières avaient aussi envoyé dire dans les compagnies qu’elles avaient des boissons à donner à très bon marché, sinon pour rien : elles avaient été averties d’abandonner tous leurs bagages avec les mulets. On peut penser que les soldats ne se firent pas prier deux fois pour aller chercher de la boisson à bon marché et même pour rien. Malheureusement, si quelques-uns se plaignirent de n’avoir pas eu leur compte, beaucoup en eurent de trop, et, le sommeil perdu aidant, plusieurs restèrent sur le carreau, soit immédiatement, sur place, soit succombant en route. On ne s’occupait guère d’eux ; on n’avait pas le temps : les officiers paraissaient n’avoir qu’un souci : c’était de commander le silence.
Le lendemain, au lever du soleil, nous nous trouvions au repos sur les hauteurs, et, de là, nous voyions les Russes dans le camp que nous occupions la veille ; le passage d’où nous venions à peine de sortir était également occupé par eux : ils avaient cru nous prendre tous ; mais ils ne trouvèrent plus que des tonneaux vides et n’eurent comme prisonniers qu’un certain nombre d’ivrognes, endormis dans le camp ou à l’entrée du passage, et une cantinière qui avait voulu, malgré les ordres et malgré le danger, enlever ses bagages et sa boisson.
Nous retournâmes dans la plaine de Baïdar où nous devions prendre nos quartiers d’hiver. Là, d’autres ennemis, plus terribles que les Russes, nous attendaient : le scorbut, la dysenterie, le typhus et le choléra morbus. Nous étions d’autant plus exposés à leurs attaques que nous étions mal vêtus et encore plus mal nourris. L’effectif des compagnies diminuait toujours, malgré les renforts que nous recevions souvent de France. Déjà mes camarades du 37e avaient presque tous disparu. Un jour, j’entendis le capitaine, qui avait déjà haussé les épaules en me voyant la première fois, dire au sergent-major : « Je n’aurais jamais cru que le petit Déguignet aurait résisté si longtemps ».
Hélas ! j’étais bien près de succomber à mon tour. Depuis trois jours, j’étais atteint de dysenterie. J’avais beau me raidir et chercher à dissimuler mon mal, le lendemain je succombai. On fut obligé de me monter avec beaucoup d’autres sur les mulets à cacolets, qui nous conduisirent à l’ambulance temporaire du Camp du Moulin, à l’endroit même où nous avions campé la première fois en quittant Sébastopol. Plusieurs de mes compagnons d’infortune y moururent presque en arrivant ou dans la nuit.
On nous garda là deux jours, puis on nous conduisit à Kamiech, où l’on nous mit dans une grande baraque : il y avait des lits de camp, des paillasses et des couvertures. Cette baraque avait deux portes, l’une qui conduisait au cimetière, l’autre chez les convalescents. J’en voyais beaucoup sortir par la porte du cimetière, mais très peu par la porte des convalescents. Je comptais moi-même passer bientôt par la première. Cela m’était indifférent : à ce moment-là, j’étais réduit à un tel état que je n’avais plus ni force ni volonté. Je n’avais guère plus de vie que les cadavres que je croyais voir à côté de moi ; on aurait bien pu m’enterrer comme ça ; je n’aurais pas réclamé, comme ce grenadier dont l’histoire courait alors les régiments. Blessé mortellement devant Malakoff, ce pauvre grenadier, que l’on croyait bien mort, fut jeté à la fosse commune ; mais en tombant et en exhalant sans doute son dernier soupir, il fit entendre une plainte ; un soldat en fit part au sergent qui surveillait la corvée et qui était justement de la compagnie de ce grenadier ; le sergent jeta un regard dans la fosse et dit : « Ah ! c’est celui-là ! je le connais ; c’est un réclameur ; allez ! dans le trou comme les autres ! »
Je restai ainsi cinq à six jours entre les deux portes. Le septième jour, si je ne me trompe, j’entendis le médecin dire aux infirmiers : « En voilà encore un de sauvé ; menez-le de l’autre côté de suite. » J’allais sortir par la bonne porte, ce que je n’aurais jamais espéré. Je ne me sentais pas mieux du tout. Je devais l’être, cependant, puisque le médecin le disait et que l’on me reconduisait parmi les vivants. J’étais sauvé, en effet ; au bout de huit jours, j’étais debout : je croyais que je revenais de l’autre monde. Grâce à un régime sain et réconfortant, au bout d’un mois, j’étais à peu près revenu à mon état normal.
Il se trouvait dans cette baraque un jeune caporal, un ex-séminariste, qui avait préféré la capote à la soutane. Ce jeune homme nous racontait tous les soirs des contes ou des histoires qui nous amusaient et nous égayaient beaucoup. C’était le premier homme que j’entendisse parler ce que je croyais être le vrai français. Nous fûmes bientôt de grands amis. Il était de Rennes ou des environs : nous étions donc un peu compatriotes. Je le félicitai sur son savoir et son talent d’orateur, à quoi il fut sensible et me remercia. Il me demanda si je n’avais pas fait mes classes : « Hélas, cher ami, je suis en train de les faire maintenant, mes classes, sur les champs de bataille ; je les avais commencées dans d’autres champs, en gardant les vaches. Mon savoir littéraire va jusqu’à lire et gribouiller quelques mots illisibles. J’étais venu au régiment dans l’espoir d’apprendre quelque chose, mais je me suis trompé, car je n’en vois guère le moyen. »
Mon nouvel ami possédait quelques vieux journaux français, choses rares là-bas, qu’il recevait de temps en temps de son pays. Il m’en montra un et me fit lire :
— Mais vous lisez à merveille.
— Oui, mon ami, je lis assez bien, comme tous ceux qui, sachant lire une langue européenne quelconque, savent aussi lire le latin ; mais, sur cent il n’y en a pas un qui comprend ce qu’il lit ; il en est de même pour beaucoup, je crois, et en particulier pour moi à l’égard du français.
Il avait aussi du papier et de l’encre, dont on pouvait se fournir à Kamiech, et, tout de suite, sur son lit, il me fit griffonner quelques mots et trouva que ce n’était pas trop mal, en me disant que l’écriture n’était qu’un simple exercice manuel, un travail mécanique d’une importance secondaire dans l’instruction.
— Moi-même, dit-il, je suis loin d’être un calligraphe ; c’est un travail de copistes, de jeunes gens qui ont passé dix ans chez les Frères à faire des bâtons et des jambages, sans avoir appris un mot d’orthographe, d’histoire ni de géographie.
Il me demanda ensuite si j’avais de la mémoire :
— Tant qu’à ça, mon ami, je puis vous le garantir et je pourrais vous en donner des preuves sur-le-champ. J’ai retenu toute la théorie de l’école du soldat, qu’on me rabâchait du reste dix fois par jour, lorsque je faisais mes premiers débuts à Lorient, et je pourrais vous raconter toutes les histoires que vous nous avez racontées ici, si j’avais le talent et l’habitude d’employer les expressions dont vous vous servez si bien.
Il voulut me mettre à l’épreuve et fut très étonné. À dater de ce moment, nous devînmes deux intimes, deux inséparables ; il se faisait un plaisir d’être mon instituteur, et moi plus encore d’être son élève. Ce fut le premier et presque le seul précepteur que j’aie eu de ma vie, hélas ! pour trop peu de temps. C’est lui qui m’a initié à toutes les sciences dans lesquelles j’ai pu, plus tard, seul, avec le temps, avancer un peu.
La première chose que je lui demandai, ce fut de m’apprendre à calculer. Je ne savais pas encore le nom de l’arithmétique. Aussitôt, avec son crayon, il me fit un petit carré de chiffres, la fameuse table de Pythagore, en me disant d’apprendre cela par cœur. Je ne fus pas long à apprendre cette table, ni l’addition et la soustraction ; d’abord, avec les explications et les démonstrations qu’il me faisait, il était impossible, à moins d’être complètement bouché, de ne pas arriver vite à tout comprendre. La multiplication et la division me tinrent plus longtemps. Entre temps, il entreprit de m’apprendre un peu d’histoire, car il en savait, mon jeune ami : c’était un véritable érudit, un puits de science.
Il me dit d’abord que ce qu’on apprenait alors dans les écoles primaires sous le nom d’histoire sainte, n’était qu’une suite de légendes :
— Moi, je vais vous donner de la vraie histoire, constatée et attestée par des empreintes ineffaçables.
Il commença par la Perse, la Grèce, Rome et Carthage, la chute de tous ces empires et l’envahissement de l’Occident par les barbares d’Orient, puis l’envahissement de la Gaule par une autre espèce de barbares sortis des forêts de la Germanie, qui avaient subjugué et absorbé les Gaulois et donné leur nom à la France.
Il avait beau faire, mon caporal, s’il me donnait de la besogne, je lui en donnais aussi : une histoire racontée le soir, le lendemain je la lui narrais point à point, dans mon jargon, bien entendu, un français de cuisine qui le faisait rire parfois. Je savais les quatre règles ; quant à l’orthographe et à la langue française, elles ne peuvent guère s’apprendre, me disait-il, que par la lecture de bons livres et la fréquentation d’hommes parlant correctement la langue, deux choses difficiles, sinon impossibles, à trouver dans le milieu où je vivais alors et dans lequel j’ai passé toute ma vie. La géographie, il me l’apprit avec un crayon et une feuille de papier ou un vieux journal : le plancher, la couverture du lit, tout nous servait de moyen de démonstration. Le plus difficile ici fut de me prouver que la terre était ronde et de me faire comprendre les latitudes et les longitudes ; le reste alla comme l’histoire : je parle bien entendu d’un ensemble général, d’un canevas d’histoire et de géographie ; nous n’avions pas le temps d’entrer dans les détails.
Il m’expliqua aussi beaucoup de problèmes qui me trottaient dans le cerveau depuis mon enfance, notamment le télégraphe électrique et la vapeur. Il m’expliqua comment et par quelles lois les grands navires se maintiennent sur l’Océan, lorsqu’un simple grain de poussière s’y enfonce, et comment les mêmes lois font monter les ballons dans l’atmosphère. Il me raconta même l’aventure d’Archimède, à propos de la découverte de ces lois. Il m’avait enseigné un peu de géométrie et lorsque j’eus compris, non certes la géométrie, mais à quoi servait la géométrie, il me dit : « C’est incroyable que cette science si vraie, si juste, si nécessaire à l’homme et si facile à comprendre, soit exclue de nos écoles primaires, sous prétexte qu’elle n’est pas à la portée des jeunes intelligences. Mais elle est à la portée de tout le monde, au contraire, et tout le monde en fait. Les maçons, les charrons, les charpentiers, les cultivateurs même font de la géométrie toute leur vie, et de la géométrie pratique que bien des théoriciens de la Sorbonne ne pourraient faire. »
Le temps passait vite dans ce travail attrayant. Une seule chose autrefois me faisait peur, — s’il m’est permis d’écrire ce mot, — en allant au régiment, c’était l’hôpital ou l’ambulance : j’en avais entendu dire des choses si terribles ! Et voici que le plus heureux moment de ma vie, je le passais dans une ambulance, sur une terre étrangère, à cinq cents lieues de mon pays. Nous étions à la fin de l’année 1855. L’hiver était rude ; le froid était descendu jusqu’à vingt et un degrés au-dessous de zéro. Quoique ça, nous avions, mon camarade et moi, demandé au médecin de retourner à nos régiments ; mais à dire vrai, au fond de nos cœurs, nous éprouvions le désir, sinon le besoin, de rester encore quelque temps en cet heureux état. Nous le sentions d’autant plus que nous n’avions plus rien à faire au régiment. La guerre était censément terminée ; les armées étaient toujours en face les unes des autres, il est vrai, mais à peu près dans la position de deux chiens de faïence. Nous attendions le bon plaisir des diplomates réunis à Paris par notre Empereur pour régler les comptes « des pots cassés », comme nous disions là-bas. Mais, si l’Empereur avait eu intérêt à faire durer le siège de Sébastopol, il avait autant d’intérêt à conserver à Paris le plus longtemps possible tous ces grands diplomates et leur nombreuse suite, pour occuper les Parisiens, afin que les Parisiens ne s’occupassent pas de lui.
À notre demande de sortie, le médecin répondit que nous avions le temps, que nous n’étions pas aussi bien rétablis que nous le pensions, qu’une rechute serait pour nous un coup fatal. Ce médecin connaissait l’intelligence et le savoir de mon camarade et savait à quoi nous passions notre temps ; il pensait que nous faisions autant là, sinon plus, que nos camarades dans la plaine de Baïdar.
Nous allions souvent nous promener, quand le temps n’était pas trop froid. Nous poussions nos promenades jusque chez les Piémontais, dont la plupart parlaient français, cette armée étant composée de Savoyards et de Niçois. Nous avions du plaisir à visiter aussi le camp des Anglais, qui était bien mieux arrangé que le nôtre. Ils étaient mieux habillés et mieux nourris que nous. Aussi n’avaient-ils pas été atteints comme nous par tant d’horribles maladies, pas même par le spleen ou maladie du pays, l’Anglais étant ou croyant être partout dans son pays, puisque la terre lui appartient : qu’il aille en Amérique, en Australie, en Asie, en Afrique, il est toujours chez lui.
Les régiments campés près de Sébastopol allaient chercher du bois dans les décombres, mais en grandes corvées et accompagnés de soldats en armes ; il était défendu d’aller isolément. Nous voulions cependant faire une visite dans l’intérieur de Sébastopol, ou plutôt dans l’intérieur de l’enceinte qui contenait naguère Sébastopol. Nous partîmes un jour, bien décidés. Nous fîmes un détour pour gagner les tranchées dans lesquelles nous courûmes bien vite, en zigzag, en nous baissant parfois. Nous arrivâmes ainsi sans accident jusque dans l’enceinte de ce qui avait été la ville. Nous errâmes longtemps, ayant un peu l’air de revenants parmi les décombres, pénétrant au rez-de-chaussée de maisons qui n’étaient pas entièrement écroulées. Nous entrâmes dans une petite maison qui n’avait pas eu tant de mal que les autres ; je croyais entrer dans un ménage de mon pays ; rien n’y manquait pour m’en donner l’illusion : chaudrons, pots en terre, poêle à crêpes et ses accessoires, tables et bahuts en chêne, bancs, escabeaux, crémaillère, trépieds ; il y avait même un paquet de crêpes moisies et du pain noir ; tout contribuait à me faire croire que j’étais dans un ménage de pauvres Bretons.
Nous nous assîmes sur les escabeaux, et mon ami se mit à parler :
— Voilà, dit-il, à quoi servent les guerres ! Que nous présente cette ville ? des monceaux de ruines, ce que prirent les Grecs quand ils entrèrent à Troie, après dix ans de siège, ce que prirent les Romains en prenant Carthage : des pierres et de la cendre. Et les cent mille hommes qui dorment d’un sommeil éternel sous ces décombres, tous des jeunes gens comme nous, qui auraient pu rendre de grands services à leur pays, à leurs familles, à l’humanité, et les habitants de cette malheureuse ville obligés de fuir au milieu de la nuit, en abandonnant tous leurs biens, réduits aujourd’hui à la misère, à la mendicité et pleurant plusieurs de leurs enfants ensevelis sous ces ruines, tout cela pour le plaisir et dans l’intérêt de deux ou trois hommes, que les peuples prient encore les dieux de leur conserver éternellement ; mais quand le peuple crie : ave, imperator, l’écho du genre humain répète : ave, dolor.
Sur ces réflexions philosophiques, nous quittâmes cette pauvre demeure et les ruines pour regagner notre ambulance.
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