14 août 1999
15. Fleurs et lauriers
De Pistoia, nous pouvions aller en un jour à Florence, mais on nous fit faire un petit détour et même deux. Enfin, le 27 mai, nous fîmes notre entrée triomphale dans la capitale de la Toscane que le grand-duc avait quittée depuis quelques jours avec sa garde autrichienne. Il est inutile de dire que, là comme à Livourne, à Pise et à Pistoia, les ovations, les transports d’enthousiasme éclataient sur notre passage. Nous allâmes camper dans les jardins et les parcs du palais grand-ducal. Le 14e chasseurs à pied et le 18e de ligne arrivèrent le même jour, venant par d’autres routes. Toute la première brigade se trouvait alors réunie à Florence ; la deuxième brigade, 80e et 82e, devait rester à Pistoia. Le lendemain, je me trouvais de planton chez le général qui était installé dans un palais sur la grande place. Là, j’ai pu assister à une scène plus délirante, encore, si c’est possible.
Le prince Jérôme, venu de Livourne par le train, faisait son entrée triomphale dans la cité florentine, monté sur un beau cheval blanc, semblable à celui de son oncle. Les maisons bordant les rues par où il devait passer étaient décorées des plus riches tapis et de trophées aux armes de France et d’Italie ; tous les balcons étaient chargés de lauriers, de bouquets et de couronnes ; des jeunes filles tenaient à la main de grandes corbeilles de fleurs effeuillées. J’étais bien placé pour voir cette scène féerique ; je me trouvais à une croisée qui faisait face à la rue par où le prince devait débaucher sur la place.
Mais ici ma plume est impuissante à décrire ce que mes yeux ont vu ou ont cru voir, car l’éblouissement de la scène et les larmes qui me coulaient des yeux me faisaient peut-être voir double ou voir des choses qui, en réalité, n’existaient pas. Quoi qu’il en soit, depuis l’instant où le prince parut au bout de la rue, je ne le revis plus jusqu’à ce qu’il fût arrivé sur la place, car tout le long de la rue, lui et son cheval furent complètement inondés sous un déluge de fleurs, de bouquets et de couronnes ; il marchait lentement ; son cheval était comme figé dans une mer de jeunes filles, ou plutôt d’anges et de chérubins. Quand il apparut enfin sur la place, quatre ou cinq jeunes filles se cramponnaient contre la tête du cheval, deux ou trois autres de chaque côté s’accrochaient aux étriers et aux bottes du prince ; quand elles les avaient tenus un moment, d’autres prenaient leurs places : plusieurs avaient leurs crinolines à traîne déchirées par les pieds du cheval, mais elles ne s’en souciaient guère. Je fus détourné de ce spectacle délirant par le secrétaire du général qui vint me donner une dépêche pour mon colonel. Je fus presque content de m’en aller, car ce spectacle me faisait réellement souffrir, souffrir de joie et de bonheur ; j’avais le devant de ma capote tout mouillé par les larmes qui, malgré moi, ne cessaient de couler en torrent continu de mes yeux.
Nous devions rester en Toscane, en attendant que les événements de la guerre se dessinassent dans les plaines de la Lombardie. Nous allions faire des reconnaissances, quelquefois très loin de Florence ; mais d’ennemis, on n’en voyait pas. Je me demandais souvent ce que nous faisions là. J’avais bien lu un discours du prince Napoléon, affiché sur les murs de la ville et adressé au peuple toscan, dans lequel il disait qu’il n’était en Toscane que pour protéger le duché contre une invasion probable des Autrichiens, qu’il n’avait pas à s’occuper des questions politiques ni à s’immiscer dans les affaires administratives. Les opérations militaires, jusque-là, n’avaient consisté pour nous qu’à marcher sur des fleurs et à passer sous des arcs de triomphe, l’arme sur l’épaule droite. Ce qui me chagrinait, c’est que je ne savais pas au juste où nous nous trouvions, à quelle distance nous étions des armées alliées ; mes connaissances géographiques étaient insuffisantes.
Un jour, me promenant dans la ville et regardant les beaux monuments, j’aperçus un vieux libraire assis devant sa porte et lisant un journal ; j’entre chez lui et je lui demande s’il n’avait pas de cartes du théâtre de la guerre.
— Si, me dit-il, j’en ai une quantité. Je demande le prix :
— C’est un franc cinquante, mais, pour les soldats français, je les donne pour rien.
Puis il me demande si je n’avais pas soif. Je fis une petite grimace qui voulait dire si : « Passons de l’autre côté », me dit-il. Il fit apporter un fiascho di vino vecchio et deux grands verres, et, quand nous eûmes bu notre premier verre, il me dit :
— Mais on dirait que vous êtes un Toscan, en vous entendant parler notre langue.
— Non, monsieur, j’en suis loin, je suis Breton.
— Et où avez-vous appris à parler si bien l’italien.
— Voici, monsieur, mon professeur que je tiens à peu près depuis trois semaines (en lui montrant ma petite grammaire que j’avais dans ma poche). Ce serait étonnant, si je parlais bien l’italien, que je ne parle que depuis quelques jours ; il y a cinq ans que je cherche à apprendre le français, et je ne le sais pas encore ; il est même probable que je ne le saurai jamais.
— Le français, je ne sais pas comment vous le parlez, mais, pour sûr, vous parlez fort bien l’italien.
— Compliments et éloges à part, puisque nous nous comprenons, je désirerais savoir comment et pourquoi nous sommes ici.
— Oh ! c’est bien simple, dit-il, si vous n’étiez pas ici en ce moment, les Autrichiens y seraient et ils auraient pillé, dévalisé et ravagé toute notre belle et riche province. Le grand-duc est parti d’ici avec ses Autrichiens dans l’intention d’y revenir avec une grande armée, de concert avec son confrère de Modène ; mais lorsqu’il a appris qu’une armée française allait débarquer à Livourne, il s’est tenu coi. Nous avons bien nos jeunes volontaires, commandés par le général Ulloa, qui gardent les principaux passages par où l’ennemi devait envahir le pays. Mais ces jeunes gens, quoique pleins d’élan patriotique et brûlant d’amour pour l’indépendance et la liberté, n’auraient jamais pu arrêter ces barbares et cruels Tudesques.
Il déploya une carte, puis continua :
— Je crois que vous resterez par ici jusqu’aux événements qui doivent se produire sur les bords du Tessin. Il s’est livré déjà deux petits engagements : un à Montebello, et l’autre à Palestro. En ce moment, les trois armées sont en présence sur les deux rives du Tessin : c’est là que va se décider bientôt le sort de l’Italie. Si les Autrichiens sont battus, ce dont je suis presque certain, ils seront obligés d’évacuer Milan et de se retirer sur l’Adda ou sur le Mincio, et alors nous n’aurons plus rien à craindre ici, car l’armée de Mantoue, que nous craignions, aura assez à faire sur la rive gauche du Pô et ne cherchera pas à passer sur la rive droite. Alors vous serez probablement appelés à passer les Apennins pour vous joindre aux armées alliées de l’autre côté du Pô.
Ceci se passait le 3 juin. Le lendemain au soir, après dix heures, lorsque nous étions tous couchés sous nos tentes, j’entendis un bruit épouvantable du côté de la ville ; j’allais m’endormir ; mais à ce bruit je sors de la tente, les yeux à moitié fermés : en regardant du côté de la ville, je crus qu’elle était tout en feu : je voyais partout de grandes lueurs multicolores. J’attrape ma capote et je file au pas de course vers ce que je prenais pour un incendie, sans m’occuper si le camp était consigné ou non. En arrivant sur la place, je fus saisi à plein corps, par un individu qui me souleva de terre en m’embrassant et criant avec des larmes dans les yeux et dans la voix : Viva la Francia ! Viva i soldati francesi ! un autre en fit autant, puis un troisième. Je pensais être étouffé. J’avais beau demander ce qu’il y avait, on ne me répondait que par une kyrielle de vivats.
Des bandes parcouraient la ville avec des torches et d’énormes flambeaux, accompagnant des musiques qui jouaient et chantaient tout à la fois la Marseillaise française et italienne ; toutes les maisons étaient illuminées. Ne pouvant savoir la cause de cette scène nocturne, je cours voir si mon libraire était aussi debout, Oh ! oui, certes ! il était debout, et bien occupé : la maison était pleine de monde demandant des cartes du théâtre de la guerre. Là, j’allais encore être l’objet des mêmes transports que sur la place, si le libraire qui m’aperçut ne m’eût fait signe de passer vivement de l’autre côté.
Quand il fut débarrassé de ses clients, il vint à moi les deux bras tendus et, après m’avoir donné l’accolade fraternelle et patriotique, il me dit :
— Eh bien, mon ami, ne suis-je pas bon stratégiste et bon prophète ? Les Autrichiens sont battus, complètement battus à Magenta ; leur armée est en déroute. J’ai reçu la première dépêche à dix heures, car il faut vous dire, mon ami, que je suis un des principaux membres de la Commission municipale de Florence, nommée depuis le départ du grand-duc. L’Italie est sauvée, et c’est à vous, Français, qu’elle devra son salut.
Il envoya sa bonne chercher dans sa cave plusieurs bouteilles du vin le plus vieux. Quelques amis vinrent aussi le voir, ivres de joie et de transports, mais je fus obligé de les quitter, car la nuit s’avançait.
Le lendemain, des Te Deum furent chantés dans toutes les églises ; le prince Jérôme, les généraux et toutes les troupes y assistaient. Nous devions quitter la Toscane de suite après la première défaite des Autrichiens, mais on attendait l’organisation complète du corps de volontaires du général Ulloa qui devait nous suivre au delà des Apennins. En attendant, nous faisions toujours des marches ou des reconnaissances dans les montagnes, et moi, quand j’avais le temps, j’allais causer dans ma nouvelle langue avec le vieux libraire qui m’avait pris en affection.
— Maintenant, me disait-il, je n’ai plus qu’une inquiétude et un chagrin, car pour moi l’Autriche est perdue, mais c’est le pape qui va encore, comme toujours, mettre obstacle à l’indépendance italienne. Votre magnanime empereur a bien promis de faire l’Italie libre des Alpes à l’Adriatique, mais il ne le peut pas sans renverser le pape, et jamais Napoléon III ne renversera son ami et son compère. Il y a là un véritable malheur pour l’Italie. Ah ! si cet homme n’eût pas été l’ami de Napoléon, ce n’est pas dans les Alpes que Garibaldi serait allé combattre avec ses volontaires qui sont justement presque tous de Rome ; non ; il serait probablement à Rome, mettant encore une fois, comme en 1848, le vieux Mastaï en fuite.
Je ne pouvais rien reprendre à cela, ne connaissant pas alors « le vieux Mastaï » ni la question romaine.
Cependant le 11 juin, on nous prévint de nous tenir prêts à partir le lendemain, de ne pas nous charger de choses inutiles, car la route serait longue et pénible. Elle fut pénible, en effet. Nous étions obligés de faire quatorze à quinze lieues par jour, sur des routes poussiéreuses et sous un soleil brûlant. Nous devions passer par Massa, Pontremoli, Parme et Casal maggiore. Tous les jours, disait-on, le prince recevait des dépêches de l’empereur, qui lui prescrivaient de presser sa jonction avec les armées alliées. Notre marche n’avait plus l’air d’être la marche d’une armée allant à la victoire : elle avait plutôt l’air d’une déroute ; tous les jours on voyait des multitudes de traînards joncher les bords de la route ; les sous-officiers, les officiers d’arrière-garde et les gendarmes avaient beau essayer de les faire marcher tantôt par la douceur, tantôt par les menaces, rien n’y faisait : ces hommes n’en pouvaient plus. Ils arrivaient plus tard dans la nuit, sur des prolonges de train, des voitures d’ambulance et des chariots de paysans.
Dans cette marche effroyable, j’avais bien remarqué la supériorité des petits hommes sur les grands. Dans notre compagnie de petits voltigeurs, il ne restait presque jamais personne en arrière ; dans mon escouade, qui comprenait tous les plus petits, jamais un seul n’a manqué à l’appel. Tous les soirs, en arrivant au camp, après avoir mis sac à terre et tordu leurs chemises pour en faire sortir cinq à six litres d’eau bue et transpirée dans la journée, ils disparaissaient tous, excepté moi, le cuisinier et deux autres pour monter les tentes. Quelque temps après, on les voyait arriver les uns après les autres et de différents côtés l’un avec des légumes, un autre avec une poule ou un canard, un autre avec deux ou trois petits bidons de vin ou de l’acquavite. Le sergent-major, qui mangeait d’abord à la 1re escouade, avait bientôt demandé de venir à la 8e, voyant que nous avions quelque chose à la broche tous les jours, tandis qu’à la 1re escouade ils n’avaient juste que ce que l’administration voulait bien leur donner.
J’avais dans mon escouade deux individus qui avaient servi aux zouaves ; lorsque le sergent-major demandait comment nous faisions pour trouver à fricoter là où les autres manquaient de tout, ceux-ci répondaient : « C’est de la magie, chef, vous savez que :
Le zouave est un vrai lion,
Brûlé par le soleil d’Afrique.
Pour enfoncer un bataillon,
Il possède une baguette magique.
Nous trouvions partout les mêmes fêtes et les mêmes ovations qu’en Toscane, mais on n’y faisait plus attention : nous en étions rassasiés. On entendait maintenant dans les rangs des jurons, tels que : Ah ! vous nous sciez le dos ! Assez ! apportez-nous à boire, ça vaudra mieux. Si nous commencions à être blasés de ces fêtes continuelles, le prince devait l’être encore davantage. Celui-là n’avait de repos ni jour ni nuit. Non seulement ses oreilles devaient être brisées par les cris et les vivats incessants, mais sa pauvre tête devait être écorchée par les bouquets et les couronnes qui pleuvaient dessus à chaque pas.
Cependant, le 23 juin, nous avions fini de franchir les Apennins et, le 24, nous marchions sur Fornovo à une étape de Parme. Le 24 juin 1859 est un jour célèbre dans les fastes de la guerre. Toute la journée, nous avions entendu le canon gronder au loin, sur notre gauche, et à chaque instant on entendait dans les rangs : « Ça chauffe, là-bas. » Ça devait chauffer là-bas, certes, mais ici ça chauffait aussi ; jamais, depuis notre départ de Florence, nous n’eûmes une pareille journée. La chaleur était tellement brûlante, l’air tellement étouffant, que les hommes et les chevaux tombaient instantanément sur la route et mouraient en tombant. Dans la nuit, nous fûmes complètement inondés par un épouvantable orage venu du côté du champ de bataille et produit par le bruit du canon. Nous fûmes obligés de décamper et de passer la nuit debout ou accroupis dans l’eau ; le sucre, le sel et le café furent totalement perdus et, le lendemain, nous fûmes obligés de ramasser nos bagages pleins d’eau, ce qui augmenta d’autant le poids du sac. Le général Uhlrich, qui nous avait parlé météorologie à Toulon, aurait bien dû nous expliquer comment et pourquoi, après toutes les grandes batailles, il se produit d’épouvantables orages.
Le lendemain, nous entrâmes à Parme comme nous étions entrés à Florence. La duchesse s’était aussi sauvée, nous laissant son palais, ses parcs et ses jardins dans lesquels nous allâmes camper. Les illuminations, les décors, les cris de la foule de plus en plus ivre de joie à mesure que les événements marchaient, les jeunes filles même ne nous attiraient plus : nous en avions assez. À Parme, nous reçûmes du renfort. C’étaient des hommes qui venaient de France par la voie de Gênes et de Plaisance. Ces hommes étaient chez eux en congé renouvelable. Il y avait parmi eux beaucoup de caporaux et de sous-officiers dont les places étaient prises. On les plaça à la suite dans les compagnies, en attendant des places vacantes : cela ne fit pas plaisir aux caporaux qui s’attendaient à passer sergents. Nous restâmes deux jours à Parme ; nous apprîmes là le résultat de la grande bataille qui avait eu lieu le 24 à Solférino et San Martino : ç’avait été une nouvelle défaite pour les Autrichiens ; mais cette défaite avait coûté cher aux armées alliées.
Le 28, nous arrivâmes sur le bord du Pô, en face de Casal-maggiore, à sept lieues de Mantoue. Le général d’Autemarre, commandant la première division du 5e corps venu d’Afrique et qui nous attendait depuis longtemps sur le Pô, avait été prévenu, par dépêche du prince Napoléon, de nous préparer des ponts pour passer le fleuve. Les difficultés étaient grandes : le fleuve, à cet endroit, a plus de neuf cents mètres de largeur, les matériaux manquaient et l’ennemi était près. N’importe ; en guerre, il ne doit y avoir rien d’impossible ; avec des arbres, on construisit des têtes de ponts, puis on réquisitionna ou loua des bateaux aux riverains pour former une espèce de pont volant. Le 29 juin, nous étions sur la rive gauche du Pô, tout le corps d’armée réuni. Nous touchions alors aux armées alliées, dont nous formions l’aile droite, sur le bord de l’Oglio et à cheval sur la grande route de Crémone à Mantoue.
Le 24 juin, l’armée autrichienne était venue jusqu’à l’Oglio dans l’intention de prendre l’armée française en flanc et par derrière ; mais quand elle apprit que le 5e corps marchait vers elle, elle fit demi-tour sans avoir essayé de rien prendre sinon la fuite. La terreur que ce corps inspirait le dispensait de combattre. Le capitaine Lafouge, aide de camp du général Autemarrre, était allé un jour, avec un autre officier et quatre gendarmes parmesans, faire une reconnaissance à Bresello, place fortifiée sur la rive droite du Pô, en face de Mantoue, et occupée par une garnison autrichienne. Le capitaine ne voyant personne à l’entrée de la ville crut que les Autrichiens étaient partis ; il entre en ville suivi des quatre gendarmes, et se trouva en présence d’une centaine d’hommes en armes et prêts à combattre, mais aussitôt qu’ils aperçurent l’officier français, ils s’empressèrent de déposer les armes.
On dit qu’à vaincre sans combat on triomphe sans gloire, c’est possible ; mais on triomphe avec beaucoup d’économie de sang et d’argent. Nos quatre premiers corps d’armée et l’armée sarde avaient bien conquis la Lombardie, mais à quel prix ! Des torrents de sang versés, des milliers de morts et plus encore de milliers de mutilés, que la patrie allait être obligée de nourrir ; des villes et des villages en ruines, les champs de blé et les vignes dévastés, les ponts, les chemins de fer, le télégraphe et tous les travaux d’art détruits, les populations de la campagne ruinées ; nous autres du 5e corps, avec quinze mille hommes, nous avions conquis trois riches provinces sans rien détruire, sinon les parterres et quelques futailles de vin.
Le 3 juillet, nous allions nous établir à Goito. Dès notre arrivée, notre compagnie fut envoyée en reconnaissance sur la route de Mantoue, qui n’était qu’à dix kilomètres. Notre lieutenant, qui commandait la compagnie en l’absence du capitaine et qui était un « gachecoun », disait : « Tonnerre de Dieu, nous allons prendre Mantoue tout à l’heure. » Nous l’aurions peut-être prise, ou du moins nous nous en serions approchés, si nous n’eussions trouvé en route un détachement d’Autrichiens. Aussitôt qu’ils nous aperçurent, ils détalèrent au pas de course. Nous prîmes aussi le pas de course en jetant des cris d’épouvante ; bientôt nous en trouvâmes une demi-douzaine sur le bord de la route avec leurs crosses en l’air : ils étaient aussi blancs que la neige ; saisis de frayeur, ils nous tendirent leurs fusils et se mirent en rang au milieu de la compagnie, sans proférer une syllabe. Nous retournâmes au camp avec notre prise.
En route, je demandai s’il y avait quelqu’un parmi eux qui sût l’italien. L’un me répondit d’une voix faible et presque tremblante : « Si, signor, io lo so ». Alors je lui dis qu’ils n’avaient pas besoin d’avoir peur, qu’ils étaient parmi des gens civilisés : « Nous sommes braves et quelquefois terribles dans la bataille ; mais après, nous tendons une main fraternelle, secourable et humaine aux malheureux vaincus. » Il expliqua ça en allemand à ses camarades, puis me dit : « C’est qu’on nous avait dit que les Français massacraient souvent les prisonniers. — Oui, les Francs d’autrefois, lui dis-je, mais pas les Français modernes. »
Si celui-là eût connu l’histoire de Napoléon Ier, notamment son expédition d’Égypte, il aurait pu me donner un démenti. Je lui demandai ensuite s’ils étaient beaucoup d’hommes dans Mantoue. « Si siamo molti », dit-il, mais il ne savait pas combien.
Le lendemain, le 5e corps devait aller occuper le centre de la ligne à Valeggio, en face de Villafranca, à six lieues de Vérone, ayant Peschiera derrière nous, où une garnison autrichienne était bloquée par l’armée piémontaise. Nous tenions alors l’armée autrichienne serrée de tous les côtés ; à Venise, il y avait la marine et un autre corps d’armée prêts à débarquer. Ce fut ce moment-là que Napoléon III choisit pour offrir la paix à François-Joseph qui s’empressa de l’accepter, car il voyait bien que pour lui tout était perdu ; son armée était complètement démoralisée par tant de défaites successives.
Cependant, le 7 juillet au soir, on nous annonça une grande bataille pour le lendemain : toutes les troupes devaient partir à trois heures du matin sans sac. Personne ne dormit cette nuit-là ; les uns passèrent la nuit à écrire des lettres ou leurs testaments, d’autres à boire et à chanter ; les officiers fraternisaient avec les soldats et promettaient à tous pour le lendemain des médailles et des croix. À trois heures, nous étions en route pleins de gaieté et d’entrain. Presque aussitôt sortis du camp, les voltigeurs furent lancés en tirailleurs en avant de la colonne, à travers les champs et les vergers. À notre vue, les habitants des villages et des fermes couraient épouvantés de tous côtés, abandonnant tout al la grazia di Dio e della santissima Madonna. Des femmes et des enfants criaient et pleuraient. Nous marchions droit sur Villafranca dont nous voyions le clocher reluire au soleil levant, et nous disions : « Voilà un clocher qui sera bientôt à nous. »
Nous avions beau marcher, l’ennemi ne se montrait nulle part. Nous voyions bien, sur la route de Vérone, des voitures et des cavaliers courant à toute vitesse, et soulevant des nuages de poussière. Tout à coup on sonna la retraite, on nous fait entrer dans la colonne et on forme les faisceaux. Alors je vis bien qu’il n’y aurait rien.
C’était une simple démonstration qui fut la dernière de cette glorieuse campagne, disaient les uns, de cette triste campagne, disaient les autres. Il est certain qu’elle n’avait pas atteint le résultat que les Italiens, confiants dans les promesses de Napoléon, en attendaient. Avant de quitter la France, il avait dit qu’il voulait l’Italie libre des Alpes à l’Adriatique. En entrant à Milan, il fit la même promesse, et il invita tous les Italiens à prendre les armes pour finir de chasser l’ennemi : « Volez, disait-il, sous les drapeaux de Victor-Emmanuel, qui vous a déjà montré la voie de l’honneur... Animés du feu sacré de la patrie, ne soyez aujourd’hui que soldats, demain vous serez citoyens libres d’un grand pays. » Et tous les Italiens accouraient combattre sous le drapeau de l’indépendance pour chasser de toute la péninsule les maudits Tedeschi. Hélas ! quelle ne fut pas leur déception, leur stupéfaction, en apprenant que Napoléon venait de s’arrêter tout à coup au milieu de sa marche triomphale, de traiter de la paix avec son confrère d’Autriche et de régler le sort des populations italiennes contre les promesses qu’il avait faites de ne pas s’occuper de leur organisation intérieure. Quel grido di dolore parcourut toute l’Italie lorsqu’on apprit que la Vénétie resterait sous le joug !
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16. Rentrée au pays
Quelques jours après, toutes les troupes quittèrent la Vénétie, les unes pour rentrer en France, les autres pour aller prendre garnison dans différentes villes de la Lombardie, où elles devaient rester encore un an pour attendre les arrangements définitifs. Notre brigade, 14e chasseurs, 18e de ligne et 26e, eut pour garnison Bergame : nous restâmes là jusqu’à la fin de mai 1860, à manger de la castagna et de la polenta. C’est en quittant cette ville que j’ai fait le plus grand trajet que j’aie jamais fait à pied, puisque, de Bergame, nous vînmes au Tréport, au fond de la Normandie, en passant par Milan où nous restâmes cinq jours, ce qui me permit de visiter la belle cathédrale, Magenta, Turin, le Mont-Cenis, que nous traversâmes le 15 juin dans la neige et par un froid sibérien, Chambéry, où nous restâmes encore cinq jours pour les fêtes de l’annexion de la Savoie à la France. À propos de cette annexion, nous fûmes obligés d’aller passer quelques jours en observation sur le lac de Genève, car les Suisses avaient protesté contre l’annexion d’un canton qui appartenait à la fédération helvétique. Tout finit par s’arranger diplomatiquement, et nous reprîmes notre voyage par Bourg, Mâcon, Dijon, Paris, Rouen, Dieppe, où devait rester la plus grande partie du régiment ; le reste fut réparti entre la ville d’Eu et le Tréport ; notre compagnie fut désignée pour ce petit port de mer, où il n’y avait alors que des douaniers et des pêcheurs, excepté pendant l’été où il venait quelques baigneurs.
Nous arrivâmes au Tréport vers la fin de juillet, mais je n’y restai pas longtemps, car deux jours après j’étais nommé sergent avec un autre caporal de ma compagnie, un certain Olivier, qui faillit devenir fou de contentement et d’orgueil. Il y avait longtemps qu’il devait espérer ce grade, car il avait alors quinze ans de service, et dix ou douze ans de grade de caporal. À moi, cette promotion m’avait causé presque du dépit. Je me trouvais si bien dans cette compagnie de voltigeurs, parmi tous ces hommes « d’élite » dont je m’étais fait une nouvelle famille. En quittant cette compagnie, j’allais quitter une deuxième fois mon pays, mes parents et mes amis. Si la chose eût été possible, j’aurais volontiers cédé ma place à un autre, car je faisais encore assez de jaloux. Ma nouvelle compagnie était la 2e du 3e bataillon, qui était à Dieppe : c’était la compagnie même où j’avais été simple soldat.
À Dieppe, cependant, je fus assez heureux pour rencontrer un nouveau collègue qui partageait à peu près mes idées et mes sentiments. Il était chargé de la bibliothèque du régiment, et là, tous les deux, nous passions de très agréables moments dans la lecture et les discussions philosophiques. Nous n’allions jamais avec les autres sous-officiers jouer et faire, dans les cafés, des dettes qui coûtèrent cher, plus tard, à plusieurs d’entre eux.
Mon nouvel ami travaillait pour entrer dans la télégraphie, et je l’aidais de mon mieux à apprendre la langue italienne, dont il avait besoin pour passer son examen. J’allais quelquefois avec lui au bureau du télégraphe, où on lui apprenait la manière de transmettre les dépêches par le système Morse. On le faisait correspondre avec un employé de Rouen, qui lui répondait souvent qu’il ne comprenait rien à « son griffonnage », puis ils finissaient par se dire toutes sortes de bêtises. On riait et on revenait prendre le café à la bibliothèque, où mon ami avait tout ce qu’il fallait pour cela. On invitait aussi le correspondant de Rouen. Celui-ci répondait qu’il aurait humé avec plaisir ce café de sous-off : il n’y avait qu’à le lui expédier par le télégraphe. Je passai ainsi la fin de l’année 1860 et le commencement de 1861, entre les exercices, les promenades militaires et la bibliothèque. Au printemps, ma compagnie se trouva désignée pour aller tenir la petite garnison du Tréport.
J’étais, comme je l’ai dit plus haut, dans la compagnie où j’avais été simple soldat, mais le capitaine Lamy n’y était plus. La compagnie était alors commandée par un lieutenant, qui n’était, certes, pas la pâte des hommes, mais le sous-lieutenant était encore d’une bien plus mauvaise composition. Celui-là était, au dire de tout le monde, mieux fait pour commander des Hottentots ou des Canaques que pour commander des hommes civilisés et disciplinés. Cet homme était, du reste, assez mal vu également de ses supérieurs ; il recevait d’eux non seulement des reproches, mais souvent des punitions pour son inconduite et sa mauvaise tenue. Pour se venger, ou peut-être pour rentrer en grâce auprès de ses supérieurs, il semait des punitions à tort et à travers autour de lui.
Or, j’étais le premier et le plus directement exposé à ses coups, étant le premier sergent de sa section. Toutes les fois qu’un officier veut punir un sergent, les motifs ou les prétextes ne lui manquent pas, surtout dans une compagnie où il y a toujours des jeunes soldats plus ou moins malpropres et des hommes vicieux et incorrigibles. Presque chaque fois qu’il y avait une revue, j’étais sûr d’être puni : sans avoir rien vu par lui-même, mais pour faire croire qu’il avait vu et pensant se mettre à couvert, le sous-lieutenant m’infligeait quatre jours de consigne ou quatre jours de salle de police ; le motif était facile à trouver et d’une rédaction bien connue. N’ayant eu jusque-là que quelques punitions insignifiantes, ces punitions répétées de mon sous-lieutenant, qui m’avaient d’abord affligé, me consternèrent. Je ne pouvais me consoler qu’en songeant que mon congé approchant me permettrait bientôt de fuir mon petit tyran et persécuteur,
Ernest Renan a dit que jamais il n’aurait pu faire un soldat ; il aurait déserté ou se serait suicidé. J’aurais voulu le voir en 1861, comme je l’ai vu plus tard, pour savoir ce qu’il m’aurait conseillé dans la situation où je me trouvais. En ce moment-là, je ne voyais pour moi aucun autre moyen de vivre que la carrière militaire, et je me voyais forcé de l’abandonner pour me soustraire à la haine ou à l’imbécillité d’un seul individu. J’avais alors vingt-six ans, plus de parents ni d’amis capables de m’ouvrir une porte, aucun métier pour gagner honnêtement ma vie. N’importe, je me voyais obligé de prendre mon congé, et je le pris. Le 23 août je quittai le Tréport, mon congé en poche, le cœur gros, l’esprit inquiet, les idées confuses.
J’avais pris mon congé pour Quimper, mon pays natal, comptant y trouver peut-être, à défaut de parents, quelques connaissances ; je songeais aussi, — car l’orgueil et la vanité entrent partout, — à faire voir mes deux grandes décorations de Crimée et d’Italie, et surtout mes galons de sous-officier, à mes « pays », à ces gens de la campagne qui m’avaient connu mendiant mon pain et gardant les vaches.
En arrivant au village, j’allai directement chez le maire d’Ergué-Gabéric qui était toujours le même et qui occupait ces fonctions depuis vingt-cinq ans. M. le maire, qui m’avait bien connu enfant et misérable, ne voulait pas me reconnaître pour le fils du vieux père Déguignet, mort de faim au bord de la route quelques années auparavant : il fallut qu’il vit mes papiers. Il fut très étonné de me voir sous-officier : il n’avait jamais vu un seul soldat, rentrer dans sa commune avec ce grade. Il me félicita et me dit que j’étais sûr de trouver un bon emploi.
Oui, je voyais bien que je pouvais trouver en ce moment un emploi, ou tout au moins à « me caser », car, soit dit ici sans orgueil et sans vanité, j’étais alors sinon un bel homme, au moins un assez joli garçon. Je venais de passer plusieurs mois au Tréport, nourri dans une bonne cantine, où nous buvions de la bière brune à discrétion, boisson nourrissante et donnant de belles couleurs. Je ne paraissais guère avoir plus de vingt et un ans. Toutes les filles des environs bonnes à marier étaient prêtes à me tendre la main, comptant avoir non seulement un joli garçon, mais un homme dont la fortune était faite.
Hélas, pauvres filles ! elles se trompaient : je n’avais ni sou ni maille, et je ne voyais devant moi que ténèbres et misères. On travaillait alors sur le chemin de fer de Quimper à Châteaulin. J’allai demander à travailler. Le maître de chantier, à qui on m’avait adressé ne fit que se moquer de moi, pensant lui-même que je me moquais de lui en m’offrant comme terrassier. J’avais encore quinze francs dans ma poche. Je pris la route de Brest. En arrivant, j’allai m’informer s’il n’y avait pas moyen d’entrer comme ouvrier à l’arsenal. On me demanda quel état j’avais. Je répondis que je n’en avais aucun. « Alors, vous ne pouvez entrer que comme manœuvre, et encore il faudra peut-être attendre longtemps. » Je ne pouvais pas attendre longtemps. En repassant sur le pont de Recouvrance qu’on venait d’inaugurer, je m’accoudai sur le bord du parapet, considérant les vicissitudes et les misères de ce monde, la hauteur de ce pont et la profondeur de la mer. Il me restait encore trois chemins à prendre : celui de me précipiter là à l’instant même, celui de la mendicité que j’avais si bien suivi dans mon enfance, et celui de retourner à l’armée. Ce fut ce dernier que je pris ; là, j’étais certain d’être accepté sans condition et sans délai.
Le bureau de recrutement et l’intendance se trouvaient alors justement à Brest. J’avais tous mes papiers sur moi. Je n’eus qu’à me présenter pour être immédiatement incorporé au 63e de ligne, dans lequel j’avais demandé à entrer, parce que je savais que ce régiment venait de partir pour l’Afrique où je voulais aller. Tout cela fut fait en moins de vingt-quatre heures, et j’avais touché mille francs, en laissant encore quinze cents francs à la caisse de la dotation de l’armée. Jamais je n’avais été si riche. Et moi qui, vingt-quatre heures avant, voulais me jeter à la mer faute de pain et d’argent, lorsque je n’avais qu’à mettre ma signature au bas d’une feuille de papier pour avoir du pain assuré pendant sept ans, et deux mille cinq cents francs encore par-dessus le marché !
Je pris aussitôt le bateau à vapeur pour Châteaulin puis la voiture de Châteaulin à Quimper, où je me dépêchai d’aller déposer neuf cents francs entre les mains d’une vieille tante pour qu’elle les plaçât, en mon nom, à la Caisse d’épargne, car je ne pouvais les placer moi-même, la caisse ne recevant alors que de petites sommes à la fois. Cette tante était simplement une cousine de ma mère. Elle ne m’avait jamais vu. Elle eut l’air d’être très flattée d’avoir un petit-neveu sous-officier et surtout si économe ; elle me promit d’avoir soin de mon argent. J’avais six jours pour me rendre à Poitiers où était le dépôt de mon nouveau régiment. Je pouvais donc rester encore deux ou trois jours au pays. J’avais laissé mon sac chez un fermier d’Ergué-Gabéric. Ce sac, rempli de linge et de chaussures, pouvait encore me servir, de sorte qu’en arrivant dans mon nouveau régiment je n’aurais besoin de rien et, au lieu de verser de l’argent à ma masse, comme la première fois, j’en aurais à recevoir, au moins à la fin du prochain trimestre.
J’allai donc chez le fermier reprendre mon sac, mais je n’y allai pas, cette fois, les poches et les mains vides. J’avais pris cinq litres d’eau-de-vie, du sucre et du café. Je voulais régaler, au moins une fois, quelques-unes de mes vieilles connaissances et leur faire voir que j’étais réellement riche, ainsi qu’on avait dit dès mon arrivée. Je savais que tous ces gens aimaient beaucoup l’eau-de-vie ; le café, ils ne le connaissaient guère encore, mais je me proposais de le leur faire connaître, en leur préparant du café à la mode du soldat.
J’ai déjà dit que je m’étais engagé non pas par pur goût ou penchant militaire, pas même par sentiment patriotique, ne sachant pas alors ce que c’était que le militarisme ni le patriotisme ; mon seul but était de chercher de l’instruction partout où j’en trouverais et par tous les moyens dont je pourrais disposer. Je voulais savoir pourquoi il y avait des hommes qui savaient tout et d’autres qui ne savaient rien ; pourquoi, comment et par quelles lois la terre tournait, ainsi que les millions de milliards d’autres globes célestes ; pourquoi les livres saints, dont je connaissais déjà une bonne partie, ne parlaient pas de ces mouvements ; pourquoi il y avait sur la terre des grands et des petits, des rois et des sujets, des maîtres et des esclaves, des savants et des idiots, des riches et des pauvres ; pourquoi M. et madame de Kerorhant qui ne travaillaient jamais, ne priaient jamais, se portaient toujours bien, allaient en voiture, mangeaient et buvaient tout ce qui leur faisait plaisir, sont morts sans grandes souffrances, ont eu de grands enterrements et de nombreuses prières, moyennant quoi leurs âmes sont allées tout droit au ciel ; tandis que mon père et ma mère ont travaillé et prié toute leur vie, ne mangeant que des pommes de terre cuites à l’eau et du mauvais pain de seigle, ont fait de longues et terribles maladies par excès de travail et de privations, sont morts tous les deux de faim et enterrés à peu près comme deux chiens, sinon tout à fait sans quelques petites prières isolées, du moins sans grandes cérémonies et grande pompe religieuse, faute desquelles leurs pauvres âmes ont dû aller en purgatoire pour continuer les souffrances que leurs corps ont endurées sur la terre.
Soldat, j’allais, pour m’instruire de toutes ces choses, dans les théâtres écouter les drames, les comédies, les tragédies, les opéras, les féeries ; aux églises écouter les sermons catholiques et protestants, aux tribunaux entendre des plaidoiries, aux facultés ouïr des discours et des conférences ; j’allais dans les laboratoires voir les expériences de physique, les analyses et les synthèses chimiques. C’est là qu’il fallait aller, en ce temps heureux du césarisme, si on voulait s’instruire, car des livres et des journaux, il ne fallait pas en parler. J’allais aussi très souvent, surtout à Paris, sur les places publiques, qui étaient alors constamment couvertes de saltimbanques, de paillasses, de pierrots, de tireuses de cartes, de vendeurs de chansonnettes plus ou moins comiques, d’arracheurs de dents « sans douleurs », de vendeurs d’eau de Jouvence ou de panacées universelles ou de pommades qui faisaient pousser les cheveux sur les têtes de quatre-vingt-dix ans, au besoin sur les genoux, voire même sur les têtes de bois. Tous ces gens-là étaient des clients de l’empire, des soutiens du trône à leur façon ; ils amusaient les badauds, ce qui les empêchait de s’occuper de politique.
Je m’aperçois que j’ai laissé là-bas, au Guelenec, en Ergué-Gabéric, mes cinq litres d’eau-de-vie et mon café sur le feu, pour faire cette excursion philosophique à travers le monde ; mais je vais revenir quand le café bouillira et lorsque j’aurai trouvé l’instrument qui va me servir à ébahir mes « pays » et surtout mes payses, celui qui va faire l’attrait, le bouquet de cette soirée alcoolique et vraiment bretonne.
En venant en congé, j’avais passé par Paris où je restai vingt-quatre heures. Je ne pus m’empêcher d’aller sur la place de la Bastille où je vis un individu qui vendait une espèce de carnet recouvert en rouge, au prix de cinquante centimes, et qu’il appelait « la merveille des merveilles ». Tout le monde en prenait, et je fis comme tout le monde. Je tendis mes cinquante centimes pour voir cette merveille des merveilles : il y avait un petit prospectus pour expliquer comment opérait cette grande merveille. En arrivant à l’auberge où j’étais descendu, je m’empressai d’ouvrir mon carnet.
C’était tout simplement une enveloppe, pliée de façon spéciale, dans l’intérieur de laquelle il y avait trois feuilles de papier tricolore pliées en six. Ces feuilles étaient découpées et pliées de telle façon qu’elles formaient en réalité deux poches ou deux cachettes, malgré qu’on n’en pouvait voir qu’une. Je compris alors le « truc » de la merveille des merveilles : il suffisait de mettre préalablement une pièce en or quelconque dans une des poches, puis de demander à « l’honorable société » une vieille pièce de monnaie ou même un mauvais bouton qu’on mettait dans l’autre poche ; après avoir plié les trois feuilles sur la vieille pièce et renfermé le tout dans l’enveloppe rouge, on posait celle-ci sur la table, puis on ouvrait l’enveloppe et les trois feuilles de l’autre bout : on trouvait la pièce en or, et l’on pouvait dire à « l’honorable société » ébahie que la vieille pièce de monnaie ou le bouton était transformé en or.
Donc à Ergué-Gabéric, tout en prenant le café, fortement carabiné, dans de grandes écuelles en terre, les langues de ma petite société allèrent bon train. À la fin, la fermière n’y tenant plus, voulut savoir si réellement j’étais aussi riche qu’on le disait :
— Oui, madame, répondis-je, beaucoup plus riche même qu’on ne le dit ; la richesse, du reste, ne me coûte rien. Je fais de l’or quand je veux et autant que j’en veux. Voyez plutôt.
Je pris alors mon carnet rouge dans lequel j’avais eu soin de glisser une pièce de vingt francs, puis je demandai une vieille pièce de deux liards ou un vieux bouton ; on m’apporta une pièce de deux liards dont on trouvait encore beaucoup à cette époque. Après l’avoir, devant tout le monde, enveloppée dans les trois feuilles de papier tricolore puis dans l’enveloppe rouge, je jetai le paquet devant une des jeunes filles qui se trouvait en face de moi, en la priant de l’ouvrir ; après avoir hésité un instant, en regardant tout autour d’elle, elle finit tout de même par l’ouvrir et découvrit, naturellement, la pièce de vingt francs que j’y avais mise, tandis que la pièce de deux liards se trouvait à côté, dans l’autre cachette, dont il était impossible de soupçonner même l’existence. À la vue de cette belle pièce en or toute neuve, ces pauvres gens restèrent ahuris. Je recommençai l’opération de transmutation, mais cette fois avec un vieux bouton, qui réussit également. Je ne pouvais plus recommencer, sous peine de dévoiler le « truc » ; je préférais laisser ces gens dans l’illusion et sous le charme, sachant qu’ils s’y plaisaient.
Mais j’avais encore une autre merveille, qu’on ne pouvait montrer qu’une seule fois, et encore fallait-il le faire avec beaucoup d’adresse et d’à-propos. C’étaient quatre pièces de vieille monnaie, à les voir d’un côté, mais, de l’autre côté, c’étaient quatre belles pièces de vingt francs. Je n’avais qu’à prendre ces quatre pièces dans mon porte-monnaie et à les étaler sur la main, en faisant voir les quatre vieilles pièces de deux liards, puis, fermant adroitement la main et en l’ouvrant de même, je faisais voir l’autre côté des pièces qui figurait parfaitement des pièces en or, mais il fallait se dépêcher de remettre en poche, bien entendu... Voilà comment je passai ce soir-là pour un millionnaire, et sans doute pour un homme qui avait vendu son âme au diable.
Quoi qu’il en soit, j’avais eu là une assez bonne soirée qui m’avait coûté un peu cher, il est vrai ; mais j’étais riche : j’avais encore près de cent francs dans mes poches et neuf cents francs chez la vieille tante. Je m’étais du reste amusé à la mode du temps. En ce temps-là, comme disent les Évangiles, on ne s’amusait guère autrement sur les places publiques, dans les cafés et cabarets, dans les chemins de fer, dans les casernes et dans les plus grands salons : on ne voyait partout que sorciers, magiciens, thaumaturges, prestidigitateurs, médiums, somnambules « translucides », etc. L’impératrice, avait son prestidigitateur, son magicien, comme elle avait son coiffeur et son confesseur, et beaucoup de ces charlatans, voyageant à travers le monde, disaient avoir opéré devant S. M. l’Impératrice des Français, comme les vendeurs d’eau de Jouvence ou autres élixirs de longue vie se disaient fournisseurs de la belle Espagnole.
Quand j’eus terminé avec mes tours merveilleux et que le café fut absorbé, je versai deux litres d’eau-de-vie dans le chaudron et j’y mis le feu, en ayant soin, toutefois, de faire brûler sur le foyer, car, si j’avais mis le chaudron sur la table, la flamme bleuâtre de l’alcool qui donne, comme on sait, aux figures une couleur singulièrement diabolique, aurait effrayé ces pauvres gens, et, pour sûr, cette fois, j’aurais passé pour le diable en personne, déguisé en soldat ; probablement ils auraient regardé avec la chandelle sous la table, pour voir si je n’avais pas les pieds fourchus. Quand le punch fut bu, je m’empressai de prendre mon sac et disparus subitement, comme Méphistophélès, dans la nuit, me dirigeant vers Quimper, laissant ces gens ahuris, moitié ivres, inquiets et peut-être quelque peu effrayés, autant par tout ce qu’ils venaient de voir que par ma subite disparition.
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