14 août 1999
10. Chez les Turcs
Au commencement de janvier 1856, vint un ordre de faire évacuer sur Constantinople tous les convalescents et les malades de Kamiech qui pouvaient supporter la traversée. Malgré que nous ayons tous les deux manifesté le désir de retourner à Baïdar plutôt que d’aller à Constantinople, nous fûmes désignés pour les premiers convois. On nous embarqua sur un transport français, un transport-hôpital qui avait déjà semé une ligne de cadavres entre Kamiech et le Bosphore. C’était à son bord, si je ne me trompe, qu’était mort le maréchal de Saint-Arnaud, par le poison, disait-on.
En débarquant à Constantinople, je fus bien surpris en voyant une ville d’un aspect extérieur si beau répondre si peu dans l’intérieur à cet aspect séduisant. Nous traversâmes la ville : des ruelles étroites, tortueuses, pleines d’ordures, où les chiens se disputaient des morceaux de charogne ; des maisons brûlées et non abandonnées par leurs habitants qui y couchaient parmi les décombres ; des femmes dont la figure était couverte d’un voile épais, mais dont le reste du corps était presque nu. Nous marchâmes deux heures dans ces ruelles infectes pour arriver aux faubourgs, auprès desquels se trouvaient partout des cimetières. Ensuite, nous traversâmes des terres incultes et couvertes de gros chardons, pour gagner les hôpitaux et les ambulances, qui se trouvaient au-dessus de cette jolie ville impériale. II y avait là, sur le plateau immense, des baraquements à perte de vue, portant tous des noms baroques : Daoud-Pacha, Malplaquet, Ramis-Tchiflik, etc., etc...
Nous fûmes dirigés sur les baraques de Malplaquet, où il y avait déjà un grand nombre de convalescents qui avaient l’air assez bien portant. Là, nous comptions reprendre, mon ami et moi, nos études un instant interrompues par ce changement. Mais, hélas ! mon ami fut pris presque en arrivant pour les bureaux de l’intendance. Nous fûmes obligés de nous séparer avec bien des regrets et pour ne plus jamais nous revoir. Obéissant à une recommandation que cet ami me lit alors, je ne puis citer ici son nom, ni son vrai pays. N’importe, ce fut pour moi le premier homme vraiment digne de ce nom ; plus tard j’en ai connu encore quatre ou cinq, dont quelques-uns pouvaient l’égaler mais non le surpasser. C’est lui qui m’a communiqué l’étincelle de la pensée et de la réflexion, qui fait de l’homme un être supérieur à tous ses confrères terrestres.
Huit jours après, j’eus, moi aussi, mon petit emploi. On avait demandé parmi nous des volontaires pour aller soigner les malades comme infirmiers auxiliaires. Nous partîmes une vingtaine. On nous envoya à l’ambulance de Ramis-Tchiflik, non loin de Daoud-Pacha. C’était l’ambulance des typhoïdes, où régnait en permanence le plus terrible, le plus dégoûtant des fléaux : presque tous ceux qui en ont été atteints sont sortis par la porte de l’amphithéâtre ; ceux qui ont survécu ont perdu l’intelligence ou l’usage de quelque membre. En arrivant, un sergent infirmier demanda s’il n’y avait pas de comptable parmi nous ; comme personne ne répondait, il vint brusquement vers moi qui, le plus petit, me trouvais le dernier comme d’habitude :
— Vous savez lire, vous, j’en suis sûr.
— Oui, sergent, je sais lire, mais pas beaucoup écrire.
— Ça ne fait rien ; allez là-bas trouver le vaguemestre ; celui-là vous apprendra.
Je croyais qu’il se moquait de moi d’abord ; mais, en montrant la baraque du doigt, il me dit :
— Dépêchez-vous.
Je fus bien obligé d’obéir. Ce vaguemestre était un simple sergent qui me demanda aussi si je savais lire et écrire :
— Oui, sergent, je lis assez bien, mais j’écris très mal.
— Ça suffit. Il s’agit seulement de m’aider à distribuer les lettres ; nous avons par ici une grande quantité de lettres dont les destinataires sont morts, depuis longtemps sans doute, mais qu’on fait toujours circuler d’ambulance en ambulance, jusqu’à ce qu’elles soient arrivées à l’ambulance où l’on est certain que ces destinataires sont morts. On passe dans les baraques avec ces lettres en criant les noms, et celles dont on n’a pas trouvé les destinataires, on écrit au dos : Inconnu à Ramis-Tchiflik.
La besogne n’était pas au-dessus de mes forces. Ce n’était pourtant pas une sinécure ; il fallait courir beaucoup, s’égosiller du matin au soir, et passer souvent une bonne partie de la nuit à écrire les mots : inconnu à Ramis-Tchiflik, sur des enveloppes qui étaient déjà couvertes de toutes sortes d’écritures illisibles. Nous étions bien nourris dans cette ambulance. On envoyait là les nourritures les plus fines, des viandes choisies, du poisson, des œufs, des biscuits, des vins fins de toute provenance, pour des malades qui n’en avaient plus besoin ; nous en profitions. Les médecins nous recommandaient de boire du rhum : c’était, d’après eux, le meilleur moyen de se prémunir contre le terrible mal. Quoique peu habitué jusque-là aux liqueurs fortes, je ne me faisais pas trop prier pour en boire...
Un jour, j’allai porter une lettre à l’employé de l’amphithéâtre, celui qui était chargé « d’encaisser » les morts, car on les mettait dans des espèces de cercueils. Je trouvai mon homme assis sur un cercueil, les manches retroussées jusqu’aux épaules, un marteau et une bouteille de rhum à côté de lui ; il venait d’enclouer son quinzième cadavre, et il y en avait encore une dizaine devant lui, allongés tout nus sur la dalle. C’était là le produit de la nuit précédente, car c’était presque toujours dans la nuit que ces malheureux s’éteignaient. Il me fallut goûter son rhum, puis il me fit voir comment il s’y prenait pour expédier « ses cadavres » : il les attrapait par un bras et par une jambe, comme font les bouchers pour examiner les veaux ; il les jetait dans la boîte et, avec ses mains et souvent avec son pied, il appuyait dessus pour les bien faire entrer ; puis une planche par-dessus et quatre pointes ; en deux minutes, c’était fait.
J’avais vu, avant de quitter Lyon, des gravures ou des images représentant des sœurs blanches pansant des blessés devant Sébastopol ; il est probable qu’il y en a eu ; mais, j’avoue, pour ma part, n’en avoir vu aucune pendant mon séjour en Crimée. C’est à Ramis-Tchiflik que j’ai vu les premières. Elles étaient deux, bien jeunes encore, à mon avis, pour exercer un pareil métier ; elles voyaient et entendaient des choses qui auraient fait fuir bien d’autres filles et même des femmes ; mais elles avaient dû être initiées dans leur école particulière à toutes ces choses, car elles n’en rougissaient guère et parlaient très librement avec les infirmiers, comme avec les médecins. C’étaient, comme moi, deux volontaires, deux braves filles, le cœur sur la main ; elles étaient aussi bonnes que jolies. J’ai connu plus tard bien des sœurs blanches et même des noires : je n’en ai jamais vu d’aussi bonnes que ces deux charmantes filles. J’ai du reste remarqué que les plus belles d’entre elles étaient aussi les meilleures.
Je ne trouvais pas le temps long dans cette ambulance ; je n’étais plus soldat, j’étais un vrai facteur de la poste. Cependant les arrivages de lettres avaient beaucoup diminué. On avait fini par mettre au rebut toutes les lettres aux noms inconnus et raturés. Il y avait là, cependant, des centaines et des milliers de francs égarés, car toutes ces lettres renfermaient des mandats...
Le temps avait marché très vite pour moi ; nous étions déjà arrivés à la fin de mars sans que je m’en sois aperçu. La paix n’était pas encore signée. Mon régiment était toujours à Baïdar, faisant de la culture et du jardinage. Les diplomates ne s’ennuyaient pas à Paris. On continuait d’envoyer des troupes en Crimée ; c’était sans doute pour qu’on vît quelques soldats rentrer en France après la conclusion de la paix, afin qu’on ne pût pas dire que tous avaient été enfouis sous les ruines de Sébastopol. Nous voyions quelquefois, par hasard, quelques journaux français, impérialistes bien entendu : tous les autres avaient été supprimés. Ces journaux ne tarissaient pas d’éloges sur l’armée d’Orient, sur sa bravoure, sa bonne tenue et sa franche gaieté gauloise, disant qu’elle était du reste bien nourrie, bien couchée et bien habillée ; enfin rien ne lui manquait que la misère. Ces journaux voulaient sans doute parler de l’armée anglaise.
J’avais rencontré un nouveau camarade, qui n’était certes pas un savant ni un philosophe comme mon instituteur de Kamiech, mais un bon garçon, dans le sens que les soldats attachent à ce mot. Il savait, comme moi, un peu lire et écrire ; à ce titre, on avait fait de lui un élève-pharmacien, comme on avait fait de moi un petit vaguemestre.
Nous allions quelquefois, et sur la fin même très souvent, le soir, notre journée terminée, chez un marchand arménien qui était venu s’établir auprès de Daoud-Pacha, pour vendre aux soldats aussi bien qu’aux Turcs tout ce dont ils pouvaient avoir besoin. Chez lui, on pouvait boire, manger, se vêtir à sa fantaisie, acheter toutes sortes de bimbeloterie et de souvenirs de Sébastopol ou de Constantinople. Il faisait le change des monnaies ; à nous, il donnait facilement vingt-deux, vingt-trois et jusqu’à vingt-cinq francs de monnaie pour une pièce de vingt francs française, mais tout ça en une espèce de mitraille de toutes formes, de toutes valeurs et de toutes nationalités, qui ne pouvait servir qu’à Constantinople. Nous étions devenus, mon pharmacien et moi, deux amis intimes de ce riche Arménien, qui avait sa demeure principale à Jérusalem : il n’était venu à Constantinople, comme bien d’autres, que dans l’espoir de ramasser quelques pièces de vingt francs à la suite des armées.
Notre Arménien avait encaissé beaucoup de piastres et se préparait à retourner à Jérusalem ; il avait cédé son fonds à un Grec. Un jour, il nous dit :
— Eh bien, mes amis, vous savez que la paix est signée, tout est terminé maintenant ; j’ai cédé mon fonds à un ami et retourne chez moi ; si vous voulez faire une excursion à Jérusalem, qui n’est pas loin d’ici, je m’offre à payer votre voyage et à vous héberger pendant le séjour. Il vous faut pour cela une permission de huit jours, que vous n’obtiendriez pas facilement par vous-mêmes, mais que vous obtiendrez sûrement par mon intermédiaire. Je connais intimement tous vos officiers. Je m’engage, vis-à-vis d’eux, à répondre de vous pendant toute la durée de votre permission, et je vous fournirai les effets civils nécessaires pour le voyage, car en soldats vous ne pourriez pas venir.
J’ai reçu dans ma vie quelques autres propositions, mais aucune ne m’a causé tant de plaisir et de surprise à la fois. Comment ! aller voir Jérusalem, cette cité si célèbre où se sont accomplis les mystères qui dirigent et gouvernent le monde depuis tant de siècles ; voir le tombeau de l’Homme-Dieu, le Jardin des Oliviers, la Voie douloureuse, le Calvaire ! Voir tout ça pour rien, lorsque de malheureux Russes travaillent pendant vingt ans à ramasser des économies pour faire ce pèlerinage sans lequel ils croient ne pouvoir aller au ciel !
Nous nous empressâmes d’accepter une proposition si agréable, si inattendue. L’Arménien nous donna deux mots pour l’officier qui commandait notre détachement, car le temps pressait ; il allait partir bientôt. Nous n’avions plus qu’une crainte : c’est que le commandant ne pût pas, malgré les recommandations de l’Arménien, nous accorder cette permission. Nous allâmes tout droit chez lui. Après avoir lu la lettre, il réfléchit un instant, puis nous regarda tous deux ; il nous dit enfin :
— Je puis vous accorder cette permission, car j’ai confiance en vous et en notre ami. Je viens d’apprendre officiellement que la paix est signée et, en même temps, que nous devons rester ici les derniers pour ramasser les débris, c’est-à-dire encore au moins deux mois. Le terrible typhus a enfin presque terminé ses ravages. Nous n’avons presque plus de malades à l’ambulance ; par conséquent, vous pouvez dire à l’Arménien de vous emmener avec lui où il voudra, pourvu qu’il ne vous perde pas.
Trois jours après, nous étions sur un petit vapeur qui filait comme le vent dans les Dardanelles. Le temps était magnifique, et la mer unie comme une glace. Le pont était encombré de monde, de caisses, de malles et de paquets ; on y parlait toutes les langues. Deux ou trois fois, on nous avait adressé la parole, je ne sais trop en quelle langue ; mais comme nous secouions la tête chaque fois, on nous laissa tranquilles. On nous prenait pour deux Anglais. Justement, nous étions blonds tous les deux, avec l’air sérieux que nous nous donnions dans notre habillement de gentleman et, grâce à notre silence, nous pouvions donner l’illusion de deux enfants de la blonde Albion. Nous ne pouvions parler qu’à notre Arménien qui savait à peu près toutes les langues qui se parlent à Jérusalem. Nous passâmes quatre jours et trois nuits en mer. Heureusement, notre commandant nous avait donné dix jours au lieu de huit ; il avait calculé le temps qu’il fallait pour ce voyage : juste huit jours, quatre pour aller et quatre pour revenir. Avec huit jours de permission, nous n’aurions pu nous arrêter nulle part.
Nous débarquâmes à Jaffa, où l’on trouvait toutes sortes de moyens de transport pour aller à Jérusalem, des chameaux, des mulets, des ânes, des chevaux et des voitures dont on pouvait attacher les chevaux des deux bouts.
Avant de partir pour Jérusalem, j’éprouve le besoin de faire ici une observation. Je ne cite pas et ne puis guère citer ici de noms propres ni de dates exactes. Nous avons, on le sait, dans nos cerveaux humains, plusieurs sortes de mémoires : il y en a qui gardent presque tout, d’autres presque rien ; il y en a qui retiennent les légendes, les contes ; d’autres retiennent mieux l’histoire ; d’autres des noms, des dates, des chiffres. Moi, si j’ai eu la mémoire pour retenir les histoires, les mythologies et certaines notions scientifiques, elle a été absolument rebelle à retenir les noms propres et les dates ; aussi, il m’arrive très souvent d’être embarrassé de mettre l’orthographe d’un nom quelconque, après l’avoir écrit plus de cent fois. Je me vois donc obligé d’omettre certains noms propres, de peur de me tromper de nom, de lieu et de date, ne possédant aucun document pour m’éclairer1. Je sais bien, cependant, que nous sommes ici au commencement d’avril 1856.
1. Notre auteur, en effet, écrit constamment Beyrouth pour Jaffa
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11. Jérusalem
Moins d’une demi-heure après le débarquement à Jaffa, nous trottions sur la route de Jérusalem, cahotés dans cette voiture d’un genre tout particulier. De route, je ne sais pas s’il y en avait : je n’en voyais guère ; nous étions du reste aveuglés par la poussière et les rayons du soleil. J’entrevoyais cependant des champs et des jardins bien cultivés, des arbres dont le nom nous était inconnu ; l’Arménien nous donna le nom des espèces qui étaient les plus nombreuses : c’étaient des oliviers et des cactus géants. Les oliviers me rappelaient certains joncs verts de mon pays.
Nous pouvions aller à Jérusalem d’une seule traite ; mais notre Arménien préféra passer la nuit dans une espèce de bourgade appelée Ramleh, chez un ami qu’il connaissait pour un excellent hospitalier. Il y avait là un grand couvent de moines franciscains, qui logeaient les pèlerins et même les touristes, moyennant finances, bien entendu. J’aurais bien voulu aller voir ce couvent et ces moines, parmi lesquels il y avait, disait notre hôte, beaucoup de Français ; mais nous étions trop fatigués, dix fois plus que si nous avions fait la route à pied et sac au dos. Nous fûmes du reste fort bien reçus chez l’ami de notre ami, qui était un musulman : on sait que la première vertu des enfants du Prophète, c’est l’hospitalité.
Nous couchâmes par terre sur des nattes, avec des couvertures blanches pour nous envelopper. Le lendemain, nous nous mîmes en route de très bonne heure, avant tous les autres voyageurs, pour avoir moins de poussière. À quelque distance de Ramleh, le pays avait complètement changé, on ne voyait plus de champs cultivés, plus de jardins, plus d’arbres, ni même aucune espèce de verdure ; de tous côtés, des montagnes brûlées. Le ciel avait aussi à peu près la même couleur que la terre. Cela ressemblait bien au pays du prophète : l’abomination de la désolation.
Nous étions dans la Judée, le pays de Juda, la plus grande des douze tribus d’Israël, puisque c’est d’elle que le Sauveur du monde est sorti. Nous marchions très vite, ce jour-là, afin d’échapper aux cavaliers qui nous avaient fait trop de poussière la veille. Bientôt nous poussâmes, mon camarade et moi, spontanément, un petit cri de : « Ah ! Ah ! voilà Jérusalem ! » En effet, du haut d’une colline, on apercevait presque toute la ville, ses maisons blanches, ses dômes, ses clochers, ses minarets. Notre ami nous montra l’endroit où tous les pèlerins s’arrêtaient pour embrasser la terre et chanter en chœur le Cantique des cantiques. Nous n’étions pas des pèlerins, nous avions l’air de deux jeunes touristes ou peut-être de deux commis-voyageurs. Nous n’embrassâmes donc pas la terre et ne chantâmes point de cantique.
En entrant en ville, on voyait des cabarets ou des hôtels avec des enseignes en toutes langues. Notre hôte avait sa demeure vers le centre de la ville ; il tenait un grand bazar universel où les pèlerins pouvaient se procurer tous les articles dits de Jérusalem. Nous fûmes reçus comme les enfants de la maison. Il avait deux fils, deux jeunes gars de quinze à dix-sept ans qui parlaient le français mieux que nous, et bien d’autres langues encore, car, à Jérusalem, les jeunes gens apprennent toutes les langues à la fois. Nous étions arrivés juste les jours des fêtes de Pâques des Russes ou des Orthodoxes, qui ne se célèbrent pas le même jour que les Pâques catholiques et fort heureusement, car il n’y aurait pas de place pour tout le monde et on se mangerait entre orthodoxes et hétérodoxes ; on s’étranglerait au Saint-Sépulcre comme en 1833, où trois cents personnes y périrent étouffées.
Nous n’eûmes rien de plus pressé que d’aller parcourir la ville, qui ne me parut pas bien grande. Il n’y avait alors, au dire de notre conducteur, qu’environ quinze mille habitants. Jérusalem ressemble à toutes les villes mahométanes, avec cette différence qu’ici il y a de grands couvents, on plutôt des hôtelleries russes et françaises, et des églises qui ont des clochers, choses inconnues aux mahométans.
Un des fils du négociant vint nous montrer ce que nous désirions voir tout d’abord. Moi, j’avais toujours dans la mémoire le souvenir des principales scènes de la Passion et les noms des lieux où elles s’étaient passées : la Montagne des Oliviers, la Grotte de Gethsémani, la Maison d’Anne, celle de Caïphe, celle de Pilate et la place du Golgotha, où eut lieu le dénouement du drame messianique. Notre jeune guide, sachant que nous n’étions pas deux vrais pèlerins, nous fit voir les choses telles qu’elles étaient, et non telles que les pèlerins veulent les voir. Il sourit quand nous lui demandâmes où étaient ces maisons de Caïphe, d’Anne, de Pilate ; il nous dit qu’on faisait bien voir aux pèlerins des maisons comme étant celles de Caïphe, d’Anne, de Pilate et bien d’autres encore.
— Du moins, lui dis-je, si les maisons n’existent plus, les montagnes dont il est si souvent question dans les Évangiles doivent être toujours les mêmes.
— Oh ! oui, dit-il, justement je vais vous faire voir la plus intéressante de toutes, la montagne des Oliviers, qui est la première chose que les pèlerins demandent à voir.
En effet, nous arrivâmes, après avoir traversé le Cédron, sur cette fameuse montagne où Jésus et ses compagnons allaient passer la nuit, lui qui n’avait pas « une pierre où reposer sa tête ». Je croyais que j’allais voir là une forêt d’oliviers au milieu de rochers, de trous, de grottes et d’autres arbres et arbustes sauvages. Quelle désillusion ! Je vis un jardin avec des légumes et des fleurs, puis un énorme bâtiment qui était le couvent et l’hôtellerie des moines franciscains, où sont logés de nombreux pèlerins, moyennant finances bien entendu. Car, à Jérusalem, il n’y a rien pour rien : tout s’y vend, et très cher. On y vend des cailloux, des morceaux de bois et de vieux chiffons. Mais ce qui se vendait le plus couramment, en ce temps-là, c’était des mouchoirs avec des gravures représentant les diverses scènes de la Passion, le Saint-Sépulcre, la Sainte Face ou diverses vues de Jérusalem. Les malins négociants juifs, grecs, turcs, arméniens et autres, qui ne vivent là que par les pèlerins, savent bien inventer des articles nouveaux tous les ans.
Il y a bien dans ce jardin potager quelques vieux oliviers, que l’on montre aux fidèles en leur affirmant que ce sont toujours les oliviers sous lesquels Jésus et ses compagnons se sont reposés. Il y a là aussi une espèce de grotte, de laquelle il n’est question dans aucun évangile et qu’on montre cependant aux pèlerins comme étant l’endroit où Jésus alla, le soir de son arrestation, prier à part et où, selon l’évangile de Luc, il tomba en agonie et « où il lui vint une sueur comme des grumeaux de sang qui coulait jusqu’à terre ». Je vis là, en effet, des taches rouges ; mais, ayant déjà perdu une partie de mes croyances, et ayant été prévenu par mon jeune caporal de Crimée et par l’Arménien lui-même de toutes sortes de mystifications dont étaient dupes les pèlerins, je ne vis dans ces taches rouges que du vermillon versé là, il n’y avait pas longtemps.
Un des moines propriétaires de ce jardin avait l’air de compter les visiteurs qui étaient assez nombreux ce jour-là, car les Russes venaient d’arriver en masse pour les fêtes de Pâques, et le premier soin de ces pauvres moujiks, à Jérusalem, est d’aller embrasser en pleurant ces taches de vermillon. Le moine offrait des cailloux à ceux qui voulaient en prendre. J’en aurais bien pris un, mais comme à Jérusalem il n’y a rien pour rien, je laissai ce caillou provenant de la fameuse grotte, laquelle, au dire de notre guide, fournit annuellement plus de cailloux qu’elle n’en contenait au premier jour de l’exploitation. Les cailloux que l’on vendait aux pèlerins provenaient du torrent du Cédron qui, pendant les fortes pluies, en amène de grandes quantités.
Du haut de cette montagne, Jérusalem me paraissait comme l’une de ces villes blanches que j’avais vues de chaque côté des Dardanelles et de la mer de Marmara. Deux monuments seulement dominaient les autres, le Saint-Sépulcre et le grand temple ou mosquée d’Omar. Celle-ci se trouve sur le mont Sion, où était autrefois le fameux temple de Salomon. En descendant, notre guide nous montra la route de Béthanie par laquelle, d’après les évangélistes, le fils de David fit son entrée triomphale dans la cité.
En retournant en ville, notre jeune guide nous fit passer devant un grand nombre de bazars, tous tenus par des Juifs, des Grecs ou des Arméniens. C’était ce que je voyais de plus beau dans cette ville où tout n’est que bazar. Le trafic des objets saints se pratique partout dans les rues, sur les places, dans les petites comme dans les grandes, dans les couvents aussi bien que dans le Saint-Sépulcre : on ne vit que de cela à Jérusalem. Le bazar de notre hôte était un des plus beaux : rien n’y manquait, depuis les objets les plus luxueux des Orientaux jusqu’aux plus petits riens vendus cependant très cher aux pèlerins. Je fus un peu étonné, après avoir vu cet Arménien à Constantinople dans un grand bazar où il avait, nous disait-il, ramassé pas mal de piastres, de le voir maintenant à Jérusalem à la tête d’un autre bazar plus grand et plus beau encore. En ce temps-là, je ne connaissais pas les Arméniens, pas plus que je ne connaissais les Juifs ni les Grecs. Depuis, j’ai lu plusieurs récits sur ces Arméniens, et, dans tous, j’ai vu qu’ils étaient fort malins.
C’est chez mon Arménien, ce soir-là, que j’ai fait le premier grand repas de ma vie, à l’âge de vingt et un ans et demi : pour moi, on avait servi neuf fois de trop, car nous avions, je crois, dix sortes de choses, et moi, je n’avais jamais mangé qu’un plat, deux au plus, et de bien médiocres choses, tandis que là il n’y avait que des mets de luxe. Puis, nous fûmes logés, mon camarade et moi, dans la même chambre, mais chacun son lit. Quelle chambre ! et quels lits ! Ah ! ma doué béniguet ! C’était simplement une de ces chambres dont il est question dans les Mille et une Nuits. Mon camarade, qui avait été élevé dans un meilleur milieu que moi, ne trouvait rien trop grand, trop bon ni trop beau ; il disait toujours que c’était très chic, et rien de plus.
Quant à moi, si j’avais osé, j’aurais demandé la permission d’aller me coucher sur la terrasse de la maison avec une simple couverture. Je me mis donc dans ce lit de pacha ou de fée, mais je ne dormis guère. J’avais l’esprit trop préoccupé. La seule pensée que j’étais à Jérusalem suffisait pour me bouleverser, d’autant plus que je ne voyais rien à Jérusalem de tout ce qu’on m’en avait raconté autrefois et de ce que j’avais lu dans mon petit livre breton. J’ai déjà dit, je crois, que grâce à un accident qui m’arriva au moulin du Poul, en Ergué-Gabéric, vers l’âge de cinq ans, mon crâne ne s’était pas complètement fermé ; une sorte d’ouverture très sensible m’est toujours restée dans la tempe gauche, par laquelle de nouvelles idées ont pu pénétrer en chassant peu à peu les premières qu’on y avait logées. J’ai vu dans l’histoire qu’un de nos papes, Clément VI, eut le même accident, et, par cette raison, il eut, dit-on, un esprit extraordinaire. Je suis certain que ça n’a été que grâce à cet accident que j’ai pu commencer, à l’âge où tous les autres crânes se ferment pour toujours, à avoir de nouvelles idées et à me rendre compte de toutes les choses de ce monde.
À Jérusalem, où tant de gens trouvent les sources de toutes vérités, mon esprit avait beau évoquer les souvenirs du pays breton si croyant, les souvenirs de ma mère qui m’avait si souvent raconté et chanté même tous les récits qu’elle savait sur Jérusalem, et toutes les scènes de la Passion que j’avais lues moi-même dans mon livre breton ; j’avais beau évoquer les souvenirs de mes premières communions, des prêtres qui m’avaient dit tant de choses sur cette Jérusalem : rien n’y faisait ; mon esprit venait de se mettre en révolte ouverte. Ah ! quelle triste nuit j’ai passée là dans la plus belle chambre et dans le plus beau lit que j’aie vus de ma vie, et dans cette Jérusalem où des centaines de pèlerins passaient cette même nuit en chants de joie et d’allégresse, dans cette Jérusalem terrestre qui est pour les moujiks orthodoxes à mi-chemin de la Jérusalem céleste. Cependant, à chaque réflexion, et à chaque rêve, je me promettais bien de relire, avec attention et dès que je le pourrais, tous les livres de la Bible et des Évangiles.
Enfin le jour vint. Je me dépêchai de sortir de ce lit beaucoup trop moelleux pour un paysan breton qui n’avait jamais couché que sur la paille ou sur la terre nue. Mon camarade avait dormi toute la nuit comme un bienheureux, sans rêve ni réflexion ; son crâne, à lui, était formé depuis longtemps. Il passait à Jérusalem comme les soldats de ce temps-là passaient dans les plus belles villes du monde, sans faire plus d’attention que dans le plus simple village. Une seule chose préoccupait ces vieux soldats de métier, dans les grandes comme dans les petites villes : c’était le prix du vin. Mon camarade, qui était beaucoup plus vieux que moi, était déjà près d’arriver à cet état où l’on vous appelait vieux soldat, vieille gouape, vieux maboule, vieux zig, vieux soiffeur, tireur de plans, etc. Tous bons soldats à la guerre, mais bons aussi à opérer des razzias. La première chose qu’il me dit en se levant fut :
— Mon pauvre vieux ! je ne peux plus cracher ! Oh ! quelle soif !
Aussi il me pressa de descendre, pour voir s’il n’y aurait pas moyen de trouver quelque chose pour mouiller son gosier.
Tout le monde était déjà debout dans cet immense bazar, et au travail, car on prévoyait de la presse par suite de l’arrivée de nombreux pèlerins. Le maître, tout occupé qu’il était, vint cependant nous toucher la main, à la manière orientale, en nous récitant le chapelet de compliments en usage. Puis il nous fit entrer dans la salle à manger, nous disant de boire et de manger de tout ce qui nous ferait plaisir, de faire comme si nous étions chez nous ; ensuite nous pourrions aller nous promener où nous voudrions, puisque maintenant nous connaissions à peu près la ville, et nous reviendrions quand nous aurions besoin de boire ou de manger. Puis il s’en alla à ses affaires. On peut croire que mon camarade commença d’abord par se mouiller le gosier d’un grand verre de vin.
Après avoir déjeuné, nous allâmes nous promener du côté du Saint-Sépulcre, lequel ne désemplissait en ce moment, ni jour ni nuit. Par les rues, il y avait déjà des pèlerins cherchant la maison dans laquelle Jésus avait été condamné à mort, pour suivre de là la Voie Douloureuse jusqu’au Calvaire, qui n’est autre que le Saint-Sépulcre. Ces pèlerins s’arrêtaient à chaque instant pour prier, pleurer en embrassant la terre et le coin des maisons, aux endroits où Jésus, dit-on, avait succombé sous son fardeau, quoique tous les évangélistes racontent qu’un paysan de Cyrène fut requis pour porter sa croix. À tous ces embrassements, nous étions habitués depuis longtemps. Nous en avions assez vu à Constantinople. Les mahométans font cela trois fois par jour : au soleil levant, à midi et au soleil couchant, n’importe où ils se trouvent, ils embrassent la terre plusieurs fois en marmottant des prières. Et tout cela est obligatoire pour les civils comme pour les soldats : c’est la loi. Pour les Turcs, le Koran renferme toutes les lois civiles et militaires.
Nous arrivâmes devant la grande église du Saint-Sépulcre, dans laquelle je voyais entrer de longues files de moujiks se traînant, comme j’avais vu autrefois les pèlerins bretons se traîner dans la chapelle de Kerdevot. À l’entrée, sous le grand porche, il y avait une garde turque : des soldats de garde dans une église ! et des soldats mahométans dans une église chrétienne ! Mais on nous avait déjà dit pourquoi cette garde était là. C’est qu’il y a, dans ce grand temple, une vingtaine d’autels où vingt prêtres chrétiens célèbrent le culte de vingt manières différentes, en se traitant d’hérétiques les uns les autres, à tel point que les soldats mahométans sont souvent obligés d’intervenir pour mettre à l’ordre ces prêtres chrétiens.
Si nous eussions été en tenue militaire, ces soldats turcs nous auraient sans doute serré amicalement la main, surtout quand ils auraient su que nous avions assisté à la prise de Sébastopol. Car nous venions de rendre à leur pays et à leur Sultan le plus grand service qu’il soit possible de rendre à un peuple. Nous venions de sauver le Sultan et ses mahométans, au détriment de la France et de toute la chrétienté. Cette guerre n’avait, de la part des Russes, d’autre but que de prendre Constantinople et Jérusalem, afin de mettre le tombeau du Christ sous la garde de soldats chrétiens. Les Russes avaient essayé à plusieurs reprises d’arranger les choses à l’amiable, en demandant à la Turquie le droit de mettre une armée à Jérusalem, simplement pour garder le Saint-Sépulcre ; mais naturellement les Turcs ne pouvaient consentir à une nation étrangère de mettre une armée dans une de leurs principales villes. Les chrétiens de Jérusalem, c’est-à-dire les orthodoxes grecs et russes qui sont les plus nombreux, voyant que les choses ne pouvaient s’arranger à l’amiable, comptèrent sur la guerre pour les arranger. Pour faire éclater cette guerre au plus vite, ils avaient enlevé, une nuit, la belle coupole d’or du Saint-Sépulcre et attribué cet enlèvement, ce vol et ce sacrilège, aux enfants du Prophète. Ce fut assez pour mettre le feu aux poudres. Or, certainement, le prophète Mahomet aurait été battu cette fois, si les chrétiens d’Occident ne fussent allés à son secours en écrasant les chrétiens d’Orient, et si la mère de Jésus n’avait elle-même prêté son concours aux chrétiens schismatiques et aux mahométans contre les orthodoxes.
Mon camarade ne voulait pas entrer dans l’église du Saint-Sépulcre, disant : « Qu’est-ce que nous f... là ? On nous a assez raconté ce qu’il y a là dedans ! » J’eus mille peines à l’entraîner. Il n’était pas facile de pénétrer au milieu de ces croyants, qui ne voyaient rien ni personne. Nous eûmes bien de la peine à gagner, en nous serrant le long du mur, un petit autel où il n’y avait personne en ce moment ; les moujiks ne voulaient pas s’écarter de la Voie Douloureuse, qu’ils suivaient jusqu’au trou de la Croix, dans lequel ils plongeaient leur tête en baisant les bords ; ensuite ils allaient embrasser une table de marbre placée près du Tombeau et sur laquelle, selon l’Évangile de Jean, fut embaumé le corps de Jésus, par deux riches sénateurs, Joseph d’Arimathie et Nicodème. Le Tombeau, sur lequel il y a un ange, était également l’objet de leurs embrassements multiples.
Mon camarade ne voulut pas aller plus loin. De là, du reste, nous voyions la plus grande partie du temple, le grand autel, qui appartient au culte grec ou orthodoxe, une dizaine d’autres autels, tous affectés à des cultes différents. Mais ce que nous regardions surtout, c’était le Tombeau, sorte de grande guérite, percée tout autour de petits trous ou gui-[manque] dans laquelle le patriarche orthodoxe fait descendre tous les ans le feu sacré du haut des cieux, dans la nuit du samedi saint. Je regardais aussi beaucoup le Christ, sa Mère et saint Jean, parce que ceux-là ressemblaient parfaitement à ceux que j’avais si souvent vus dans l’église d’Ergué-Gabéric, où ils doivent être encore. Mais mon camarade, qui ne regardait rien que les moujiks, me dit : « F... le camp ; il n’y a rien ici pour nous. »
Nous sortîmes comme nous étions entrés. Mon camarade commençait à avoir soif, et, quoique nous eussions une table et, pour ainsi dire, une cave à notre disposition, nous voulions voir ce qu’il y avait dans les auberges de Jérusalem, sur lesquelles on voyait des enseignes en toutes langues. Il ne faisait pas bon rester dans les rues, il y faisait très chaud, et on ne pouvait faire un pas sans être arrêté par des bandes de gamins qui voulaient nous forcer à leur acheter des cailloux, des morceaux de chiffons, des chapelets, des images, des scapulaires, etc. Nous entrâmes donc dans une auberge, ou plutôt un hôtel, où l’on servait à boire et à manger. Cela était écrit sur la maison, en toutes langues. Le camarade demanda un litre de vin de Jéricho, parce qu’il avait vu cela écrit sur la porte et aussi sur des bouteilles. Nous bûmes ce vin de Jéricho qui était peut-être de Bordeaux ; n’importe, il était bon.
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12. Caporal
Nous retournâmes ensuite à la maison de L’Arménien pour un dîner qui fut encore meilleur que le souper de la veille, beaucoup trop bon pour moi, et qui dura trop longtemps. Moi qui avais l’habitude d’avaler mon repas en deux minutes, j’aurais eu beaucoup plus de plaisir à aller dîner avec un morceau de pain et du fromage, là-bas dans le torrent du Cédron. L’après-dîner, nous allâmes voir cette fameuse mosquée d’Omar qui est, au dire des amateurs, le plus beau monument de Jérusalem, bâti, dit-on, sur l’emplacement du grand temple de Salomon. Mais nous ne pouvions entrer dans ce temple de Mahomet où n’entrent que les vrais croyants. Cela m’était bien égal, du reste, puisque je savais que les mosquées sont complètement nues à l’intérieur, l’Éternel ayant dit à Moïse dans l’Exode, le Lévitique et le Deutéronome : « Tu ne feras point d’images taillées, ni aucune ressemblance des choses qui sont là-haut dans les cieux, ni ici-bas sur la terre, ni dans les eaux, ni sous terre. » J’aurais voulu voir, cependant, le fameux rocher à travers lequel Mahomet passa, dit-on, avec sa jument blanche. Nous traversâmes le mont Sion, où se trouve encore un grand couvent. Ensuite, nous allâmes du côté de ce fameux vallon de Josaphat, où nous devons venir tous un jour.
Mon camarade en avait vu assez de Jérusalem et, ma foi, moi aussi. Nous allâmes encore boire un litre de vin dans un hôtel, en attendant le souper. Nous causâmes beaucoup le soir, avec l’Arménien et ses fils, de ce que nous avions vu à Jérusalem, et même de ce que nous n’avions pas vu. Le lendemain, nous devions partir de bonne heure pour retourner d’une seule traite jusqu’à Jaffa. L’Arménien, qui nous avait sous sa responsabilité, devait venir lui-même nous conduire jusqu’au bateau à vapeur. Cette deuxième nuit fut pour moi plus calme que la première.
Le lendemain matin, nous étions debout avant le jour : après avoir pris un copieux déjeuner et avoir rempli nos poches de souvenirs de Jérusalem, nous remontâmes dans la curieuse carriole pouvant s’atteler des deux bouts. Au soleil levant, nous étions déjà loin de Jérusalem que j’avais quittée sans regrets.
J’ai vu bien des villes célèbres depuis ; mais d’aucune je n’ai gardé d’aussi tristes souvenirs : celui qui voudrait se faire chrétien ou rester dans cette religion, il ne faut pas qu’il aille à Jérusalem avec les yeux et les oreilles ouverts. Nous arrivâmes à Jaffa juste à temps pour prendre le bateau, et, trois jours après, nous nous retrouvions, en soldats, chez notre commandant, presque un jour avant l’expiration de notre permission. Mon camarade s’était chargé de lui transmettre les compliments de l’Arménien et de lui faire le récit du voyage, en affirmant, bien entendu, qu’il avait tout trouvé très chic à Jérusalem. À Constantinople, on nous apprit qu’il était né un petit prince en France et que nous avions un quart de vin à boire à sa santé.
Nous n’avions plus rien à faire maintenant. Mon camarade et moi, nous allions nous promener quelquefois très loin dans les campagnes, derrière Constantinople. D’autres fois, nous allions sur le Bosphore voir passer les soldats français, anglais et piémontais, qui rentraient dans leurs pays.
Nous nous arrêtions pour voir les Turcs faire l’exercice : on essayait alors de les faire marcher à la manière des soldats français, en marquant la cadence et en comptant : une, deusse, troisse, quatre ;les caporaux turcs disaient : bir, iki, ütsch, dört. Un jour, nous allâmes à la belle église de Sainte-Sophie, où les Grecs chantaient autrefois les louanges du Christ, mais où les musulmans chantent aujourd’hui les louanges d’Allah et de Mahomet, et où la nudité remplace les icônes et les décors. Mais les Grecs conservent l’espoir d’y rentrer un jour : il y a une prophétie qui leur annonce ce fait et ce sera sous un sultan Mourad.
À la fin de mai, on nous prévint que les derniers soldats de Crimée venaient de passer ; notre tour allait arriver, et en effet, dans les premiers jours de juin, nous embarquâmes sur un joli transport à vapeur, qui venait d’être baptisé du nom de Prince-Impérial, et qui ramenait les débris de la grande armée d’Orient ; il y avait là de riches débris, car nous avions à bord tous les officiers supérieurs et médecins-majors de Constantinople, avec de riches fournisseurs civils. S’il y avait eu à ce bord des faiseurs de prophéties, ils n’auraient pas manqué d’en tirer de mauvais présages pour le petit prince dont le nom était écrit en grandes lettres d’or sur la poupe, car peu s’en fallut que le bateau ne restât au fond de la Méditerranée avec sa cargaison. J’ai traversé plusieurs fois la Méditerranée et deux fois l’Océan, mais jamais je n’ai été si près d’être englouti, et cela au dire de vieux marins qui se trouvaient avec nous.
Après vingt-quatre heures environ de cette danse macabre, le calme revint. On vit alors sortir des flancs du navire, où ils avaient dû passer de tristes quarts d’heure, tous ces messieurs de la finance, avec des figures plus ou moins décomposées : ils venaient remercier l’officier de la passerelle qui leur avait sauvé la vie. Une heure après, on entendait les soldats chanter sur le pont : Vers les rives de France, voguons doucement ! etc. Notre navire ayant repris sa physionomie et sa marche ordinaires filait, comme disaient les chanteurs, vers les « rivages chéris ». Un soir, enfin, nous passions près de Toulon et dans la nuit nous jetions l’ancre dans le port de Marseille, où nous débarquions le lendemain matin, 15 juin.
J’ai déjà dit que je ne citerais des dates et des noms propres que lorsque je serais certain de ne pas me tromper. Ici, je ne puis me tromper, puisque cette date figure sur mes états de service. Nous dûmes rester plusieurs jours à Marseille. Mon régiment, que je n’avais pas vu depuis le mois de novembre 1855, était alors à Montélimar, où j’arrivai dans les premiers jours de juillet. En arrivant dans ma compagnie, je ne connaissais plus personne. Tous mes camarades avaient disparu : les officiers, sous-officiers et caporaux étaient tous changés, excepté le capitaine Lamy. J’arrivai là à peu près comme autrefois à Lorient, inconnu de tout le monde et ayant tout l’air d’une nouvelle recrue ; grâce au bon temps que j’avais eu à Constantinople et à la bonne nourriture, j’avais même l’air plus jeune que quand j’arrivai à Lorient. Deux jours après, mes nouveaux camarades furent bien étonnés de me voir attacher sur ma tunique la médaille que la reine d’Angleterre avait donnée à tous les Français qui étaient arrivés en Crimée avant la prise de Sébastopol. Elle était rare, cette médaille, dans notre régiment qui avait cependant fait toute la campagne depuis le commencement jusqu’à la fin : de tous ceux qui étaient partis, il n’en restait plus guère. Ceux qui le composaient maintenant étaient presque tous arrivés en Crimée après la prise de Sébastopol ou c’étaient de jeunes recrues du dépôt.
À la fin d’août, après avoir passé l’inspection générale, ma compagnie, toujours la 2e du 3, était désignée avec la 1re pour aller occuper la petite garnison de Privas. Là, nous n’avions pas grand’chose à faire, du moins, les simples soldats, mais il n’en était pas de même des sous-officiers, caporaux et élèves. Le général inspecteur avait fait de grands éloges au régiment, en lui rappelant ses belles campagnes d’Afrique et de Crimée ; mais il n’avait pas fait compliment aux officiers, sous-officiers et caporaux sur leur instruction théorique et pratique. De ce mécontentement, on peut penser que le colonel en ressentit tout le poids comme chef de corps ; aussi cette inspection générale, qui devait accorder à tout le monde un peu de repos, fut-elle pour nos sous-officiers, caporaux et élèves une grande reprise du travail, et du travail le plus pénible et le plus ennuyeux. Il n’y avait rien, en effet, qui causât plus d’ennui et de tracas à nos sous-officiers et caporaux que la théorie récitative, si ce n’était la théorie pratique sur le terrain, en présence d’officiers supérieurs. Cette chose-là m’a toujours étonné au régiment, de voir des hommes accepter des grades, des fonctions ou des emplois sans avoir les notions les plus élémentaires des droits et devoirs inhérents à ces grades et fonctions.
Nos caporaux, qui auraient dû être dans leurs chambrées comme de bons chefs d’atelier, enseignant et donnant de bons exemples d’ordre et de discipline, étaient au contraire, très souvent, les premiers à donner l’exemple du désordre et de l’indiscipline. Pourquoi ? Parce qu’ils ne savaient rien de leur métier ; ils étaient souvent punis pour ne pas savoir leur théorie et les règlements les concernant ; ils tempêtaient alors contre ces règlements, contre la discipline, contre leurs supérieurs qui voulaient les forcer à apprendre des choses impossibles, absurdes et désagréables. Ils croyaient sans doute que les galons étaient faits tout simplement pour donner plus de solde, pour glorifier et honorer ceux qui étaient appelés à les porter.
Je n’ai connu qu’un seul individu, un Corse, qui connût bien ses devoirs et ses droits de caporal et de sergent, et qui sût s’y maintenir. Celui-là était un bon père de famille, enseignant, dirigeant et corrigeant ses enfants avec connaissance, autorité et justice. Je puis citer son nom sans risquer de me tromper : il s’appelait Orticoni. Ah ! si tous les gradés, y compris les officiers, eussent connu leurs droits et leurs devoirs comme celui-là et eussent su s’y conformer, les choses auraient bien mieux marché ! Nous n’aurions pas eu tant d’hommes dans les prisons, les cachots, les compagnies de discipline et les travaux forcés, tant d’honnêtes familles plongées dans le désespoir et dans le deuil ! Mais, hélas ! nos gradés d’alors ne savaient commander qu’avec brutalité, grossièreté, colère et souvent haine ou vengeance. J’ai vu plus d’un soldat s’en aller mourir à Cayenne ou au Sénégal, ou même, ce qui était plus terrible encore, tomber sur le terrain, de douze balles françaises, — des hommes perdus pour l’armée, pour la France et pour leurs familles, des hommes qui auraient pu être de très bons, d’excellents sujets, s’ils avaient été commandés et dirigés par des chefs comme mon ami Orticoni.
Ce fut de Privas que je me hasardai d’écrire chez moi pour la première fois depuis mon départ. J’y avais déjà songé dans différentes circonstances, mais je remettais toujours la chose, voulant, avant d’écrire une lettre, pouvoir y mettre un peu de français et une écriture un tant soit peu lisible. On reçut et comprit ma lettre, mais la réponse fut bien triste : mon père était mort, et ma mère se trouvait dans une misère profonde. Je venais de toucher le décompte de ma masse individuelle, en tout dix francs que j’avais économisés en réparant mes chemises, caleçons et souliers : je m’empressai de les expédier à ma mère. Quelque temps après, je reçus une autre lettre m’annonçant qu’elle était morte. C’est bien là ce que je pensais le jour où, des hauteurs de Kergonan, j’adressais, les larmes aux yeux, mes derniers adieux à l’église et au cimetière d’Ergué-Gabéric, où ils reposent maintenant tous deux après une longue vie de travail et de misère. J’avais cependant le droit d’être aussi fier de ces parents, morts de faim après une longue vie de labeur, que ceux qui sont fiers de parents morts de pléthore, après une vie oisive et inutile, n’ayant marqué leur passage dans ce monde que, comme Lucullus et Héliogabale, par leur égoïsme et leur goinfrerie.
À Privas, je cherchais toujours les moyens de m’instruire. J’allais souvent écouter le prédicateur protestant, dont le temple était à côté de notre caserne. Ce bon ministre, me prenant pour un coreligionnaire ou un néophyte, voulut bien me faire cadeau d’une bible et des évangiles en deux petits volumes, qui pouvaient être facilement dissimulés. Je le remerciai avec effusion en promettant d’en faire bon usage. Je lisais et relisais ces deux petits volumes presque tous les jours, ne trouvant rien de mieux à lire, sinon la théorie de mon caporal, que je savais, du reste, toute par cœur mieux que lui : le malheureux ne pouvait en apprendre deux pages qu’en en oubliant deux autres. Je ne dirai pas ici les profits que j’ai tirés de ces deux petits volumes précieux et sacrés, puisque je compte écrire tout ça plus tard. Les savants assurent qu’il n’y a pas d’effet sans cause. Alors, je dois attribuer au pasteur protestant de Privas un changement dans mon existence, produit par le cadeau qu’il me fit.
En effet, un jour, j’étais étendu sur mon lit, en train de lire le passage de la mer Rouge par les Hébreux, lorsque le fourrier vint demander mon livret pour quelque petite rectification ; me voyant un livre à la main, il me dit :
— Tiens ! vous savez donc lire, vous ?
— Un peu, fourrier.
— Cependant, votre livret porte que vous ne savez ni lire ni écrire.
— J’ai appris ça depuis mon arrivée au corps.
— Chez les Turcs, alors, car ailleurs ça ne vous a pas été possible.
— Un peu partout.
Mais mon camarade de lit, qui était là et à qui je venais d’expliquer l’histoire épouvantable de Loth et de Sodome, alla plus loin que moi et beaucoup plus loin que je n’aurais voulu :
— Bien sûr que oui, dit-il, qu’il sait lire et écrire, aussi bien et mieux que le caporal, et il sait toute la théorie par cœur et bien d’autres choses encore.
— Ah ! oui ! répondit le fourrier en s’en allant, nous allons voir ça.
Le fourrier parti, ce que j’ « engueulai » mon camarade pour avoir eu la langue trop longue, lui qui pensait me faire du bien !
Le fourrier ne manqua pas de dire la chose au sergent-major, et le sergent au capitaine qui me fit appeler chez lui et, après s’être assuré des faits qu’on lui avait racontés sur moi, il voulut tout de suite me porter sur le tableau d’avancement en qualité de candidat au caporalat. J’eus beau protester de mon ignorance de la langue française, de mon écriture défectueuse, de ma jeunesse, de mon inexpérience : tout fut inutile. Il fit faire immédiatement un état supplémentaire d’élèves-caporaux qu’il expédia au colonel après y avoir ajouté de sa main des notes particulières me concernant. Je me consolai en pensant que j’aurais le temps de me fortifier et de réfléchir avant que mon tour arrivât, car on n’avançait pas vite dans ce temps-là. Les officiers sortaient presque tous de Saint-Cyr : donc pas de places pour les sous-officiers, excepté quelquefois en temps de guerre et pour action d’éclat. Les sous-officiers eux-mêmes, presque tous des gens sans fortune et sans avenir, une fois attrapé ce grade, qui était pour eux une véritable position sociale, y restaient jusqu’à leur retraite : donc pas de places pour les caporaux. Les caporaux à leur tour, après sept ans de service et plusieurs années de grade, rengageaient dans l’espoir de passer sous-officiers : donc pas de places pour les élèves-caporaux, lesquels souffraient souvent pendant plusieurs années les mêmes ennuis et les mêmes désagréments que les caporaux sans en toucher la solde.
Je comptais donc avoir le temps de m’initier dans « l’art de gouverner une tribu » ou escouade ; quelle ne fut pas ma surprise et l’étonnement de toute la compagnie lorsque le sergent vint, quatre jours après mon entretien avec le capitaine, m’annoncer que j’étais nommé caporal à la 6e compagnie du 2e bataillon à Montélimar !
— Voici des galons, dit-il, faites-les coudre tout de suite et allez chez le capitaine, qui vous demande.
À cette annonce, tout le monde dans ma chambrée était resté « bleu », les élèves caporaux plus que les autres, et moi plus que tout le monde. Le capitaine seul ne fut pas surpris ; il me dit, quand j’arrivai chez lui avec mes galons :
— Je savais bien que vous n’auriez pas attendu longtemps. Voici dix francs pour arroser vos galons, car je sais que vous n’êtes pas riche et que vous avez envoyé, il y a quelques jours seulement, toutes vos économies à votre vieille mère.
À ces mots, des larmes me vinrent aux yeux, et, en prenant machinalement les dix francs, je ne pus que balbutier quelques mois de remerciement inintelligibles : le capitaine me serra la main et je sortis en pleurant, comme un enfant qui vient de faire ses adieux suprêmes à une mère adorée.
Le lendemain matin, j’étais de bonne heure, sac au dos, sur la route de Montélimar. J’avais deux jours pour m’y rendre. Tout le long de la route, je repassai ma théorie et les devoirs du caporal, de peur de me tromper lorsque je serais appelé à les réciter devant l’adjudant de mon bataillon, car ce serait là, sans doute, les premières choses sur lesquelles on m’attaquerait en arrivant. Cela ne manqua pas. Le bruit avait couru tout le régiment qu’un certain Déguignet, qui n’était même pas élève-caporal, venait d’être nommé presque de force, grâce à ses connaissances théoriques.
Le lendemain de mon arrivée, quoique ce ne fût pas jour de théorie, l’adjudant me fît appeler. Il me questionna sur tous les points de la théorie et sur les devoirs du caporal, en France comme en campagne ; je répondis à toutes ses questions. Il me dit alors qu’on ne l’avait pas trompé sur mon compte et que, désormais, je pouvais m’abstenir d’aller à la théorie récitative, sauf lorsque je serais particulièrement appelé. Me voilà donc, dès le premier jour, débarrassé du plus grand ennui et du plus grand embarras des caporaux. C’était beaucoup. Bien des collègues auraient payé cher pour en arriver là. Cependant, je trouvai qu’il m’en restait encore assez à faire.
Le premier dimanche de mon arrivée dans ma nouvelle compagnie, je vois presque tous les caporaux punis, quelques-uns, il est vrai, pour leur théorie ; mais il y en avait aussi pour manque de surveillance dans leur escouade, un autre pour son service de semaine. C’était surtout cette fameuse « semaine », le cauchemar de tous les gradés, qui me trottait alors dans la tête : il était rare, en ce temps, qu’un caporal se retirât de sa semaine sans punitions, souvent plus de jours de punitions que de jours dans la semaine, car un caporal de semaine était alors le chien courant de tout le monde : souvent on l’appelait en deux endroits à la fois, sinon en trois. Pendant que vous étiez retenu par le sergent de garde de la police pour les hommes de corvée du quartier, le vaguemestre vous portait quatre jours de consigne pour avoir manqué à la distribution des lettres et vice versa. Je fus assez heureux, cependant, dans ma première semaine ; je m’en tirai sans punition. Dans mon escouade, j’avais affaire à de vieux soldats qui connaissaient à peu près leur métier.
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13. Aux voltigeurs
Nous ne devions plus rester longtemps à Montélimar ; notre régiment était désigné pour aller à Lyon. Notre bataillon devait quitter le premier et s’arrêter une quinzaine de jours à Valence. J’ai déjà dit ce qu’était la garnison de Lyon sous le fameux Castellane ; je n’ai donc pas à le répéter ici. Nous arrivâmes à Lyon en juin 1857. J’avais été nommé caporal le 7 mars. À la fin de cette année, j’étais encore le plus jeune caporal de ma compagnie, sinon même de tout le bataillon. Grande fut donc ma surprise, et aussi ma joie, lorsqu’on vint m’annoncer, le 1er janvier 1858, que j’étais nommé caporal de voltigeurs.
Pour comprendre la joie que j’éprouvai à cette nouvelle, il faut savoir ce qu’étaient les voltigeurs et les grenadiers, qu’on appelait aussi les compagnies d’élite. Dans ces compagnies, il n’entrait que des hommes choisis parmi les soldats accomplis, des hommes d’une propreté et d’une conduite exemplaires, d’une constitution physique irréprochable, bons marcheurs et bons tireurs. Tous les soldats qui ne pouvaient ou qui n’avaient pas l’espoir d’arriver à un grade n’aspiraient qu’à la grenade du grenadier ou au cor de chasse du voltigeur ; c’était leur bâton de maréchal, et c’était beaucoup : ils étaient là exempts de beaucoup de corvées, et des plus pénibles ; ils ne montaient la garde que dans les postes d’honneur ou parfois dans des postes payés ; ils touchaient double solde, avaient une plus belle tenue et une meilleure nourriture. Les sous-officiers et caporaux dans ces compagnies étaient sans embarras, du moins pour leurs hommes, ceux-ci étant des hommes de choix, connaissant bien leur métier et leurs devoirs. Dans les compagnies du centre, — ainsi nommées parce qu’elles étaient encadrées entre les grenadiers et les voltigeurs, — lorsqu’un homme se trouvait en défaut, on ne s’en prenait pas à lui ; c’était à son caporal d’escouade, et ces malheureux caporaux d’escouades étaient souvent obligés de subir des punitions pour de tristes brutes, des « saligauds » ou des braillards incorrigibles.
Je fus donc bien heureux, le 1er janvier 1858, en recevant cette surprenante nouvelle que j’étais nommé caporal aux voltigeurs du 1er bataillon. Je faisais, il est vrai, beaucoup de jaloux et de mécontents. On disait même que je devais avoir quelque haute protection. J’avais pour protections ma bonne conduite et la connaissance de tous mes devoirs, auxquels je n’avais jamais failli depuis que j’étais caporal. Oui, je fus réellement heureux ce jour-là. Il n’a jamais fallu beaucoup de choses, du reste, pour me rendre heureux : souvent une poignée de main, un sourire, un mot d’affection, d’encouragement, m’ont fait pleurer de joie. Ah ! si, en ce moment-là, j’eusse trouvé quelqu’un comme mon jeune ami de Kamiech pour m’apprendre le français et les sciences utiles, indispensables à tout homme qui est venu au monde sans la fortune ! J’aurais été alors facile à pousser n’importe dans quelle direction ! Comme j’aurais été heureux de travailler sous un maître qui m’aurait donné quelques bonnes leçons et quelques bons principes ! Mais, hélas ! je n’en trouvai pas : mes collègues n’étaient guère plus avancés que moi en arts et en sciences. Des livres ? il ne fallait pas en parler ; ils étaient hors de prix, et même on n’en trouvait pas, du moins de ceux que j’aurais voulu avoir. Il manquait donc quelque chose à mon bonheur, et c’était justement la chose après laquelle je courais le plus : le savoir.
Dans la nuit du 14 février, si je ne me trompe, lorsque tout le monde était déjà couché, nous entendîmes sonner doucement et lugubrement la générale. Il n’y avait là rien de nouveau pour nous ; nous pensions simplement à une nouvelle folie ou à une lubie du vieux bossu de Castellane. Mais au moment où nous étions à faire nos sacs pour partir au galop comme d’habitude, un sergent vint nous dire : « Laissez vos sacs, prenez vos armes seulement et vos cartouches à balles. » Sortir en armes sans sac ! Mais jamais on n’avait vu ça à Lyon sous Castellane ! Et les cartouches à balles ! Mais qu’est-ce qu’il y avait donc ? Nous étions alors dans la caserne de Serein, sur le bord de la Saône. Quand nous fûmes descendus sur le quai, on nous dit de préparer nos cartouches pour charger les armes, puis on se mit en route, en se dirigeant vers le centre de la ville. Je voyais partout du monde aux fenêtres sans lumière. Je voyais aussi des civils groupés dans les ruelles, et d’autres qui filaient comme des ombres le long des murs.
Nous arrivâmes sur la place Bellecour ; elle était remplie de civils qui s’éloignèrent pour nous faire place. On entendait de tous côtés de sourds murmures et même des cris de : Vive la République ! C’était donc une révolution qui venait d’éclater subitement ? Dans nos rangs, toutes sortes de propos couraient. J’étais le dernier de ma compagnie de voltigeurs et, par conséquent, du bataillon ; je me trouvais hors des rangs. Piqué par la curiosité autant que par la gravité de la situation, je fis quelques pas en arrière, comme si je voulais faire éloigner quelques civils qui se trouvaient là, et vivement je demandai à l’un d’eux ce qu’il y avait de nouveau ; il me répondit à voix basse, mais très intelligiblement : « L’empereur est assassiné. »
Nous restâmes sur la place plus de deux heures, pendant que d’autres bataillons stationnaient ailleurs ou parcouraient la ville, l’arme sur l’épaule droite et baïonnette au canon. Le lendemain, tout le monde sut l’événement par une dépêche envoyée dans la nuit et affichée partout. L’empereur avait manqué, en effet, d’être assassiné le soir, en allant à l’Opéra, par la bombe du fameux Orsini : plusieurs hommes de son escorte avaient été tués ou blessés, et la voiture impériale avait été renversée et brisée, mais « grâce à la Providence », l’empereur n’avait eu aucun mal. La France pouvait toujours crier : Vive l’empereur ! et dormir en paix. Les assassins avaient été arrêtés.
Deux mois environ après cet événement, nous quittions encore Lyon pour nous rendre au camp de Châlons. Ce fut au camp de Châlons que j’eus l’honneur de voir pour la première fois Leurs Majestés Impériales. Elles arrivèrent au camp au moment où les grandes manœuvres se terminaient : Elles rentraient de leur voyage dans l’ouest, où l’empereur était allé prouver aux Normands et aux Bretons qu’il n’avait pas été assassiné par Orsini, comme beaucoup de gens persistaient à le croire, et pour leur faire voir aussi qu’il avait doté la France d’une belle impératrice. Cette aimable dame venait, seule, se promener dans nos camps, habillée comme une simple bourgeoise ; elle allait jusque dans les cuisines goûter la soupe.
Mais nous n’eûmes pas, quant à notre compagnie, de quoi être très satisfaits de ces Majestés Impériales. La dernière revue, qui terminait les manœuvres, eut lieu un dimanche. Après avoir passé toute la journée sac au dos, à peine nous donna-t-on le temps de manger notre soupe, qu’il fallut remettre le sac sur le dos et partir pour Reims, où nous devions former la haie autour de Leurs Majestés le lendemain. Nous arrivâmes vers minuit à Reims, et fûmes obligés de camper au milieu de la cour de la caserne. Nous avions passé le long de la route sous plusieurs arcs de triomphe ; mais ils ne nous avaient pas empêché d’avoir mal aux pieds et aux épaules, ni d’avoir nos chemises trempées, quoique la nuit fût assez fraîche. Heureusement, les cantinières de la caserne furent autorisées à nous ouvrir leurs portes, ce qui nous permit de casser une croûte en buvant quelques petits verres pour attendre le jour.
Nous devions vivre, pendant notre séjour à Reims, avec notre solde de route ; mais cela était bien difficile ; on ne trouvait rien à manger : les boulangeries, les charcuteries, boucheries et tous autres dépôts de comestibles, avaient été pris d’assaut et complètement dévalisés par les gens des campagnes, venus au moins de dix lieues à la ronde pour tâcher de voir la figure de leurs souverains. Nous fûmes obligés de nous arranger avec les soldats de la garnison pour avoir à manger. Nous ne restions pas, du reste, beaucoup de temps à table : nous étions presque jour et nuit sous les armes, soit que Leurs Majestés allassent à la cathédrale, ou voir quelque grand atelier, ou passer une revue ; soit qu’elles allassent dîner chez le maire et danser chez le préfet. Elles ne pouvaient faire un pas sans que nous fussions sur leur passage pour faire la haie et tenir à distance les curieux et les plaignants.
Mon jeune caporal de Kamiech n’avait pas eu le temps de me donner l’instruction qu’il aurait bien voulu me donner et que je désirais si ardemment, du moins m’avait-il donné l’idée de la réflexion. Donc, pendant que je me promenais dans la ville de Reims, l’arme sur l’épaule droite ou l’arme au bras, je songeais à tous les rois qui avaient déjà passé par là. Je ne finirais pas si je voulais raconter toutes les réflexions que je fis pendant les longues cérémonies auxquelles nous assistâmes durant quarante-huit heures. Ce que j’aurais voulu voir, c’est la petite fiole qu’on appelle la Sainte Ampoule. Je me trouvais à la porte de la cathédrale, mais j’eus beau me hausser sur « mes pieds de derrière » : je ne pus rien voir ; les personnages qui se trouvaient devant moi étaient, tous, deux fois grands et moi j’étais deux fois petit.
Le soir du bal à la préfecture, j’étais mieux placé pour voir ces dames et tous ces grands personnages valser, polker et faire des chassés-croisés. Je n’avais pas le ventre trop plein ni trop à l’aise. Cependant j’eus encore un instant pitié d’un bonhomme écharpé et décoré sur toutes les coutures, mais dont la tête était entièrement dépourvue d’ornements capillaires : il essayait de faire quelques gambades et des entrechats devant la belle impératrice dont les bras, les épaules et la poitrine nus, et le diadème, et le collier, et les bracelets, et la ceinture de diamant devaient le rendre fou et aveugle, à tel point qu’il ne savait plus où mettre ses pieds, ses mains, ni probablement sa pauvre langue, qui devait être paralysée devant les charmes éblouissants de sa belle danseuse et souveraine. Je m’attendais à chaque instant à le voir danser à quatre pattes, tellement il baissait la partie supérieure de son corps vers la terre. Je ne pus même m’empêcher d’avoir l’idée saugrenue que sa cavalière n’aurait pas beaucoup de peine à lui passer la jambe par-dessus la tête, comme cela se pratiquait alors dans certains bals publics.
Je songeais là, tout en exerçant la surveillance et gardant la consigne qui m’avait été donnée, à la terrible bombe d’Orsini. Si quelque autre était venu tout à coup à la porte et, sous prétexte de chercher sa carte d’entrée, eût tiré une bombe de sa poche et l’eût jetée au milieu du bal, quel ravage elle aurait pu faire, non parmi les hommes, dont la plupart étaient déjà hors service ou prêts à l’être, mais parmi les femmes et surtout les jeunes filles, qui étaient toutes de la fine fleur des Rémoises et dont plusieurs égalaient leur souveraine en charmes et en beauté !
Le lendemain de cette soirée féerique, nous retournâmes au camp. Une bonne nouvelle nous y attendait : le régiment était désigné pour aller à Paris. En effet, trois jours après, nous nous mîmes en route pour la capitale, en passant par Épernay, le pays du grand Champagne, et par Provins, le pays des belles roses. Je ne crois pas qu’il y eut dans tout le régiment un homme qui éprouvât autant de plaisir que moi d’aller à Paris. Nous entrâmes dans la capitale par la barrière de Fontainebleau et allâmes prendre possession de la vieille caserne Popincourt, dans le faubourg Saint-Antoine.
En arrivant à Paris, je n’avais qu’une préoccupation, c’était de voir toutes les belles choses dont j’avais entendu parler. Puisque je ne trouvais plus de maître ni de livres pour m’instruire, je pourrais y suppléer par la vue des monuments conçus par les hommes de science de tous les temps et de tous les pays, créés, fabriqués, édifiés, tournés, ciselés, peints et polis par les mains des artistes ou artisans depuis que le genre humain a commencé à se servir de ses mains et de son intelligence pour ses besoins matériels et intellectuels.
Pour qui veut connaître les progrès accomplis par notre espèce à travers les âges, depuis le jour où elle saisit la première pierre pour la dégrossir avec une autre pierre, il n’y a qu’à aller au Musée ou Conservatoire des Arts et Métiers, avec un guide à la main, de l’idée et de l’intention dans la tête. Il pourrait aussi, et dans les mêmes conditions, aller au Musée de Marine, où il assistera au développement des progrès de l’art nautique, depuis le premier tronc d’arbre qui servit à l’homme pour s’aventurer sur l’élément liquide jusqu’aux gigantesques Léviathans modernes. S’il veut connaître l’histoire de France, il n’a qu’à aller aux Musées de Cluny, du Luxembourg et de Versailles. Voudrait-il apprendre l’histoire naturelle, la zoologie, la botanique, la minéralogie et toutes leurs dépendances ? Il suffit d’aller au Jardin des Plantes et au Jardin d’Acclimatation. Enfin veut-il connaître la vie et les mœurs des sociétés qu’il ne connaît que de nom, il n’a qu’à aller au théâtre : là, il pourra voir comment on vit dans toutes les sociétés, depuis les plus hautes, les plus raffinées, jusqu’aux plus basses et aux plus dégradées, ou s’il ne croit pas à la réalité des choses du théâtre, il n’aurait qu’à aller, en sortant de dîner chez une famille honnête et vertueuse, dans certaines tavernes que j’ai connues à Belleville et à Ménilmontant.
Voilà, à mon avis, des moyens faciles et peu coûteux de s’instruire, pourvu que l’on ait dans sa cervelle un certain nombre de casiers pour emmagasiner tout ce que l’on voit et qu’on entend. On peut apprendre ainsi plus facilement et plus promptement qu’en compulsant des centaines ou des milliers d’écrits contradictoires et souvent inintelligibles pour le commun des mortels. C’est de cette façon que je m’instruisis pendant le court, trop court séjour que j’ai fait à Paris. Toutes les fois que j’avais une heure à dépenser en dehors du service, j’allais dans un musée quelconque, parfois même à la Sorbonne où, malheureusement, mon ignorance ne me permettait pas de comprendre les grandes conférences et les grands discours qu’on faisait.
J’allais aussi très souvent au théâtre. À Paris, nous jouissions de grands avantages de ce côté. Nous n’étions pas obligés de faire « queue » comme les civils, lesquels souvent, pour assister à une représentation extraordinaire, étaient obligés de rester des heures entières sous la pluie ou la neige, rangés par les agents de police les uns derrière les autres. Nous n’avions, nous, qu’à arriver dix minutes avant l’ouverture des bureaux : on nous faisait entrer aussitôt et nous avions droit de choisir nos places, au parterre bien entendu. Le prix pour nous, dans tous les grands théâtres, était invariablement de vingt sous. Nous ne pouvions avoir de permission de théâtre que le dimanche ; pour obtenir cette permission, il fallait n’avoir encouru aucune punition dans la semaine.
Nous avions à Paris certains services payés. Nous en avions un notamment pour les sous-officiers et caporaux d’élite, qui consistait à aller le dimanche soir, avec nos fusils en bandoulière, deux à deux, un sous-officier et un caporal, soit dans certains bals de barrière, soit dans des maisons portant comme enseigne des lanternes de couleurs et de gros numéros rouges. Les sergents-majors même étaient admis à faire cette espèce de police de mœurs. Là, on se rencontrait avec des hommes à chapeaux hauts, gants et lunettes, des hommes à longues blouses blanches, des hommes habillés en femmes et, parfois, des femmes habillées en hommes, avec de fausses barbes et de faux cheveux. Tout cela était de la police secrète. Il y avait à se méfier de tous ces gens-là. Il fallait savoir tourner sa langue ou se taire devant eux.
Je me suis trouvé assez souvent de garde au poste de l’Opéra, où l’on avait aussi affaire à la police de sûreté, et surtout à la police des mœurs. Il y avait dans ce poste un local spécial pour les femmes prises en flagrant délit de racolage : autour de l’Opéra, ces femmes étaient toujours sûres d’être prises, car si elles ne trouvaient pas de comte, de marquis ou de prince pour les emmener dans leurs voitures, elles trouvaient la police pour les conduire au poste. La première fois que je me trouvai de garde dans ce poste, je fus étonné de voir un homme, en blouse blanche et casquette, menant ou plutôt traînant par le bras une dame qu’on aurait prise pour la reine de Saba, toute couverte de fleurs, de soie et d’or ; en entrant au poste, ce monsieur me dit :
— Caporal, coffrez-moi ce trumeau-là.
Je restai tout ébahi autant qu’ébloui. Je fus obligé de demander à ce monsieur pour quel motif et par quel ordre je devais mettre cette reine au violon. Aussitôt il releva sa grande blouse et me fit voir ses insignes d’agent de la police des mœurs, dont nous avions un duplicata au poste. Je pris alors les clefs et dis au « trumeau » :
— Madame, veuillez me suivre.
Elle voulait regimber et demandait à s’expliquer, mais l’agent dit aux hommes du poste :
— Allez, poussez-moi ce fumier-là dans le trou.
Il fallut qu’elle y entrât. Il paraît que, pour ma première garde à ce poste, je me trouvais dans un jour de pêche fructueuse, car on en ramena comme ça une demi-douzaine dans la soirée, toutes à peu près comme la première, étincelantes de fleurs, de soie et de pierreries. Les agents qui nous les amenaient les traitaient de « fumier ». Ce fumier était dissimulé sous une belle couverture. J’avais d’abord une certaine pitié pour ces femmes dont quelques-unes étaient toutes jeunes encore et avaient l’air d’avoir des larmes aux yeux en entrant. Mais lorsque les agents furent partis, après les avoir un peu interrogées et pris leurs noms, et que la nuit fut déjà avancée, tout changea. Il fallait entendre les belles conversations et les jolis chants qui sortaient à travers le grillage de ce pandémonium féminin, chants et conversations qu’on n’entendait que dans les plus basses tavernes ou dans les maisons à gros numéros rouges. Je fus désillusionné, et ma pitié se changea presque en dégoût.
Qui étaient donc toutes ces femmes-là, habillées en marquises et en princesses ? Je le sus bientôt. C’étaient, pour la plupart, des femmes « en cartes », qui étaient autorisées à exercer « la profession », mais seulement dans leurs chambres particulières. Mais, quand les clients n’allaient pas chez elles, elles étaient bien obligées d’aller les chercher. Or, il n’y avait pas meilleure place que les environs des théâtres, et surtout du théâtre de l’Opéra. Là, elles trouvaient de grands et de bons clients, ayant chevaux et voitures et le gousset garni de louis d’or. Cependant, j’ai entendu raconter là de tristes histoires. Il venait parfois des jeunes filles que la misère seule avait poussées à la prostitution, d’autres y avaient été jetées par leurs propres parents qui les exploitaient... On peut, à Paris, s’instruire sur toutes les conditions sociales de l’humanité, et de près et sur le vif.
Au commencement de 1859, vint à Paris un individu se disant philanthrope, et qui avait fait, disait-il, un livre avec lequel un homme, même complètement illettré, pouvait tout apprendre, depuis l’a b c jusqu’aux plus hautes mathématiques. Il passait dans les casernes et faisait descendre tous les soldats dans la cour et leur faisait un long discours au sujet de son incomparable livre, qui contenait une méthode merveilleuse pour tout apprendre sans maître, et cela presque pour rien, car son livre, qui renfermait la matière de plus de dix volumes, il le donnait aux soldats et aux marins, dans un but philanthropique, pour la modique somme de cinq francs payable par petites fractions de vingt-cinq centimes par prêt : c’était pour rien. Comment pouvait-on refuser une si grande merveille ? J’en pris un, bien entendu, et beaucoup d’autres firent comme moi, même parmi ceux qui ne savaient pas les premières lettres de l’alphabet. Il y avait alors dans notre compagnie un nouveau caporal qui avait été cassé du grade de sergent-major ; il avait reçu, me disait-il, une forte instruction ; il prit un volume qu’il se mit à parcourir aussitôt ; mais le soir il vint me trouver et me dit :
— Eh bien, es-tu content de ton livre ?
— Ma foi, je ne sais pas trop. Il y a beaucoup de choses dessus, toujours.
— Beaucoup d’imbécillités, me répondit-il ; ce fameux J. R... est un farceur, un charlatan ; il nous a volé à chacun cinq francs ; celui qui veut me donner cinquante centimes, je lui donne le mien.
En effet, tous ceux qui savaient quelque chose étaient d’accord pour crier au charlatan, au voleur, et le lendemain le livre était offert pour une goutte : beaucoup avaient déjà commencé de s’en servir pour allumer leurs pipes ou pour tout autre service.
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14. La guerre d'Italie
Au commencement de 1859 aussi, il était beaucoup question de guerre. Le caporal dont j’ai parlé, l’ex-sergent-major, qui était presque un savant, s’intéressait aux choses de la politique. Il était riche de chez lui et allait souvent dans les grands cafés, où il voyait les journaux. Celui-là m’assurait, vers le milieu du mois de mars, que la guerre était imminente entre l’Autriche et le Piémont, et que la France ne pouvait manquer d’intervenir en faveur du Piémont, notre allié, qui nous avait donné un bon coup de main en Crimée. Dans les premiers jours d’avril, toute l’armée de Paris était convoquée au Champ de Mars pour une grande revue de l’empereur ; on disait que c’était la revue de départ.
Notre régiment était alors au fort d’Ivry. Il y avait là un aumônier, qui invitait les soldats catholiques à faire leurs Pâques. Je n’avais pas encore renoncé à la religion, quoique les charlataneries que j’avais vues à Jérusalem m’en eussent presque dégoûté. Cet aumônier, qui avait l’air d’un vieux bonhomme, avait sa chapelle dans une casemate, au fond du fort.
Un soir après la soupe, j’allai me promener de ce côté ; je voyais beaucoup de soldats entrer et sortir de la chapelle. J’entrai aussi, avec un sentiment partagé entre la piété et la curiosité : plus de curiosité que de piété, je crois. Je pris un livre et me cachai dans un coin, et lorsque tout le monde fut parti, j’entrai dans le confessionnal. Je racontai brièvement mon histoire et mon voyage à Jérusalem, où j’avais vu les choses tout au contraire des pèlerins.
L’aumônier commença par me taxer d’impiété ; il me dit que je n’avais pas le sens commun, que j’étais possédé par le démon de l’orgueil et de la vanité, que de plus grands esprits que moi avaient vu Jérusalem et y avaient vu les choses telles qu’elles sont et telles qu’elles doivent être suivant l’esprit des Écritures. Puis il me noya sous un déluge de phraséologie, et finit par me dire que nous allions bientôt partir pour la guerre, que l’homme était mortel et que, sur le champ de bataille, cette mort pouvait arriver instantanément, sans vous donner le temps de confesser vos péchés et de demander pardon à Dieu, et qu’au lieu de recevoir une mort on en recevrait deux : la mort du corps et la mort de l’âme ; il fallait donc se tenir toujours prêt si l’on voulait sauver au moins cette âme, et que d’abord, pour être bon soldat et bon patriote, il fallait commencer par être bon chrétien. Et sans me laisser faire aucune observation, il me dit : « Je vois, mon ami, que vous avez du repentir, que le démon de l’orgueil vous abandonne enfin. Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, je vous donne l’absolution ; allez et que Dieu soit avec vous. »
Si M. l’aumônier ne m’avait pas entièrement convaincu de l’efficacité et de la nécessité du christianisme sur les champs de bataille, — puisque l’Évangile défend absolument de verser le sang, — du moins il m’apprenait ce que je tenais le plus à savoir : c’était que nous allions bientôt partir pour l’Italie. Et en effet, quelques jours après, on vint nous dire, un matin, de tenir nos tuniques et nos shakos prêts à être versés au magasin, que le bataillon allait partir le soir même pour la gare de Lyon. Une immense exclamation de joie retentit dans toutes les chambrées. Chacun s’empressa de préparer sa tunique et son shako pour le magasin, puis de faire son sac en jetant de côté tous les chiffons, brosses et bibelots superflus, inutiles pour le soldat en campagne.
À deux heures environ, nous quittions le fort d’Ivry, musique en tête, jouant la Marseillaise. Une multitude de Parisiens venus jusqu’à la porte du fort suivait, sur les flancs de la colonne, en chantant la Marseillaise ou le Chant du Départ. Le long de la route, des enfants, des femmes et des vieillards nous jetaient des fleurs par-dessus la tête, d’autres suivaient la colonne avec des branches de laurier ; il y en avait qui avaient arraché des plants tout entiers qu’ils portaient avec peine ; des vieux, marchant avec des bâtons et des béquilles, et portant fièrement la médaille de Sainte-Hélène, brandissaient leurs chapeaux ou leurs mouchoirs au bout de leurs béquilles en criant de toute la force de leurs poumons : Vive l’empereur ! Vive la jeune armée d’Italie ! Courage, les enfants ! vous allez cueillir de nouveaux lauriers où vos pères en ont déjà cueilli ! Tous ces gens avaient des larmes de joie dans les yeux et moi j’en avais autant. Nous eûmes mille peines à traverser les flots humains qui se trouvaient depuis la barrière de Fontainebleau jusqu’à la gare de Lyon ; ils allaient toujours s’épaississant, et les cris, les chapeaux, les mouchoirs de plus en plus en plus frémissants.
Nous finîmes par arriver à la gare où les wagons nous attendaient. En moins d’un quart d’heure, nous y étions installés, pressés à peu près comme des sardines. Bientôt le coup de sifflet se fit entendre et nous voilà en marche. Mais, quelques instants après le train s’arrêta et on cria : Tout le monde à terre et sac au dos ! Une fois tout le monde à terre, on fit par le flanc droit et nous marchâmes vers une gare où je vis bientôt Melun. Nous traversâmes la gare et nous entrâmes en ville.
On nous conduisit dans un vieux couvent qui servait de caserne. Qu’est-ce que ça voulait dire ? Nous nous croyions en route pour l’Italie et voilà qu’on nous débarquait à quelques lieues de Paris ! Tout le monde demandait pourquoi, mais personne ne pouvait répondre. Le lendemain, cependant, mon collègue, l’ex-sergent-major, m’expliqua la chose. Notre tour n’était pas encore venu. La garde impériale devait partir avant nous. Seulement, on avait voulu faire sur nous un essai, pour savoir en combien de temps un bataillon, surpris inopinément, pouvait être embarqué en chemin de fer. L’explication me parut assez plausible.
Quoi qu’il en soit, beaucoup de soldats n’étaient pas fâchés de ce temps d’arrêt qui leur donnerait le temps d’écrire et d’adresser un dernier adieu à leurs parents, de leur demander quelques sous s’il y en avait, pour boire encore quelques bouteilles et quelques petits verres à la santé des amis et de la France qu’on ne reverrait peut-être plus. Il y en eut plus d’un, certes, qui ne les a pas revus, ni ses parents ni la France. Moi, qui n’avais plus de parents à qui écrire ni d’argent à demander à personne, j’allai chez un libraire chercher une petite grammaire française et italienne que je pourrais mettre dans ma poche. Je fus servi à souhait pour un franc cinquante centimes. J’étais plus heureux de mon acquisition que ceux qui recevaient de chez eux des trente et des cinquante francs, qui furent dépensés en bamboche. Moi, je me mis à étudier ma petite grammaire et je vis bientôt que la langue italienne était plus facile à apprendre que la langue française. En effet, les mots de cette langue n’ont en tout que quatre terminaisons : o pour le masculin singulier, i pour le pluriel, a pour le féminin singulier et e pour le pluriel. C’est une langue entre le latin et le français. Je comptais bien en apprendre assez du moins pour dire bonjour, demander de l’eau et du pain en arrivant en Italie.
Les régiments de la garde ne tardèrent pas à partir. Tous les jours et même toutes les nuits, on voyait passer des trains d’une longueur inusitée. On entendait des cris et des chants, et l’on voyait voler des bouteilles vides à travers les portières, dans les talus de la voie, lesquels ont dû être, pendant cette période, remplis de bouteilles depuis Paris jusqu’à Marseille. Enfin notre tour vint de reprendre notre marche, si joyeusement commencée. Le 15 mai, si je ne me trompe, nous remontions dans le train qui nous conduisit cette fois jusqu’à Aix-en-Provence, sans s’arrêter, sinon dans quelques grandes gares pour laisser passer d’autres trains qui allaient plus vite que le nôtre.
D’Aix, nous fîmes la route à pied jusqu’à Toulon, où nous arrivâmes le 22 mai. Là, le général Uhlrich, notre général de division, nous adressa son discours d’entrée en campagne. Après nous avoir parlé météorologie et climatologie, il nous parla de la baïonnette qui était toujours l’arme terrible des soldats français ; il ne doutait pas un seul instant de l’énergie et du courage de ses hommes ; mais ce qu’il craignait, c’est que nous puissions nous laisser entraîner par l’enthousiasme, par un trop grand élan, par la furia française, à laquelle rien ne résiste. Nous devions faire partie du 5e corps, commandé par le prince Napoléon, surnommé plus tard le prince Plonplon. Celui-là aussi nous fit un discours, mais d’un autre genre. Il dit d’abord que l’empereur l’avait appelé à l’honneur de nous commander, puis que beaucoup d’entre nous étaient ses camarades de Crimée, de l’Alma et d’Inkermann, que nous allions entrer dans le pays qui fut le berceau de la civilisation antique et de la régénération moderne, que nous allions délivrer un peuple de ses dominateurs, de ses éternels ennemis, qui étaient aussi les ennemis de la France ; il termina par les cris de : Vive l’empereur ! Vive la France ! Vive l’indépendance italienne !
Le 23 mai, nous nous embarquions de bon matin et, le 24, nous arrivions à Livourne. Le port était rempli de bateaux et de navires qui disparaissaient entièrement sous les drapeaux, les oriflammes et les lanternes multicolores. Nous fûmes conduits à terre dans de grands chalands. En arrivant au quai, il y avait deux jeunes filles, ou plutôt deux anges, qui nous donnaient le bras pour nous aider à mettre pied à terre ; ensuite, nous passions entre deux haies de jeunes filles qui nous donnaient des fleurs et des cigares. Notre chemin était couvert de lauriers et de fleurs. Les maisons disparaissaient sous des tapis de toutes couleurs, les fenêtres et les balcons étaient pleins de drapeaux tricolores, français et italiens, entrecroisés, de couronnes de fleurs et d’énormes branches de lauriers. Les hommes, les femmes, les enfants se dressaient sur la pointe des pieds, en agitant des mouchoirs et des chapeaux et en criant de toute la force de leurs poumons : Viva Napoleone ! Viva Vittorio Emanuele ! Viva la Francia ! Viva l’Italia ! Viva i soldati francesi, nostri liberatori !
Des couronnes, des fleurs effeuillées, des feuilles de laurier nous inondaient à chaque pas, toujours accompagnées d’acclamations, de cris, de battements de mains et d’agitations frénétiques. Toutes les cloches étaient en branle et les musiques de la ville, qui nous conduisaient à notre campement, entonnaient la Marseillaise française et la Marseillaise italienne, coupées parfois par l’air de la reine Hortense. J’ai lu des contes des Mille et une nuits, des scènes de la mythologie grecque, des contes de fées, et j’ai vu jouer de grandes féeries sur le théâtre ; mais tout cela n’était que des enfantillages auprès de la scène grandiose et de l’enthousiasme indescriptible que nous offrait ce jour-là la belle ville de Livourne. Il faut avoir assisté à de semblables élans d’enthousiasme et d’exaltation patriotique, pour comprendre ce qu’est un peuple dans les fers et qui a soif de liberté.
Le lendemain matin, nous quittâmes Livourne en chemin de fer. Nous étions debout et sac au dos, dans des wagons découverts. Le trajet, du reste, ne devait pas durer longtemps, car le train ne nous conduisait que jusqu’à Pise, à environ vingt kilomètres seulement de Livourne. La gaieté régnait dans les trains ; nous avions bien bu et bien mangé la veille et le matin avant de partir ; nos casquettes et nos boutonnières étaient pleines de fleurs, nos poches pleines de cigares, et chacun se flattait d’avoir embrassé la plus belle fille de Livourne. En débarquant à Pise, les mêmes scènes recommencèrent ; les cloches étaient depuis longtemps en branle ; la musique nous attendait à la gare. À l’arrêt du train, elle entonne la Marseillaise, puis se met à notre tête pour nous faire traverser la ville, sur un tapis de fleurs et sous un déluge de couronnes, de bouquets et de fleurs effeuillées. Les acclamations, les cris, les trépignements des jeunes filles, toujours aux premiers rangs avec des corbeilles de fleurs et de cigares, les agitations de chapeaux et de mouchoirs, c’étaient les mêmes scènes de transport et d’élans frénétiques qu’à Livourne.
Nous ne nous arrêtâmes pas à Pise. Nous devions aller, ce jour-là, coucher à Pistoia. En sortant de Pise, on remarque au bord de la route la fameuse colonne penchée, considérée comme une des merveilles du monde : elle n’a cependant rien de merveilleux que sa forme colossale et sa position inclinée qui ferait croire aux ignorants qu’elle va tomber, quoiqu’elle soit dans cette position depuis plus de deux mille ans. Elle prouve que les Romains connaissaient bien les lois de l’équilibre des corps.
La musique de Pise nous accompagna jusqu’à ce que la musique ou plutôt deux musiques de Pistoia vinssent nous prendre. La route, comme les rues de Livourne et de Pise, était couverte de fleurs ; des paysans et des paysannes venus de très loin, sans doute, formaient deux haies aux abords. À chaque instant, nous passions sous des arcs de triomphe tout faits de fleurs, de lauriers et de couronnes. Plus loin, c’était une chapelle où deux ou trois prêtres chantaient des Te Deum et des Alleluia, en nous lançant des bouffées d’encens. Des jeunes gens, des gamins même, demandaient nos sacs et nos fusils à porter.
Nous entrâmes à Pistoia au milieu des mêmes scènes délirantes et indescriptibles que la veille à Livourne. Les haies étaient toujours formées par une multitude de jeunes filles aux cheveux bruns, avec des yeux noirs, des joues de grenade, des lèvres de roses, — des anges ! Aucun paradis, pas même celui de Mahomet, ne doit en contenir de semblables, car ils ne peuvent pas, ces anges célestes, dans ces immenses déserts, avoir des mouvements de transport, d’enthousiasme, de délire patriotique comme ces anges terrestres de la belle Toscane, qui étaient prêts à offrir leurs cœurs et leur sang pour la liberté de leur patrie. En passant entre ces haies blanches et mobiles, j’avais toujours les larmes aux yeux ; en traçant ces lignes, mes larmes coulent encore.
À Pistoia, nous fûmes logés dans une église où il y avait de la paille fraîche à discrétion, mais nous eûmes à peine le temps de mettre nos sacs à terre, que nous fûmes enlevés pour ainsi dire et transportés dans des maisons particulières ou dans des cafés et restaurants, par les gens de la ville. Je fus entraîné ou plutôt porté par deux jeunes gens dans un grand établissement, où il y avait déjà au moins la moitié des hommes du bataillon rangés en cercles autour des tables communes, toutes couvertes de victuailles et de boissons chaudes et froides. Mes deux jeunes gens portaient des képis de soldats ; ils venaient de s’engager volontaires dans l’armée toscane, commandée par le général Ulloa, qui était lui-même placé sous les ordres du prince Napoléon. On mangeait et on buvait fort, chaud ou froid ; chacun prenait ce qui lui plaisait. Les cris et les vivats se faisaient entendre autour de toutes les tables. Chacun criait et parlait dans sa langue, on se comprenait tous, ou du moins on croyait se comprendre.
Moi, j’essayai de voir si ma petite grammaire avait porté les fruits que j’en attendais. J’écoutais parler les Italiens, et je m’aperçus avec plaisir que je comprenais beaucoup de mots, quand on ne parlait pas trop vite. J’entendais les Toscans qui disaient : « Oui, les amis, vous êtes nos frères, plus que nos frères, nos sauveurs ! » Et les Français qui répondaient : « Oh ! oui, il est bon, ce vin et surtout ce punch. Nous n’avons jamais rien bu de si bon en France. » Les autres reprenaient : « Nous allons aussi combattre avec vous et à côté de vous pour chasser le maudit Tudesque, qui nous asservit depuis si longtemps. » Le Français répondait : « Oui, sûr, qu’elles sont belles, les filles de la Toscane : on dirait des anges tombés du ciel. » Mais tout ça était confondu, noyé par les cris de : Viva la Francia ! Viva l’Italia ! Viva l’independenza ! Viva la libertà ! Viva i soldati francesi ! Viva i nostri salvatori et viva tutti !
Depuis longtemps, je cherchais à placer quelques mots italiens pour voir si l’on m’aurait compris : bientôt j’en trouvai l’occasion. Un homme, assis à notre table et qui paraissait avoir une certaine influence sur ses compatriotes, se lève et en tendant son verre pour trinquer à la française dit : Alla Francia, ai sui fanciulli valorosi. À tout hasard, je répondis : All’independenza italiana, alla sua unione ed alla sua libertà ! Ce fut alors un tonnerre d’exclamations et de vivats ; je faillis être étouffé ; tout le monde voulait m’embrasser et me serrer les mains : tous affirmaient que je parlais l’italien à merveille.
Je fus écrasé sous des flots de discours et de questions auxquels je ne comprenais plus rien, tellement ils étaient nombreux, variés et précipités. Heureusement, la nuit s’avançait et le sommeil de la fatigue et du vin commençait à nous gagner. Je priai mes deux amis qui m’avaient porté là de me montrer le chemin pour aller à l’église me reposer dans la paille. En traversant les rues et la place, j’étais aveuglé par les flots de lumière qui jaillissaient des milliers de becs de gaz et des lanternes vénitiennes.
À l’église même, les cierges et les candélabres étaient allumés. Aussitôt que j’eus trouvé mon sac, je posai ma tête dessus et, le corps allongé dans la paille, j’étais bientôt plongé dans des rêves charmants ou terribles : je voyais d’abord des fleurs, des couronnes, des arcs de triomphes, des jeunes filles tendant des bras amoureux et suppliants, puis des montagnes, de larges fleuves, d’immenses colonnes de troupes marchant les unes contre les autres, des feux de tirailleurs, des feux de deux rangs, des feux de peloton, des charges à la baïonnette, des charges de cavalerie, des boulets et des volées de mitrailles se croisant dans les airs, des femmes, des enfants, des vieillards épouvantés et courant de tous côtés, des champs de blés ou de maïs et des vignes écrasés et piétinés, des arbres tordus et brisés, des maisons en flammes, la terre jonchée de cadavres, de blessés et de mourants.
Ce fut au milieu de ces rêves que j’entendis les tambours, clairons et musique sonner le réveil. Aussitôt je me levai et je regardai autour de moi pour voir si tous mes hommes se trouvaient présents. Ils y étaient, en effet, couchés pêle-mêle et en travers, les uns sur les autres. Les officiers, qui avaient sans doute passé une belle nuit à Pistoia, furent assez étonnés de voir que tous les hommes se trouvaient sur les rangs pour le départ.
Il y avait une raison à cela : c’est que les soldats d’alors, presque tous plus ou moins anciens, étaient tellement identifiés avec leurs sacs, leurs fusils et leurs cartouches, que, quand ils ne les avaient pas sur eux ou autour d’eux, ils se croyaient perdus et, même au milieu de l’ivresse, ils y pensaient toujours, surtout en présence de l’ennemi. J’ai vu parfois arriver au camp des groupes ivres, se traînant à peine, mais aussitôt qu’ils avaient trouvé leurs sacs et leurs fusils, ils se tenaient raides comme des piquets, prêts à la marche ou au combat, comme les vieux chevaux de cavalerie qu’on voyait attachés au piquet la tête basse et les jambes fléchissantes, mais qui, aussitôt qu’ils sentaient le cavalier en selle et qu’ils entendaient la trompette, se redressaient sur les jambes et relevaient la tête, prêts à pousser la charge.
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