14 août 2006

La version Revue de Paris

Je vous mets en ligne (sous la forme de 16 notes datées du 14 août 1999, pour feinter l'informatique...) la version des Mémoires parue en 1904 dans la Revue de Paris.

Elle est aussi disponible comme fichier RTF.

Bon automne à tous ! 

D.J.

19 décembre 2005

Préface d'Anatole Le Braz à l'édition de la Revue de Paris

C’était en 1897, un soir de juin. J’habitais alors la vieille maison de Stang-ar-C’hoat, à l’orée de Quimper. On vint m’avertir qu’un glazik était dans le jardin, qui demandait à me parler. Glazik — comme qui dirait : « azuré » — est le terme par lequel on désigne en breton, à cause de leur veste et de leur pourpoint bleu de roi, les paysans de la région cornouaillaise comprise entre Rosporden et Pont-Labbé. Je priai que l’on fît entrer le visiteur et je vis paraître un homme d’une soixantaine d’années, très vert encore d’aspect et d’allure, plutôt petit, bas sur jambes et les épaules trapues, tout à fait le type du paysan quimpérois dont il portait le costume et dont il avait tout l’extérieur, avec cette particularité, néanmoins, qu’au lieu d’avoir la figure rasée, comme ses pareils, il laissait librement pousser sa barbe couleur d’étoupe, qui lui hérissait le visage d’une abondante broussaille inculte. Il était chaussé de sabots. Ses vêtements étaient propres, quoique fatigués.

Il se présenta le plus décemment du monde, gardant à la main son chapeau de feutre à larges bords, orné d’un ruban de velours noir, un tantinet fripé, dont les bouts pendaient. Je le fis asseoir et, pensant le mettre ainsi plus à l’aise, j’entamai le colloque en breton.

— Si vous voulez bien, dit-il, nous parlerons français. Je le sais un peu.

Je ne fus pas long à m’apercevoir qu’il le savait fort couramment et qu’il s’en servait même, le plus souvent, avec une justesse d’expression que bien des bourgeois lui eussent enviée. Il poursuivit :

— Je viens à vous, parce que j’ai appris que vous frayiez volontiers avec les gens de ma sorte, les pauvres gens. J’ai lu les histoires que vous avez recueillies parmi le peuple. (Un journal local, Le Finistère, reproduisait à ce moment-là l’ouvrage intitulé La Légende de la Mort.) Alors, j’ai songé que mon histoire à moi pourrait peut-être aussi vous intéresser. Les autres ne vous ont raconté que des imaginations superstitieuses, des fables ; moi, ce que je vous apporte, c’est de la vérité.

Il y avait une certaine âpreté dans son accent. Grande fut ma surprise d’entendre un paysan bas-breton s’exprimer avec cette désinvolture sur des croyances qui sont peut-être les plus profondément enracinées au cœur de la race. Il devina mon étonnement et, fixant sur moi le clair regard de ses yeux gris, qu’ombrageaient d’épais sourcils en auvent :

— Ah ! voyez-vous, c’est que je suis un paysan qui a fait du chemin, tandis que les autres piétinaient sur place, reprit-il. Et, si je suis resté le plus pauvre d’entre eux, j’ai du moins acquis quelque chose que je ne donnerais pas pour tout leur argent. Vous n’aurez pas de peine à vous expliquer cela, quand vous connaîtrez ma vie.

Je crus qu’après ce préambule il allait me la conter de vive-voix et je m’apprêtais à en écouter le récit, quand, au lieu de continuer à parler, il sortit de la poche intérieure de sa veste un paquet enveloppé dans un journal qu’il déplia et d’où il sortit une liasse de manuscrits. C’étaient de ces cahiers dits « cahiers écolier », dont les couvertures sont agrémentées de dessins et de peinturlurages. Il y en avait en tout vingt-quatre.

— Voilà, dit-il en les déposant sur mon bureau. Un jour que vous n’aurez rien de mieux à faire, jetez un coup d’oeil là dedans. J’y ai marqué tout ce qui m’est arrivé, le bon et le mauvais, du plus loin qu’il me souvienne. Cela m’a aidé à tuer le temps, depuis que je suis seul. Car je n’ai plus personne ni rien qui me rattache au monde. J’espère que l’heure est prochaine où je m’en irai à mon tour. Le plus tôt sera le mieux. Quand j’ai eu fini de rédiger ces cahiers, je me suis demandé s’il valait la peine de les laisser après moi, si je ne ferais pas bien de les détruire, de disparaître en silence, tout entier. Puis j’ai eu un instant l’idée d’aller les enterrer sous une des roches du Stang-Ala, dans la vallée où j’ai passé une partie de mon enfance à garder les vaches. « Peut-être, me disais-je, un petit pâtre les découvrira-t-il par hasard, quelque jour, dans le temps encore éloigné où tous les petits pâtres sauront lire ; peut-être en donnera-t-il lecture à la veillée, et il se trouvera ainsi, après ma mort, une poignée de braves gens à savoir que j’ai existé. » Mais j’ai fait réflexion que l’humidité du sol aurait vite consumé ces pages. Alors, en fin de compte, ma foi ! je viens vous les remettre. Prenez-les, gardez-les, lisez-les, si le cœur vous en dit, ou bien faites-en du feu. Si je vous ai ennuyé, pardonnez-moi. Il me reste à vous dire merci et bonsoir.

Avant que j’eusse pu le retenir, il avait gagné la porte et s’en était allé dans le crépuscule. J’ouvris incontinent le premier cahier. Ce me fut une révélation. Je ne m’arrachai plus au charme puissant et fruste de ces confidences d’un Breton du peuple qu’après les avoir épuisées. Je brûlais d’en faire connaître mon impression à leur auteur et, dès le lendemain, je me mis à sa recherche. Il m’avait laissé entendre, au cours de notre conversation, qu’il logeait sur l’autre rive de l’Odet, dans le quartier du Pont-Firmin. Grâce à une balayeuse de rues, je parvins à le dénicher. C’était dans un misérable taudis de ménages ouvriers, sous les combles. Je poussai la porte d’une espèce de soupente, éclairée par une lucarne à tabatière. Mon visiteur de la veille était assis sur un grabat où il venait de faire la sieste et qui composait, avec une chaise dépaillée, une table boiteuse, quelques livres et un pot à eau, tout le mobilier de son galetas. Il m’accueillit avec un sourire.

— Vous êtes dans le tonneau de Diogène, dit-il en m’offrant la chaise dépaillée.

Je lui exprimai tout le gré que je lui avais de m’avoir choisi pour être le dépositaire de ses manuscrits et l’assurai que, sous une forme ou sous une autre, je m’efforcerais d’en tirer parti quelque jour. Il en fut très touché. Mais, lorsque je lui annonçai mon ferme propos de n’accepter son legs qu’autant qu’il me permettrait de le dédommager dans la mesure que je croyais légitime, il se récria.

— Je n’attends ni ne veux rien de personne. Mes campagnes d’Italie, de Crimée, du Mexique, m’ont valu de la générosité du gouvernement un bureau de tabacs dont la location me rapporte trois cents francs. C’est plus que n’en eut jamais Diogène, et il me suffit que j’aie, comme lui, un trou, du pain, de l’eau claire et mon franc-parler.

Je me montrai plus entêté que lui : je le menaçai de lui rendre sur l’heure ses cahiers. Il céda. Des mois passèrent, pendant lesquels il me revint voir de temps à autre, soit pour m’emprunter des livres qu’il dévorait avec une sorte de frénésie, soit pour m’entretenir de ses idées sur la politique et la religion, car les questions sociales et surtout les questions religieuses le passionnaient. Puis, brusquement, il s’éclipsa, disparut de mon horizon. Avais-je froissé, à mon insu, sa susceptibilité extrêmement ombrageuse ? Avait-il été pris d’une de ces crises de misanthropie aiguë, auxquelles il était sujet, m’a-t-on dit, et qui le faisaient se terrer à la campagne, dans les retraites les plus sauvages, comme un animal blessé ? C’est un point qu’il ne m’a pas été possible d’éclaircir. Le certain c’est que je n’eus plus de ses nouvelles. Et maintenant, laissons-lui la parole : les pages qui suivent, extraites de ses Mémoires, sont l’autobiographie authentique d’un obscur paysan bas-breton.

Anatole Le Braz

14 août 1999

1. Mon enfance

Je vais commencer aujourd’hui un travail que je ne sais comment ni quand il se terminera, si toutefois il se termine jamais. Je vais toujours l’essayer. Je sais qu’à ma mort, il n’y aura personne, ni parent, ni ami, qui viendra verser quelques larmes sur ma tombe ou dire quelques paroles d’adieux à mon pauvre cadavre. J’ai songé que, si mes écrits venaient à tomber entre les mains de quelques étrangers, ceux-ci pourraient provoquer en ma faveur un peu de cette sympathie que j’ai en vain cherchée, durant ma vie, parmi mes parents ou amis. J’ai lu dans ces derniers temps beaucoup de vies, de mémoires, de confessions de gens de cour, d’hommes politiques, de grands littérateurs, d’hommes qui ont joué en ce monde des rôles importants ; mais, jamais ailleurs que dans les romans, je n’ai lu de mémoires ou de confessions de pauvres artisans, d’ouvriers, d’hommes de peine, comme on les appelle assez justement, — car c’est eux, en effet, qui supportent les plus lourds fardeaux et endurent les plus cruelles misères. Je sais que les artisans et hommes de peine sont dans l’impossibilité d’écrire leur vie, n’ayant ni l’instruction ni le temps nécessaires. Quoique appartenant à cette classe, au sein de laquelle j’ai passé toute ma vie, je vais essayer d’écrire, sinon avec talent, du moins avec sincérité et franchise, — puisque je suis rendu à un loisir forcé, — comment j’ai vécu, pensé et réfléchi dans ce milieu misérable, comment j’y ai engagé et soutenu la terrible lutte pour l’existence.

Je vins au monde dans de bien tristes conditions². J’y tombai juste au moment où mon père, alors petit fermier, venait d’être complètement ruiné par plusieurs mauvaises récoltes successives et la mortalité des bestiaux. Je vis le jour le 29 juillet 1834. Deux mois après, mes parents furent obligés de quitter la ferme de Kilihouarn-Guengat en y laissant, pour payer leur fermage, tout ce qu’ils possédaient, jusqu’aux objets les plus indispensables à leur pauvre ménage. Ils vinrent à Quimper avec quelques planches pourries, un peu de paille, un vieux chaudron fêlé, huit écuelles et huit cuillers en bois. Ils trouvèrent à se caser dans un misérable taudis de la rue Vili, rue bien connue à Quimper pour sa pauvreté et sa malpropreté. Nous y restâmes deux ans, pendant lesquels je fus constamment malade. Plusieurs fois, la chandelle bénite fut allumée pour éclairer mon passage dans l’autre monde. J’ai su tout cela, plus tard, par ma mère et par d’autres personnes qui nous avaient vus dans ce triste bouge.

2. L’an mil huit cent trente-quatre, le 19 juillet, à dix heures du matin, par devant nous soussignés, Jugeau, maire, officier de l’état-civil de la commune de Guengat, canton de Douarnenez, département du Finistère, est comparu à la maison commune François-Marie Duguines, cultivateur, âgé de trente ans, demeurant en cette commune, au lieu de Quillihouarn, lequel nous a présenté un enfant du sexe masculin, né à domicile de Quillihouarn, ce jour, à six heures du matin, de lui déclarant et de Françoise-Louise Quéré, son épouse, et auquel il a déclaré vouloir donner les prénoms de Jean-Marie ; lesdites déclaration et présentation faites en présence de Nicolas Pennanech, âgé de quarante-six ans, et de Jean Le Quéau, âgé de trente-sept ans, tous cultivateurs et habitants de Guengat, lecture ayant été faite aux susdits témoins qui ont déclaré avec le père présent ne savoir signé, de ce requit.

Signé : Jugeau Marie.

Mon père, qui ne connaissait d’autre état que celui de cultivateur, ne trouvait rien à faire en ville, et nous étions cinq enfants à la maison, dont l’aîné n’avait pas dix ans. Il trouva enfin à louer un penn-ty² au Guelenec, en Ergué-Gabéric, et pouvait alors aller en journée chez les fermiers où il gagnait de huit à douze sous par jour. Il faisait, en hiver, des fagots de bois ou de landes. Nous avions aussi un peu de terrain où l’on semait des pommes de terre, de ces pommes de terre rouges, grosses et très productives, qui étaient alors la principale nourriture des pauvres et des pourceaux. Là, mon frère et ma sœur vinrent à mourir, par suite sans doute des misères et des privations qu’ils eurent à endurer dans ce cloaque infect de la rue Vili. Je me rappelle, car j’avais alors cinq ans, ces tristes et pâles figures qui n’avaient pas changé en passant de vie à trépas. Je me rappelle avoir vu ma mère ramasser de gros poux sur la tête de ma sœur après sa mort. Mon père et ma mère eurent l’air d’être contents : ils disaient que nous avions deux anges dans le ciel qui prieraient Dieu pour nous. Notre maisonnée, du reste, ne diminua pas, car j’avais déjà un autre petit frère, et une sœur ne tarda pas à venir. Le Dieu d’Abraham avait dit : croissez et multipliez. Nous multipliions, mais nous ne croissions guère, car à six ans, je n’étais pas plus haut qu’une botte de cavalier. Cependant le grand air de la campagne m’avait donné la vie, la santé et un peu de vigueur. J’allais alors tous les jours chez les fermiers des environs demander à dîner, et souvent, après m’avoir bourré mon petit ventre de bouillie d’avoine, on me donnait encore des morceaux de pain noir et des crêpes moisies pour emporter à la maison.

2. C’est le mot qui sert, en breton, à désigner les misérables chaumières, composées, en général, d’une seule pièce, où s’entassent avec leur famille les ouvriers agricoles, les journaliers. (a. le b.)

À huit ans, ma mère me confectionna une besace, et j’allai dès lors, non plus dans une seule maison, mais de ferme en ferme, pieds nus, à peine couvert de quelques haillons sordides, récitant ma prière de porte en porte ; je rentrais le soir, exténué, avec ma besace pleine de grossières farines, de crêpes moisies et de rognons de pain noir. Je continuai ce métier sans interruption jusqu’à l’âge de dix ans et demi. J’étais la Providence de la pauvre maisonnée ; j’y apportais plus de bien-être que mon père qui, cependant, bûchait aussi du matin au soir. Chose curieuse, et qui étonna bien des gens de nos environs, c’est que j’avais trouvé le moyen, dans ce triste métier et dans le milieu ignorant où je vivais, d’apprendre à lire le breton. Voici comment : il y avait dans notre village, qui était assez grand, une vieille fille qui était restée à coiffer sainte Catherine, et qui ne s’occupait guère en ce monde que d’assurer son salut éternel. Elle avait été servante chez le curé, où elle avait appris à lire le breton, du moins dans son livre de messe, et le catéchisme. Pour mieux mériter les grâces célestes, elle s’était donné pour mission d’initier tous les enfants du village aux saints mystères de la religion. C’était chez nous qu’elle venait faire le catéchisme, car elle aimait beaucoup ma mère qui lui racontait ses misères dans ce monde et la joie qu’elle avait d’être pauvre, puisque Jésus avait dit que les pauvres seuls seraient admis dans son royaume céleste. Ma mère savait aussi un grand nombre de cantiques édifiants, qu’elle chantait fort bien, d’histoires de revenants, d’hommes et de femmes enlevés par le diable au milieu de la danse, ou engloutis en terre pour s’être moqués d’une croix en passant devant elle ; des âmes de riches obligées de rester dans les caveaux, les cavernes ou au fond des étangs pour garder leurs trésors jusqu’à la consommation des siècles. D’autres femmes venaient encore chez nous, avec leurs grandes quenouilles et leurs longs fuseaux, accompagnées de leurs enfants, pour écouter les cantiques et les histoires, et aussi, sans doute, pour dire et écouter beaucoup d’autres choses. J’étais l’enfant gâté de la vieille fille, parce que j’étais gentil, disait-elle, docile et attentif, et parce que j’apprenais vite et bien. Au bout de dix-huit mois, je savais toutes les prières et tout le catéchisme sur le bout du doigt et lisais mieux qu’elle dans son vieux livre de messe, tandis que les autres étaient encore, pour la plupart, à bégayer les premières leçons du catéchisme : les trois quarts avaient renoncé à apprendre l’alphabet, et le reste était toujours dans les éternels b a ba, b o bo, b u bu.

Je fis alors ma première communion avec un grand succès. Le curé, sachant que je savais lire, me donna un joli livre de messe. J’étais heureux et fier, j’étais cité en exemple aux autres enfants. Ce fut le premier jour de bonheur de ma vie, et plus tard, alors que je sus un peu le français et que je vis un certain cantique sur un vieux livre, ce jour heureux me revint en mémoire. Dans ce cantique, il y avait un couplet qui disait :

Te souviens-tu de ce jour plein de charmes

Où, de Jésus adorant l’humble croix,

Ton cœur enflé, tes yeux mouillés de larmes,

Tu reçus Dieu pour la première fois ?

Ô jour céleste ! Ô pure et douce ivresse !

Amour sacré, qu’êtes vous devenu ?

Dieu se soutient de la sainte promesse.

Mais toi, chrétien, dis-moi, t’en souviens-tu ?

Après ma première communion, je n’allai plus mendier ; j’allais en journée avec mon père dans les fermes pendant l’été, et l’hiver, je l’aidais à faire des fagots ou à creuser des trous pour mettre des plants. À treize ans, après les trois communions réglementaires parmi les enfants, je trouvai à me placer comme troisième domestique dans une ferme. Mes débuts ne furent pas heureux. J’avais plus de volonté et de courage que de force ; je ne voulais pas perdre avec les autres domestiques, beaucoup plus forts que moi. Je fis tant d’efforts pour les suivre que, bientôt, je tombai malade et fus obligé, pour me guérir, de retourner chez mes parents. Ce fut en pleurant que je rentrai chez moi, où j’allais être encore à charge, là où il y avait déjà bien des bouches de trop. Je fis une terrible maladie. On crut encore une fois que c’en était fait de moi. Le curé était venu me donner les derniers sacrements. Les médecins, en ce temps-là, étaient complètement inconnus dans nos campagnes, et, ne l’eussent-ils pas été, nos moyens ne permettaient pas de les quérir. En revanche, nos pays bretons étaient remplis de prétendus sorciers et sorcières. Il en vint plusieurs me voir. L’un disait que mes côtes étaient tombées, l’autre que c’était l’os du sternum, — ench ar galon.

Vint enfin la vieille fille, mon institutrice, qui prétendit que c’était un sort qu’on m’avait jeté, par jalousie, à cause que j’étais plus savant que les enfants des riches. Il fallait donc, selon la béate fille, trouver quelque chose de divin pour combattre la puissance diabolique, et, pour cela, elle ne trouva rien mieux que promettre une bonne chandelle à Notre-Dame de Kerdevot, qui, en ce temps-là, était en grande faveur dans toute la Basse-Bretagne, et qui était justement dans notre commune. Elle conseilla aussi d’aller chercher quelques bouteilles d’eau à la fontaine qui était auprès de la chapelle de cette bonne vierge, puis elle me dit de réciter le plus souvent possible des pater et des ave à l’adresse de cette divine mère, qu’elle allait elle-même supplier dans ses propres prières. Elle alla chercher deux bouteilles d’eau à la fontaine miraculeuse. Je récitai plusieurs pater et plusieurs ave, après avoir dégusté, matin et soir, un verre de cette boisson miraculeuse qui devait être, surtout à cette époque, plus propre à communiquer des maladies qu’à les guérir. En ce temps-là, Notre-Dame de Kerdevot jouissait d’une réputation et d’une vogue extraordinaires, à peu près comme celles dont jouit plus tard, à la Salette et à Lourdes, la Vierge de l’Immaculée Conception. Tous les enfants scrofuleux, les teigneux, tous les hommes et les femmes affligés de plaies variqueuses ou cancéreuses allaient se plonger dans cette fontaine et y décrasser leurs plaies. Ma mère et la vieille fille me recommandèrent surtout d’avoir la foi et une grande confiance dans le Sauveur du Monde et en sa divine mère. De la foi, j’en avais alors de quoi transporter toutes les montagnes, et ce fut sans doute, comme disait la bonne fille, cette foi solide qui me sauva autant, sinon plus, que l’eau de la fontaine de Kerdevot.

Au bout de deux mois, je fus complètement rétabli, et je fus conduit par la vieille et ma mère, pieds et tête nus, porter une chandelle de vingt sous à la Vierge. Ce fut au printemps, et bientôt je retournai aider mon père à faire des fagots de landes ; puis, durant l’été, j’allai en journée, aux foins et à la moisson. J’avais alors quatorze ans. Nous étions en 1848. Louis-Philippe était parti et nos vieux paysans ne parlaient plus que de Napoléon, qui avait promis des croix, des médailles et des pensions à tous ceux qui avaient servi sous son oncle, et beaucoup de belles choses à tout le monde. Mon père avait aussi servi le « Vieux » aux derniers jours ; il avait assisté aux dernières batailles de 1814 : il fut blessé aux environs de Paris, et entra à l’hôpital, d’où, après sa guérison et après l’abdication de l’Empereur, il fut renvoyé chez lui sans congé, sans aucun papier. Il ne pouvait donc pas certifier qu’il avait servi le « Vieux » et ne put rien obtenir du neveu, pas même la fameuse médaille de Sainte-Hélène ou de chocolat, comme on l’avait appelée. Il en fut un peu déçu et chagriné, surtout quand il pensait à cette balle qui était restée dans sa tête, et qui, selon lui, était le meilleur des certificats de présence sur le champ de bataille.

2. En service

Au premier janvier 1849 ; je trouvai à me placer dans une ferme, où travaillaient déjà deux autres domestiques mâles et deux femmes. À cette époque, toutes les prétentions, tout l’orgueil des jeunes campagnards consistaient à montrer leur force physique et leur adresse dans les travaux des champs ou dans les jeux. Aux pardons, dans les assemblées, entre jeunes gens, il n’était question que de force et d’adresse ; les fermiers en parlaient aussi entre eux, afin de pouvoir faire leur choix lors du louage des domestiques ; les jeunes filles à marier en jasaient également, car elles aussi avaient à faire leur choix. Mon père avait été et était encore un maître à manier tous les outils agricoles ; il m’avait donné de bonnes leçons pour l’entretien et le maniement de ces outils. Avec cela, et mon courage aidé par l’amour-propre, je me sentais capable de suivre sinon les plus forts, du moins ceux de moyenne force, et surtout les filles de fermes, avec lesquelles il ne fallait pas rester en arrière, sous peine de perdre tout prestige et l’estime même de ces filles, qui étaient très heureuses et très fières de vous battre, car elles obtenaient d’être citées et trouvaient à se placer plus avantageusement ou même à se marier ; le malheureux vaincu devenait un objet de moqueries et d’injures, et par suite, trouvait difficilement à se replacer. Je fus assez heureux pour me tirer de cette première année tout à mon honneur et à mon avantage. J’acquis ainsi d’emblée une double réputation à rendre jaloux tous les autres : j’étais un ouvrier capable, doublé d’un petit savant, car alors, quand on voyait un homme à la messe avec un livre, on le prenait pour un grand savant. J’emportais toujours le mien, celui que le curé m’avait donné. De plus, j’étais chargé par la fermière, sur les conseils du curé, de lire tous les soirs la Vie des saints et de dire les Grâces que je savais par cœur et que je scandais pathétiquement, avec une grande onction, un peu mêlée, peut-être, de fierté et d’orgueil, qui pouvaient ôter à mes prières toutes leurs vertus.

Je passai ainsi mon temps entre trois ou quatre fermes, jusqu’à la fin de 1852 ; j’avais alors dix-huit ans et je commençais à me demander si j’étais condamné à passer toute ma vie dans ce rude métier et dans ce triste milieu de misères, de superstitions et d’ignorance. J’avais déjà entendu et vu certaines choses qui me faisaient réfléchir, des choses qui étaient en contradiction avec ce que nous disait le curé et avec ce que je lisais dans mes livres bretons. J’écoutais beaucoup les vieux, et ma mémoire bien développée retenait tout. De vieux marins, pendant l’hiver, quand la pêche ne donnait pas, venaient dans les fermes demander quelques morceaux de pain et souvent à loger, et promettaient, pour payer leur logement, de nous raconter leurs longs voyages. Tous, ils nous affirmaient avoir été jusqu’au bout du monde, ou du moins jusqu’à la limite au delà de laquelle il était interdit à l’homme de passer. Ce devait être là, d’après eux, l’entrée de l’enfer, car il y avait, disaient-ils, une puanteur insupportable. D’un autre côté, ils affirmaient avoir été tout près du soleil.

Un jour, ou plutôt un soir, je vis arriver un grand maigre, avec un gros livre sous le bras, demandant à loger. Celui-là n’avait pas l’air d’un marin, car, nos marins bretons d’alors, je parle des pêcheurs, n’avaient que faire de livres. Après avoir formulé sa demande presque d’un ton d’autorité, il s’assoit à table sans même attendre de réponse. Qui était donc cet homme voyageant ainsi avec ce grand livre, et qui avait plutôt l’air d’un maître que d’un solliciteur ? Nous étions en train de souper ; on lui trempa une écuellée de soupe qu’il mangea de bon appétit, accompagnée d’une bonne tranche de lard et d’un morceau de pain noir. Je ne pouvais quitter mes yeux de cet homme et surtout de son livre, dans lequel j’aurais bien voulu mettre mon nez. Il avait les cheveux taillés en brosse, contrairement à l’usage du pays où tout le monde portait les cheveux longs, il avait des grands yeux bien ouverts, le front haut et découvert, le nez un peu long, sans être pointu, une large bouche, un menton plat et un peu rentrant. À cette époque, je commençais déjà à observer les hommes, surtout les hommes qui me paraissaient extraordinaires, qui étaient placés ou qui se plaçaient au-dessus des autres par leur talent et leur instruction.

C’était un phénomène en ce temps de trouver dans nos campagnes bretonnes, en dehors du curé, un homme sachant parler le français, et surtout sachant le lire et l’écrire. Lorsque notre homme se fut bien restauré et eut allumé sa pipe, il dit en mettant sa main sur son livre :

— Voilà un livre qui vous intrigue un peu, n’est-ce pas ? Je vois que tout le monde a les yeux dessus.

— Oh ! oui, sûr, répondit le patron, voilà le petit là (en me montrant du doigt), qui voudrait bien avoir ses yeux dedans et non dessus.

— Oh ! oh ! fit l’homme extraordinaire, il sait donc lire, le petit ?

— Oh ! oui, répondit à son tour la patronne avec un peu de flatterie, certainement il sait lire presque aussi bien que le curé. Regardez la Vie des saints qui est là, et le livre de messe que le curé lui a donné : il lit tout cela au galop.

— C’est fort bien, ça, dit l’homme, mais tout ça c’est du breton, et le livre que j’ai ici, ce n’est plus du breton ni même du français.

Une des bonnes dit alors :

— Jean-Marie — c’était moi — sait lire le latin aussi. Elle croyait sans doute, cette pauvre fille, comme bien d’autres le croyaient alors, qu’il n’y avait dans le monde que le breton, le français et le latin.

Mais l’homme répondit que son livre n’était pas non plus en latin ; nous nous regardions tous, étonnés. En quelle langue pouvait-il être alors, ce fameux livre mystérieux.

— Ce livre, dit-il enfin, est en grec, une langue perdue depuis longtemps et qu’en Bretagne je suis le seul à connaître. Avec les choses qu’il y a dans ce livre, je pourrais faire tout ce que je voudrais, si je ne craignais d’épouvanter les gens ignorants comme ils sont tous dans ce pays-ci. Il y en a cependant quelques-uns qui commencent à m’écouter, comme il y en a qui ont écouté mon prédécesseur, celui qui possédait ce livre avant moi. Vous avez sans doute entendu parler des travaux extraordinaires qui ont été exécutés dans une seule nuit, sans le concours d’aucun être humain : des murailles de plusieurs lieues de longueur ont été bâties de cette façon, de grands étangs et des marécages ont été desséchés, de grands taillis et des champs de landes ont été coupés et fagotés en une nuit, sans que personne y ait touchés. Vous avez eu parmi vous, et vous en avez encore, des hommes d’une force extraordinaire, soit pour la lutte, soit pour porter des charges ou pour travailler aux champs. Vous avez tous entendu parler d’un nommé Péron, qui portait à lui seul le fardeau que quinze hommes réunis ne pouvaient bouger, et faisait dans sa journée six cents fagots, quand les autres pouvaient à peine en faire deux cents. Il mit un jour, en place une auge de pierre que dix hommes avec des leviers n’avaient pu placer en une demi-journée. Vous voyez aussi des hommes qui gagnent toujours au jeu et d’autres qui découvrent des trésors. Eh bien, mes amis, ces choses-là, comme vous savez, ne se font pas par les forces, par les talents, ni par le savoir ordinaires : il faut pour cela savoir autre chose que son pater. C’est dans ce livre-ci qu’on peut trouver tous les moyens, toutes les recettes nécessaires pour pouvoir surpasser les autres en quoi que ce soit : il s’agit seulement de savoir par cœur certains noms et certaines formules qui sont là dedans, de posséder certaines herbes, du sang et le cœur de certains reptiles ou oiseaux, de soumettre son corps à certains procédés qui tous sont indiqués dans ce livre.

Personne n’avait soufflé mot, pendant que cet étrange personnage nous débitait d’un ton doctoral les belles choses qu’on pouvait faire avec son livre. Je n’avais pas quitté un instant mes yeux de la figure de cet homme. Je croyais voir ses yeux et sa bouche s’agrandir, et même sa taille, à mesure qu’il parlait ; j’avais une grande envie de regarder sous la table pour voir les jambes de ce docteur ambulant : j’avais déjà entendu raconter que le diable se déguisait souvent pour venir dans les fermes tenter les paysans de toute manière, par des marchés, des propositions de mariages, par le jeu de cartes surtout, où il perdait des sommes fabuleuses ; seulement, s’il pouvait jouer toute une nuit sans être reconnu, tous les joueurs lui appartenaient de droit. Heureusement pour les joueurs, une carte ou quelques sous tombaient toujours à terre avant la fin de la nuit ; alors on était obligé d’avoir la chandelle pour les chercher, de sorte qu’en regardant sous la table, on apercevait les jambes poilues et les pieds fourchus du commis-voyageur de l’enfer. Aussitôt, celui-ci était obligé de détaler, non sans faire un bruit infernal, en renversant bancs et tables, et même en emportant un coin de la maison.

Ce diable-là allait aussi aux grandes noces, et là, déguisé en beau garçon, il invitait à danser les plus belles filles, qui étaient fières et glorieuses de danser avec un si beau gars, si bien habillé. Mais tout à coup, au milieu de la danse, le beau diable se rendait invisible ; il enlevait la jeune fille et partait avec elle à travers les airs. Toutefois, ici comme au jeu de cartes, le diable était souvent joué et perdait la partie. Car les joueurs de biniou, lorsqu’ils voyaient un beau couple qui dansait mieux que les autres et avec plus d’ostentation, ne le quittaient pas des yeux, et, quand ils s’apercevaient de la ruse du malin, ils s’empressaient de renverser la vapeur de leurs instruments, c’est-à-dire qu’ils entonnaient l’air de Santez Mari², auquel le diable ne pouvait résister. La jeune fille était sauvée ; il ne lui restait qu’à aller trouver le curé, pour se faire bénir en confessant son orgueil. Le curé la bénissait, la sermonnait et lui faisait promettre de ne plus retourner dans ces lieux de perdition.

2. Sainte Marie.

Voilà des choses dont on entendait parler tous les jours à cette époque, par des gens graves et sérieux, qui affirmaient les avoir vues, de leurs yeux vues, ou les avoir entendu raconter par des gens dont ils étaient sûrs comme d’eux-mêmes ; et voilà à quoi je pensais ce soir-là, en regardant cet homme étrange, avec son livre plus étrange encore, sur lequel il tenait sa main comme s’il craignait de le voir s’envoler. Un moment cependant, il fit semblant de l’entrouvrir en disant : « Oui, il y a de belles choses, là dedans. » Il allait sans doute nous dire comment on pouvait arriver à posséder toutes les recettes indiquées dans ce livre, lorsque la fermière lui dit :

— Mais c’est un livre du diable que vous avez là !

— Non, dit-il, le livre n’est pas du diable ; le diable est trop bête pour faire des livres. Seulement il est question, dans ce livre, non d’un seul diable, mais de centaines et de milliers de diables, par lesquels l’univers est corrompu. Or, dans ce livre, on trouve tous les moyens de chasser ces esprits malins, lorsqu’ils font du mal, ou de les appeler lorsqu’on peut avoir besoin d’eux pour porter les gros fardeaux, faire des gros travaux, et, dans ces conditions, le bon Dieu doit être très content de voir l’homme plus fin que le malin des malins.

— Ta, ta, ta, ta ! dit la fermière, notre curé défend tous les livres qui ne sont pas bénits, et celui-là ne l’est pas, car je vois des lettres rouges là dedans.

En effet, pendant que l’homme avait tenu son livre entrouvert, la patronne avait pu voir les grosses lettres qui étaient en tête de la première page ; mais elle n’avait pas vu autant que moi, car, malgré qu’il cherchait à les soustraire à ma vue quand il sut que je savais lire, j’eus le temps de voir par-dessus sa main six lettres majuscules, qui formaient parfaitement le mot Albert ; elles étaient effectivement imprimées en rouge.

Mais la patronne me dit :

— Allons, Jean-Marie, il est temps de dire les Grâces et d’aller nous coucher.

Je me levai et j’allai m’agenouiller au bout de la grande table, place d’honneur réservée à celui qui dit les Grâces. L’homme au livre alla aussi s’agenouiller au bout du petit banc, non loin de moi. Après avoir fait et prononcé mon signe de croix d’une voix grave et solennelle, comme l’usage l’exigeait, je jetai vivement un coup d’œil sur les jambes et les pieds de notre voyageur. Ne voyant rien de suspect, j’entamai les Grâces, qui commençaient toujours par : « Nous nous mettons à genoux en présence de Dieu et de sa très sainte Mère, pour implorer leurs grâces et leurs miséricordes, etc., » pour finir par « Doue a bardono d’an anaon (que Dieu pardonne aux âmes abandonnées). » Les prières du soir, en ce temps-là, étaient très longues : il fallait adresser de nombreux pater et ave à la mère du Sauveur, à tous les saints, patrons ou protecteurs de l’évêché, de la paroisse, des chemins, des bestiaux, du bon et du mauvais temps, des prisonniers et des soldats, puis beaucoup de de profondis pour la délivrance des âmes du purgatoire, surtout pour celles qui étaient parties de la maison et particulièrement la dernière.

Les prières terminées, la patronne nous dit, aux deux autres garçons et moi, de conduire le voyageur à son lit, qui était un petit coin de l’étable, où couchaient tous les mendiants ambulants ; ils étaient libres d’aller prendre dans la meule autant de paille qu’ils en voulaient pour confectionner leur couche. Ceux qui avaient peur d’avoir froid ou qui trouvaient leur couverture de paille trop légère, l’un des garçons qui les conduisait prenait le trident qui était toujours là, et leur couvrait les pieds et les jambes d’une bonne couche de fumier frais. Notre homme s’y installa aussi avec son livre qu’il mit sous sa tête, par précaution, sans doute, ou pour faire mieux entrer dans sa cervelle les fameuses recettes qu’il voulait enseigner aux autres et dont il sentait probablement avoir grand besoin lui-même. Je vis bien alors que celui que j’avais été sur le point de prendre pour un diable déguisé était en effet un bien pauvre diable. Nous avons appris plus tard que c’était un vieux vagabond, qui avait été enfant de chœur dans sa jeunesse ; après, il n’avait jamais voulu travailler. Il s’était procuré ce vieux bouquin, pensant peut-être trouver là sa fortune ; mais, après avoir vainement essayé toutes les recettes que le livre contenait, il voulait les faire essayer aux autres moyennant finances.

C’était un de ces sorciers, jeteurs de sorts, guérisseurs, rebouteurs, dont nos campagnes bretonnes étaient infestées, et que beaucoup de gens craignaient et respectaient à cause de leur prétendue science cabalistique, avec laquelle ils pouvaient faire beaucoup de mal, mais aussi beaucoup de bien, disait-on. Du bien, je ne crois pas ; mais, du mal, je suis sûr qu’ils en faisaient. Ils volaient tous les jeunes gens assez naïfs pour croire à leurs procédés de sorcellerie, en vue d’épouser de jolies filles riches ou d’avoir de la force et de l’adresse, de la chance aux jeux ou de découvrir des trésors. Ils volaient aussi les pères et les mères en leur vendant des recettes infaillibles pour bien placer leurs filles, pour faire tirer un bon numéro au garçon lors du prochain tirage au sort, en leur vendant de petits sachets, dans lesquels ils mettaient quelques herbes et de petits cailloux, pour protéger les maisons de l’incendie et de la foudre, pour garantir les bestiaux de toutes maladies contagieuses. Leur vaste science suffisait à tout. Les médecins, les chirurgiens, les pharmaciens, les savants de tous métiers n’étaient que des imbéciles pour eux, et, de ce côté-là, ils étaient sûrs d’avoir raison auprès des campagnards qui ne croient pas à la science.

Mais où ils avaient tort, ces sorciers, c’était de mettre leurs pouvoirs au-dessus de la puissance des saints qui, pour les Bretons, étaient alors, et qui sont encore aujourd’hui, les plus grands médecins et les plus grands savants à qui l’on puisse s’adresser, dans les plus grandes calamités comme dans les plus petites misères de la vie. Sainte Anne, à Auray et à la Palud ; Notre-Dame, à Rumengol et à Kerdevot, attiraient et attirent à elles presque toute la clientèle des malades et des infirmes, des chercheurs de fortune et de bonheur. On n’avait donc recours aux sorciers que dans des cas exceptionnels, désespérés, après avoir vainement consulté tous les saints et toutes les Notre-Dame. On conçoit bien que les idées philosophiques, dont on peut apercevoir quelques-unes ci-dessus, ne m’étaient pas encore venues à l’époque dont je parle. Il était du reste bien difficile d’avoir des idées dans un milieu où il n’en existait pas. Je me trompe ; il y en avait quatre : la vie, la mort, le paradis et l’enfer.

Par la vie, on entendait un séjour d’épreuves terribles, de travail, de prières, de privations, de misère et de souffrance qui doivent conduire l’homme à la vraie vie, à la vie éternelle, dans ce beau ciel où sa place est prête depuis longtemps ; mais ceux qui ne suivent pas constamment cette voie douloureuse iront inévitablement au feu éternel. C’étaient là toutes les pensées des Bretons de ce temps. On était heureux d’être pauvre et de souffrir : on suivait ainsi le chemin suivi par Jésus lui-même. J’avais lu dans mon livre de messe certains passages des Évangiles : que le Messie n’était venu que pour sauver les pauvres, qu’il était plus difficile à un riche d’entrer dans le royaume des cieux que de faire passer un chameau par le trou d’une aiguille. Mais, sans avoir alors d’autres idées que celles de tout le monde, mon esprit commençait à avoir certaines inquiétudes ; il avait de vagues idées d’émancipation ; il lui semblait déjà qu’il y avait dans tout ce qu’il voyait et qu’il entendait des choses excessives, des contradictions désolantes.

J’avais souvent entendu mon père et ma mère dire qu’ils avaient vu et entretenu des âmes du Purgatoire, venues tout exprès leur demander des prières ou des messes pour être délivrées de ce lieu de supplice temporaire. Mon père voyait à chaque instant passer dans la nuit des convois funèbres, où des ombres fantastiques figuraient parfaitement les personnes, sans qu’on pût nommer cependant le futur mort, dont le fantôme faisait ainsi le trajet d’avance. Il affirmait avoir vu des propriétaires et de riches fermiers, morts dans l’impénitence dernière, venir ravager leurs propriétés après leur mort et empêcher les gens de prendre aucun repos la nuit. On était obligé alors d’avoir recours à un prêtre pour arrêter le perturbateur nocturne. Mais tous les prêtres n’avaient pas le pouvoir nécessaire : la besogne était rude. Mon père en avait vu plus d’un revenir à la ferme tout trempé de sueur, ayant lutté pendant plusieurs heures contre le délinquant, mais déclarant qu’il le tenait tout de même, bien garrotté et renfermé à double tour dans une espèce de valise noire destinée à cet usage. Il assurait alors les gens de la ferme qu’ils n’avaient désormais plus rien à craindre de ce vilain tapageur, qu’il se chargeait de lui régler son compte.

Mon père voyait aussi très souvent, surtout aux croisements de chemins, de petits lutins, des « courigans » ou « couriquets », qui lui jouaient de vilains tours, en l’obligeant à jouer ou danser avec eux toute la nuit, ou en le conduisant dans un mauvais chemin rempli de ronces et d’épines, d’où il ne sortait qu’au point du jour, avec ses hardes et sa peau en lambeaux et ensanglantés. Non seulement mes parents, mais tout le monde, même des jeunes gens de mon âge et au-dessous, disaient avoir vu toutes ces choses. Moi seul, je ne voyais rien. Cependant j’avais souvent voyagé la nuit, surtout quand j’exerçais la profession de mendiant, et plus tard quand, domestique, j’allais à toute heure de nuit chercher les bestiaux dans les bois et les garennes, aux endroits mêmes que l’on disait habités par les couriquets. Aucun de ces petits lutins ne vint jamais me troubler dans mes recherches nocturnes. Je n’étais donc pas fait comme tout le monde ? Mes yeux ne voyaient pas comme les yeux des autres ?

En 1853, parut une comète qui devint, dans nos campagnes, l’objet de toutes sortes de prophéties plus ou moins sombres. Les uns y voyaient un signe de la colère de Dieu contre les crimes et les péchés du monde ; les autres y voyaient l’annonce d’une grande famine ; d’autres enfin, qui étaient les plus nombreux, je crois, y voyaient tout simplement l’avertissement d’une terrible guerre. Ceux-ci eurent raison et ne manquèrent pas de s’applaudir de leurs talents prophétiques : la guerre de Crimée fut déclarée moins d’un an après l’apparition de cette comète. Tout le monde, excepté moi, bien entendu, avait aussi vu, en ce temps-là, le ciel tout rouge une nuit. Cette rougeur céleste avait été l’objet à peu près des mêmes commentaires que la comète. Beaucoup assuraient avoir vu des armées immenses combattre à travers ces nuées rouges. Il y en avait même qui disaient s’être reconnu, avec beaucoup d’autres, dans ces mêlées effroyables, préludes d’autres luttes plus terribles qui devaient bientôt se livrer sur la terre. Plusieurs avaient vu Napoléon Ier, avec son petit chapeau et son cheval blanc, courir sus aux bataillons et escadrons qui fuyaient en jonchant leur route de cadavres d’hommes et de chevaux.

J’écoutais ces dernières prophéties avec un certain enthousiasme. J’avais souvent entendu raconter les grandes batailles de Napoléon par mon père et par d’autres, qui avaient été plus longtemps et plus loin que lui. J’avais dix-huit ans, et cette guerre, suivant la dernière prophétie, devait arriver sous peu ; j’en serais donc probablement, si toutefois mère Nature voulait se dépêcher de m’agrandir un peu, car alors je n’avais pas encore la taille d’un soldat.

3. Pour apprendre à lire

J’étais alors au service de M. Olive, de Kermahonec en Kerfeuntun. Ce monsieur était venu là pour enseigner l’agriculture aux Bretons ; il donnait des leçons théoriques à l’école des Likès, à Quimper, aux fils des riches propriétaires du département, qui venaient une fois par semaine à la ferme pour faire de l’agriculture pratique. On envoyait souvent des escouades vers moi, soi-disant pour m’aider à couper les fourrages, les ramasser, les transporter et les distribuer dans les râteliers pour faire la litière, et, en vérité, pour rire et pour m’embêter dans mon travail. Ils pouvaient se moquer de moi à leur aise, puisque je ne savais pas un mot de français, et, à eux, il leur était défendu de parler breton. Ces jeunes gens laissaient tomber des morceaux de papier que je ramassais avec soin, cherchant à y déchiffrer quelque chose. Malheureusement, je ne connaissais pas les lettres écrites à la main.

Un jour, cependant, je ramassai une grande feuille, sur laquelle tout l’alphabet se trouvait en plusieurs formes ; il y en avait même qui ne différaient guère des lettres imprimées. Ce fut pour moi une grande découverte. J’eus bientôt fait d’apprendre ces lettres ; en moins d’un mois, je pouvais lire tous les morceaux de papier que les écoliers semaient dans la ferme. Ce n’était pas bien difficile, du reste, car tout ça était bien écrit, presque moulé, et tout des mots concernant l’agriculture, tels que charrue, herse, vache, cheval, etc. Un autre jour, je trouvai un crayon ; j’essayai de copier les lettres et les mots que je pouvais lire. Ce travail me parut plus difficile ; j’avais beau m’escrimer, je ne pouvais arriver à former une seule lettre semblable à celles que je voyais tracées sur mon alphabet. Je n’avais pas beaucoup de temps à donner à ce travail, et encore je ne pouvais ou je ne voulais le faire qu’à la dérobée : j’avais peur d’être surpris dans ce travail qui n’entrait pas dans mes attributions de soigneur de vaches.

Malgré les soins que je mettais à me dissimuler, je fus trahi et vendu par la mère de madame Olive. C’était une vieille bonne femme qui allait souvent, quand le temps était beau, se promener dans les champs, ramasser des fleurs sauvages et respirer l’air des bois et des prairies. Un jour, je gardais mes vaches dans un des champs les plus éloignés de la ferme, où je me croyais à l’abri de tous yeux indiscrets. Ce jour-là, je m’étais muni d’une grande feuille de papier blanc que je comptais couvrir dans ma journée. Des mots : vaches, taureaux, cheval, charrue, arbre, etc. Elle me vit travailler :

— Donnez-moi votre papier, me dit-elle, je veux voir cela de près. C’est vous qui avez fait ça ?

Je répondis timidement :

— Oui.

— Mais alors, vous savez donc lire et écrire ? Où est-ce que vous avez appris tout ça ?

— Il y a longtemps, madame, que je sais lire le breton, et, depuis que je suis ici, grâce à ces morceaux de papier que les écoliers laissent tomber de leurs poches, je suis arrivé à lire un peu le français.

— Cela me paraît extraordinaire, dit-elle, sinon incroyable. Je vais montrer cela à mon gendre.

— Si vous faites cela, madame, lui dis-je, je suis perdu. M. Olive va me chasser tout de suite quand il saura que je m’occupe d’autre chose que de ses vaches. Je veux bien m’en aller à l’amiable, mais je ne tiens pas à être chassé comme malpropre.

La vieille mère m’assura cependant qu’il n’en serait rien, que M. Olive en serait même très content. Il fit semblant de l’être, en effet ; mais je ne me trompais pas : il était plus étonné que charmé ; il trouvait incroyable que j’aie pu apprendre cela par moi-même ; il disait que c’était dommage que je n’eusse pas de fortune qui me permît d’aller faire mes études, qu’on aurait certainement fait de moi quelque chose. C’était me dire à peu près ce que je pensais moi-même, et depuis longtemps. Mes pensées allaient encore plus loin : j’avais entendu dire que certains enfants pauvres, orphelins ou abandonnés, avaient été recueillis par des gens charitables et, mis à l’école ou en apprentissage, étaient parvenus à de bonnes positions, voire même quelques-uns à la célébrité. Je songeais que si une pareille faveur était tombée sur moi, on aurait fait de moi tout ce qu’on aurait voulu : j’avais un tel désir d’apprendre, un tel goût et une si bonne volonté, que j’aurais, je crois, dévoré bien vite tout ce qu’on aurait bien voulu m’enseigner.

Mais je vis bien que cette faveur ne devait pas tomber sur moi, et que si je voulais m’instruire, — et je le voulais sérieusement, — je ne devais compter que sur moi-même : comment ? Je ne voyais d’autre moyen que de me faire soldat. Mais je n’osais pas me présenter encore de peur d’être refusé, faute de taille, ou pour quelque défaut physique. À la fin de l’année, ayant dix-neuf ans passés, je songeai qu’il était temps, sinon de chercher une position sociale, au moins d’essayer de sortir de l’état de vacher, qui était, alors comme aujourd’hui, considéré comme la plus basse de toutes les conditions. Je ne pouvais jamais m’absenter, mes bêtes exigeant une surveillance et des soins continus. Cependant, un dimanche soir, après avoir soigné mes vaches et bien regardé si rien n’était en défaut, monsieur et madame venant souvent passer leur inspection, je courus vite, à travers les champs, jusque chez M. Danion, grand propriétaire au Kerloch, non loin de Kermahonec. M. Danion était alors maire de Kerfeuntun. C’était un bon homme, un peu orgueilleux et fier d’avoir été choisi pour maire par « l’empereur », mais il aimait à rire et à plaisanter avec tout le monde.

En me voyant entrer chez lui à cette heure, il me dit tout de suite :

— Tiens, je parie que le pot saout² de Kermahonec a déserté ; il est vrai que tu as fait plus que ton temps : jamais pot saout n’était demeuré là aussi longtemps que toi.

2. Gardeur de vaches.

Et, sans me laisser le temps de répondre :

— Veux-tu venir chez moi, non plus comme vacher, bien entendu, mais comme domestique ordinaire. Il m’en faut encore un.

— Je venais justement pour cela, vous l’avez deviné, monsieur le maire.

— Eh bien, je te donnerai, comme au précédent, soixante-dix francs de gages, deux chemises et deux paires de sabots, et ici tu auras ta liberté le dimanche et les jours de fêtes ; es-tu content comme ça ?

— Oui, monsieur le maire, répondis-je vivement.

Car j’étais bien content d’être enfin considéré presque comme un homme. Je retournai à Kermahonec, le cœur joyeux. On était en train de souper quand j’y arrivai. On ne s’était pas aperçu de mon absence, car il m’arrivait assez souvent d’être le dernier à table, à cause de mes travaux particuliers.

Lorsque madame apprit que je m’étais engagé ailleurs, elle me fit un petit sermon, en me disant qu’on comptait sur moi encore au moins une année, que M. Olive était très content de moi, et qu’il entendait augmenter mes gages. Je répondis à madame que je voulais changer un peu de métier, que j’avais dix-neuf ans, et que je me trouvais trop âgé pour rester garçon de vaches, et que, du reste, je m’attendais d’aller au service aussitôt que je pourrais. On ne me dit plus rien, et quinze jours après, j’étais installé chez Danion. Ce fut pour moi un grand changement ; plus de ces embarras, plus de ces tracas dont, à Kermahonec, j’en avais plus à moi seul que tous les autres domestiques ensemble. Je n’avais plus que ma journée de travail comme les autres, et la nuit je pouvais dormir tranquille.

Cependant, un embarras d’un genre tout particulier me fut bientôt suscité chez M. le maire. Il avait une nièce, orpheline, dont il était le tuteur. Elle avait alors seize ou dix-sept ans, et n’avait jamais rien fait que sa volonté : son tuteur la laissait faire. Elle n’avait jamais voulu rester à l’école ; je crois même qu’elle ne savait ni lire ni écrire. En revanche, elle savait parler le français, ayant été élevée en ville et continuant d’y aller presque tous les jours pour y dépenser son temps. M. le maire savait lire et écrire et passait même pour le paysan le plus instruit du pays : il recevait un journal deux ou trois fois par semaine. Ce journal, il le laissait souvent traîner dans la maison, dans les hangars, dans les étables et les écuries. Quand je le trouvais, je le ramassais et je me cachais pour le lire, car je comprenais déjà beaucoup de mots français : j’avais eu soin, au premier de l’an, quand j’avais reçu mes petits gages de Kermahonec, d’acheter un modeste habillement et un petit vocabulaire français et breton que je tenais soigneusement caché dans mes poches. Tous les jours, après la collation, je me dépêchais de courir du côté du champ où nous travaillions, et là, caché derrière une haie ou un buisson, je lisais mon journal, ou plutôt le journal du maire, tout en consultant mon petit vocabulaire presque à chaque mot, en attendant que les autres domestiques arrivassent lentement, en fumant leur corn-butun et en causant jusqu’au pied de l’ouvrage. Alors j’enfonçais mon journal et mon vocabulaire dans mes poches, et je me trouvais prêt à reprendre le travail comme les autres.

Je réussis à cacher ainsi mon jeu pendant plus de trois mois, car le maire ne faisait guère attention à la disparition de son journal, que je remettais du reste, le plus souvent, à la place où je l’avais pris, après avoir essayé, à l’aide de mon petit guide, de déchiffrer quelque chose de son contenu. Cependant, un dimanche du mois d’avril, j’allai chercher des nids, toujours avec mon petit bagage enseignant. La journée était belle, chaude même. Après avoir parcouru plusieurs champs sans trouver aucun nid, je m’assis dans un coin, sur l’herbe, déjà bien haute en cet endroit ; je pensais être à l’abri de tout œil indiscret ; je déployai mon journal et mon vocabulaire. J’avais déjà lu et relu pour la troisième fois ce journal en cherchant à comprendre ou à deviner tous les mots ; malheureusement, beaucoup de ces mots ne se trouvaient pas dans mon petit vocabulaire, notre pauvre langue bretonne étant trop arriérée pour avoir des mots correspondant aux mots français. J’allais recommencer pour la quatrième fois, lorsqu’un éclat de rire, bien connu de moi, me fit dresser la tête. J’avais devant moi la belle nièce de M. le maire, — la folle, comme le maire lui-même l’appelait. Elle avait ses mains croisées sur son tablier, sa lèvre inférieure doublant sur la supérieure, et elle faisait, des yeux et de la tête, des signes d’étonnement ; elle finit par dire : « Eh bien, eh bien, voilà un petit paysan qui veut lire dans les journaux ! Pourquoi allez-vous vous cacher pour lire ? » Je lui dis que j’avais appris à lire le breton étant tout jeune, et que, pendant l’année que je venais de passer à Kermahonec, j’avais essayé, grâce aux petits papiers semés par les écoliers, de déchiffrer un peu le français et même de l’écrire, et pour le lui prouver, je lui lis tout un article qu’elle comprenait très bien, me dit-elle, puisqu’elle savait le français, tandis que moi je le comprenais à peu près comme je comprenais le latin, même moins, je crois, car le petit livre de messe que le curé m’avait donné était moitié breton et moitié latin, et j’avais appris tout le latin qui était dedans ; je l’avais trouvé plus facile que le français.

Après avoir manifesté tout son étonnement, elle me dit qu’elle était venue chercher des nids, mais qu’en réalité elle me cherchait aussi, ayant supposé que je devais être de ce côté. Elle était quelque peu embarrassée depuis quelque temps, ne me voyant jamais le dimanche à la maison jouer aux cartes avec les autres domestiques ou aller avec en ville ou au bourg pour prendre une bonne petite soulographie. Maintenant elle était contente d’avoir éclairci le mystère, seulement elle me demanda si c’était toujours dans les champs que je passais ainsi mes dimanches.

— Non, dis-je, quand il fait froid ou quand il pleut, je me renferme dans le grenier où je suis sûr de ne pas être dérangé.

J’avais ramassé mon journal et le petit vocabulaire, et nous nous acheminâmes vers la ferme en causant. En arrivant, elle n’eut rien de plus pressé que de raconter à son oncle la découverte qu’elle venait de faire.

Je ne pouvais ni ne voulus rien nier. Le maire, après avoir laissé percer un peu aussi son étonnement, me demanda pourquoi j’allais ainsi me cacher pour lire : que je devais être, au contraire, fier de montrer mon savoir. Étant assez familier avec le maire, je lui dis franchement que ce n’était pas la peur qui me faisait me cacher ainsi, que jamais personne n’avait réussi à me faire peur, ni avec les lutins ni avec les couriquets, ni même avec le diable ; seulement, j’avais toujours craint, là comme ailleurs, de contrarier et de déplaire à mes maîtres en employant mon temps à autre chose qu’aux travaux de la ferme. Il se mit à rire et voulut mettre immédiatement mon intelligence à l’épreuve. Il me fit lire l’article que j’avais déjà lu à sa nièce dans le champ ; mais, ayant appris à lire dans le breton seulement, où toutes les lettres se prononcent, le maire me fit remarquer qu’en français il y avait beaucoup de lettres qui ne se prononçaient pas : car je disais ministrès, bataillonse, ils marchaiant, commandante.

À partir de ce jour, il me faisait lire presque tous les jours quelque article, soit dans son journal, soit dans quelque vieux livre, pour avoir le plaisir de rire de ma prononciation et peut-être aussi l’agrément de me corriger. Car il était très bon homme en tout, un peu moqueur, comme sont la plupart des Bretons, surtout ceux qui se croient un peu riches ou qui croient en savoir plus que les autres.

Maintenant que la mèche était vendue et que j’étais mis à mon aise par M. le maire, je n’avais plus besoin d’aller me cacher dans le grenier ou dans les champs pour étudier. Mais j’avais trouvé un embarras, cet embarras dont j’ai parlé plus haut, bien plus grand que celui d’aller me cacher dans les greniers. La jeune mineure, héritière d’une centaine de mille francs, avait pris avec moi, depuis quelque temps déjà, certaines familiarités qui me contrariaient beaucoup. Mais, à partir du jour où elle avait découvert le mystère, ce fut bien pis encore : je ne pouvais plus aller nulle part, dans les champs, au travail, sans qu’elle fût auprès de moi à m’agacer, à me tourmenter, à me faire toute sorte de niches. Cela était d’autant plus importun et plus pénible pour moi, que je ne pouvais, ou que je croyais ne pas pouvoir y répondre ni me défendre, trouvant qu’un pauvre valet de ferme de la plus basse extraction commettrait un crime en touchant ou en plaisantant une si riche héritière. Cela dura ainsi pendant tout l’été, pendant la fenaison et la moisson qui eurent lieu de très bonne heure, cette année de 1854.

4. Je m'engage

C’est alors que je résolus de tenter l’essai pour entrer dans l’armée, tant pour me soustraire aux importunités de la jeune héritière, qui devenaient de jour en jour plus gênantes, que pour mettre à exécution le projet, depuis longtemps arrêté dans ma tête et toujours remis par crainte d’un refus. L’occasion était bonne. La moisson était terminée : on ne pouvait pas me reprocher de vouloir me soustraire aux rudes travaux de la récolte. Et puis on parlait beaucoup de la guerre déjà déclarée entre les Russes et les Turcs, et à laquelle la France et l’Angleterre, nous disait le maire, allaient aussi prendre part.

C’est vers ce temps-là qu’on avait posé le premier fil télégraphique entre Brest et Quimper ; j’avais vu les ouvriers planter les poteaux et poser les fils ; j’avais demandé au maire ce qu’on voulait faire avec ce fil-là. Le maire, qui était plus farceur que savant, me répondit que c’était pour envoyer des lettres de Quimper à Brest et vice versa, qu’on roulait la lettre et qu’on la fourrait dans le fil qui était creux, puis on soufflait et elle arrivait instantanément. Je savais bien que cela n’était pas vrai, puisque j’avais vu les ouvriers couper le fil. On parlait aussi du chemin de fer, et le maire, qui ne voulait jamais être pris au dépourvu, nous expliquait aussi, à sa manière, ce qu’était le chemin de fer. C’était un chemin étroit, juste la largeur d’une voiture, ferré au fond, des deux côtés, et couvert également en fer. Là dedans, on mettait plusieurs voitures, attachées les unes aux autres, dans lesquelles montaient les voyageurs ; derrière on mettait une voiture plus grande, tout en fer, dans laquelle on allumait un grand feu ; alors toutes les voitures se sauvaient au galop, comme si elles avaient le feu au derrière, « eguis mar vige bet an tan en o reor ». Je fus obligé de croire à cela comme aux sermons du curé, puisque je ne pouvais pas démontrer le contraire.

Néanmoins, ces questions-là me trottaient aussi dans la tête et contribuèrent pour leur part à me faire brusquer le mouvement. Puisqu’on avait besoin d’hommes pour la guerre et qu’on en prenait par force, je pensais qu’on devait bien prendre aussi les volontaires sans les regarder de trop près. Pour que personne ne sût rien avant d’être sur de mon affaire, un jour, après la collation de midi, et pendant que les autres fumaient leurs pipes, je courus jusqu’à la place Saint-Corentin, à Quimper. Là se trouvait toujours un vieux bonhomme attendant quelque commission ou quelqu’un pour lui payer un verre de schnic, car il avait toujours soif. Il s’appelait Robic et était connu de tout le monde. C’était, comme il disait lui-même, un vieux de la vieille : il était à Waterloo et avait vu mourir la garde. En arrivant sur la place, je vis mon Robic arc-bouté contre le coin de la cathédrale, qui était sa place ordinaire quand il n’était pas au débit d’en face.

Je l’accoste vivement en lui demandant s’il n’avait pas soif, et, sans attendre sa réponse, je saute dans le débit et je fais servir un demi-quart au vieux de la vieille et une chopine de cidre pour moi. Robic, après avoir dégusté son demi-quart d’un seul trait et fait claquer sa langue, me demande ce qu’il y avait de nouveau, que j’avais l’air si pressé. Je lui demande où il fallait aller, pour voir si j’étais bon pour le service.

— Bon pour le service, qu’il me dit, mais certainement que tu es bon pour le service. Tu veux l’engager ?

— Oui.

— Eh bien, viens avec moi, je vais te montrer. Bien sûr que tu es bon, c’est moi qui te le dis, on ne te fouillera même pas, tu vas voir. On a besoin d’hommes maintenant : tu ne sais donc pas que nous avons la guerre ?

Tout cela était dit en marchant du côté de l’endroit où il voulait me conduire. Arrivés au bout de la rue, près du quai, il me dit :

— C’est ici.

Je levai la tête ; au-dessus de la porte je pus lire : Bureau de recrutement. Aussitôt une espèce de tremblement me saisit, mon cœur sautait à se rompre. Robic me regarda et me dit :

— N’aie pas peur, va, tu n’as rien à craindre.

Ce n’était pas la peur, certes, qui me faisait cet effet ; c’était toujours cette malheureuse et stupide timidité, de laquelle je n’ai jamais pu me défaire complètement, que j’avais dû sucer avec le lait maternel, et qui avait été fortifiée durant mes années de mendicité. Nous entrons. Je vis plusieurs militaires en train d’écrire et un officier, un capitaine, je pense, qui se promenait dans le bureau. Il vint vers nous, et Robic lui dit quelques mots que je n’avais pas compris, étant préoccupé à faire taire mon cœur et à me raidir contre cette fatale timidité. J’aurais voulu voir ma figure dans une glace : je craignais qu’elle ne fût trop pâle. Heureusement, on ne me laissa pas longtemps dans ma triste position. Robic, me prenant par le bras, me poussa devant lui vers un coin du bureau. De ce coup, je crois, si j’étais blanc auparavant, je devins tout rouge. L’officier était là qui me regardait des pieds à la tête. J’étais pieds nus ; il me prit les deux mains qu’il secoua un peu, puis me fit entrer sous la toise. À peine étais-je dessous, j’entendis l’officier prononcer ces mots qui faisaient autrefois tressaillir de malaise beaucoup de jeunes gens : « Bon pour le service ». En passant sous la toise, je sentis à peine ma tête toucher la mesure, mais, après avoir entendu ces trois mots, je crois que je l’aurais poussée en l’air si on m’eût remis dessous, car je croyais que j’avais grandi de plusieurs centimètres.

On me demanda mon nom, qu’un soldat inscrivit sur un registre, puis on me dit d’aller tout de suite chercher mon extrait de naissance et un certificat de bonne vie et mœurs du maire de ma commune. En sortant, Robic me dit :

— Eh bien ! mon petit, je t’avais pas dit que ce serait bientôt fait. Es-tu content, maintenant ?

— Oui, je suis bien content. Viens boire encore un bon demi-quart que je coure vite chercher mes papiers, car je ne veux plus retourner au Kerloch avant d’avoir fini.

Je courus d’abord à Guengat chercher mon extrait de naissance, et ensuite j’allai à Ergué-Gabéric voir mon père et savoir ce qu’il en dirait. Il ne me dit pas grand chose :

— Peut-être, tu fais bien d’aller maintenant : l’année prochaine tu serais toujours obligé d’y aller.

Il vint avec moi chez le maire de la commune qui demeurait tout près. Celui-ci passait alors pour le plus savant de tous les paysans de la commune : il me demanda si j’avais été m’assurer que j’étais bon pour le service. Sur mon affirmation et quand je lui présentai mon extrait de naissance, il alla à son bureau en me disant :

— Je vais alors te donner le consentement de ton père et un certificat de bonne vie et mœurs ; on ne t’a pas demandé ça ?

— Non, on m’a dit seulement de produire mon extrait et un certificat du maire de ma commune.

— Eh bien, c’est moi le maire de ta commune puisque ton père demeure ici, et je sais les papiers qu’il te faut.

Je lui fis observer que j’étais aussi chez un maire.

— Ça ne fait rien, va, avec ces papiers-là, on ne te demandera pas autre chose.

Cela m’arrangeait bien si je pouvais passer ainsi, car j’aurais été embarrassé d’aller demander un certificat à mon maire et patron.

Il était trop tard ce jour-là pour revenir à Quimper. Je restai loger chez mon père, dans ce triste logement et dans ce même lit qui me rappelèrent tant de misères. Ma mère pleura un peu et fit son possible pour réunir de quoi me faire des galettes pour la dernière fois. C’était la dernière fois, en effet. Je ne devais plus les revoir ni l’un ni l’autre. Tous deux, après avoir mené une assez longue vie de misère, ont fini par en mourir, quelques années après mon départ.

Le lendemain, après un dernier adieu, je les quittai, le cœur gros et les larmes aux yeux. En arrivant à Quimper, j’allai tout droit chez mon vieux Robic, en lui disant que j’avais tout ce qu’il fallait, et aussitôt nous nous dirigeâmes vers le recrutement après, toutefois, avoir lavé à mon vieil ami son gosier toujours « crasse » comme il le disait. Cette fois encore ce ne fut pas long. Aussitôt qu’on eut jeté un coup d’œil sur mes papiers, on me fit conduire à la mairie par un soldat, pour contracter mon engagement. Robic vint aussi pour servir de témoin. En traversant la place Saint-Corentin, je regardai partout pour voir si mon patron, qui se trouvait souvent de ce côté, n’y était pas ; par bonheur, il n’y était pas. À la mairie on me demanda si j’étais content de contracter un engagement de sept ans. Je répondis fortement :

— Oui.

— Vous ne savez pas signer ?

Je répondis : « Non ! » quoique j’aurais bien pu mettre mon nom peut-être, tant bien que mal. Quand ce fut fait, le soldat me dit de retourner au bureau de recrutement à deux heures.

Je fus exact. On me dit alors que j’étais versé au 37e de ligne, à Lorient, où je devais être rendu le 25 août, et nous étions le 21. On me donna ma feuille de route avec trois francs pour mon voyage ; c’était alors toute ma fortune et je disais à Robic qui m’accompagnait toujours :

— Si maintenant Danion refuse de me donner mes gages, n’ayant pas fini mon année et étant parti de chez lui sans rien dire, je vais arriver au régiment sans un sou, ce qui ne sera pas sans doute bien agréable.

— Non, — dit mon vieux, — il te faudrait, pour bien arriver, au moins cinquante ou soixante francs ; autrement, tu seras malheureux de suite en commençant. Mais le maire ne peut pas te refuser ce que tu as gagné, et puis, tu as bien quelques hardes que tu peux vendre, car il est probable que tu n’en auras plus besoin.

— Oui, — dis-je, — j’ai un joli habillement tout neuf, une demi-douzaine de chemises, trois pantalons et deux blouses, une bonne paire de galoches que je n’ai portée que deux fois.

— Cours vite trouver le maire et explique-lui ton affaire en lui montrant ta feuille de route ; après, tu ramasseras tes effets. Moi je vais, en t’attendant, chercher quelqu’un pour les acheter, et surtout n’aie pas peur de parler ; songe que tu es soldat maintenant, et qu’un soldat ne doit jamais trembler que lorsqu’il aperçoit sa tête à quinze pas devant lui.

Tout en écoutant les recommandations de mon vieux de la vieille, je filais vers Kerloch. Je n’avais pas de temps à perdre, le soir approchait, et je devais me mettre en route le lendemain matin de bonne heure. En marchant vers la ferme, j’essayai de me donner un air crâne et fier, et je résolus de résister bravement à la lutte qui allait s’engager certainement entre le maire et son dernier domestique. Quand j’entrai, le maire était à lire son journal. En me voyant il dit :

— Tiens ! on te croyait perdu ; on ne t’avait jamais vu faire des absences comme ça.

— Je ne suis pas encore perdu, monsieur le maire, mais voici une feuille de papier qui va peut-être bien me conduire à ma perte.

Et je lui jette ma feuille de route sur la table, en restant crânement devant lui, attendant qu’il eût fini de lire.

— Ah ! oui, dit-il, quand il se fut assuré que j’étais bien engagé, tu te sauves comme ça de chez moi comme un voleur, sans rien dire, sans me consulter, moi ton maître et ton maire. Tu sais que je ne te dois rien maintenant, puisque tu ne restes pas pour finir ton année.

— Ça vous regarde, monsieur le maire, je n’ai pas besoin d’argent, moi ; maintenant, je serai nourri et habillé par le gouvernement. Je vais vendre mes effets : avec ce qu’on me donnera, j’espère avoir assez pour payer mon entrée au régiment. Du reste, je n’ai pas le temps de discuter, je dois partir demain matin de très bonne heure.

Et, sans en écouter davantage, j’allai faire un paquet de mes hardes et je me sauvai sans plus dire un mot, et descendis presque en courant vers la ville. J’étais près d’y entrer, lorsque j’entendis une des bonnes, qui était seule à la maison pendant mon entretien avec le maire, crier après moi ; je m’arrêtai un instant ; quand elle fut près de moi, tout essoufflée, elle me dit que le maire serait dans une heure au café de la Liberté, sur la place Saint-Corentin, et qu’il me priait de m’y rendre, qu’il avait encore quelque chose de sérieux à me dire. Je répondis à la bonne que je n’y manquerais pas. Deux minutes après, j’étais sur la place, au moment même où Robic arrivait à ma rencontre, en me disant qu’il avait trouvé mon affaire. Il me conduisit dans la rue Vili, dans cette triste rue où j’avais trouvé mes premières misères, chez un tailleur de campagne. Celui-ci, après avoir examiné mes effets, m’en offrit quarante francs ; ils valaient bien le double, mais je n’avais pas le temps de discuter : j’acceptai son offre. Je pensais du reste, que puisque le maire me faisait appeler, c’est qu’il avait peut-être envie de me donner quelque chose. Je payai même encore à boire au tailleur et à mon vieux de la vieille, puis je dis à celui-ci d’aller m’attendre dans son débit habituel, en attendant que j’allasse voir ce que M. le maire avait à me dire.

En entrant au café de la Liberté, je fus saisi d’un éblouissement subit ; il y avait beaucoup de monde, tous des messieurs, mais j’en voyais encore, sans doute, plus qu’il n’y en avait, car mon éblouissement me faisait voir double. Instinctivement, je tirai mon chapeau de la manière que je faisais quand je mendiais mon pain. Un homme à tablier blanc, une serviette sous le bras, vint à moi le bras tendu et j’allais être mis à la porte, lorsque le maire, que dans mon ahurissement je n’avais pas remarqué, me saisit avant le garçon par le bras et me conduisit à une table où il y avait un monsieur que je ne connaissais pas, mais qui, ayant été sans doute instruit de mon cas par le maire, me dit :

— Comme ça, jeune homme, vous allez faire la guerre ?

— Je ne sais pas, monsieur, mais j’irai certainement de bon cœur si j’y suis appelé.

— C’est bien ça, mon petit, je vois que vous allez faire un bon soldat.

On me servit quelque chose, dont je ne me rappelle plus le nom, dans un grand verre, et le maire me dit :

— J’espère que nous n’allons pas nous quitter fâchés. Tu pouvais bien penser que je ne voulais pas te laisser partir sans rien te donner. Tiens, voilà non seulement ce que tu as gagné, mais toute ton année, septante francs.

Je voulus protester, mais le monsieur me dit :

— Prenez toujours, vous n’aurez pas trop : d’abord, en arrivant, vous pourrez verser quarante francs à votre masse, ce qui est un bon point pour commencer, et puis vous aurez beaucoup de petites choses à acheter pour vous mettre à hauteur du premier coup ; croyez-moi, je suis un vieux soldat, moi aussi, et je connais le métier.

Je dus ramasser les septante francs ; jamais de ma vie je n’en avais tant vu. Je voulus alors aussi payer une tournée. On nous en servit une, mais on ne me laissa pas payer :

— Conservez votre argent, me dit le monsieur, vous trouverez bien à l’employer ; surtout faites attention qu’on ne vous le vole pas.

Puis il me dit d’aller acheter une ceinture spéciale pour le mettre pendant mon voyage. Après avoir dit adieu et serré la main à M. le maire, ainsi que celle du monsieur, je sortis et j’allai tout joyeux trouver mon ami Robic lequel, du reste, pour tuer le temps en m’attendant, avait déjà absorbé deux ou trois verres à ma santé et à mon compte. Nous bûmes encore chacun un verre, puis je voulus donner cinq francs à Robic pour sa peine, mais il refusa.

— Je veux bien boire un verre, dit-il, mais je n’accepte jamais d’argent pour rendre service à un ami.

Je lui dis que le maire m’avait donné soixante-dix francs, beaucoup plus que je croyais, et qu’un monsieur, un ami du maire, m’avait dit d’acheter une ceinture pour les mettre, crainte de les perdre. Mais je vis bien alors que mon Robic avait plus que son compte. Je lui dis bonsoir en l’invitant à se trouver le lendemain matin de bonne heure sur la place.

J’allai alors acheter une ceinture, puis je me dirigeai vers la rue des Reguaires, sans savoir trop où aller passer la nuit, car, depuis qu’on m’avait dit de faire attention aux voleurs, j’étais devenu plus inquiet. Je vis enfin une enseigne : Ici on vend à boire et à manger, loge à pied. J’étais à pied, même pieds nus : je ne voulais pas aller voyager avec des galoches qui étaient trop lourdes, et je ne voulais pas non plus acheter des souliers pour deux jours. J’entrai dans la maison. Je tombais bien ; aussitôt entré, je reconnus la patronne : c’était une paysanne que j’avais bien connue à Ergué-Gabéric. Je fus bien reçu, et je n’avais rien à craindre pour mon argent, car on me donna une petite chambre pour moi tout seul. Pour le souper, je ne lui fis pas grand honneur ; j’avais tant bu dans la journée que mon estomac ne pouvait rien recevoir. J’avais hâte aussi d’aller dans ma chambre. Je réglai mon compte tout de suite et dis à la patronne que je partirais de belle heure le lendemain matin.

Une fois dans ma chambre, je m’empressai de déployer ma ceinture et j’y plaçai mon argent, pièce par pièce, dans des petits compartiments séparés par une couture, afin que les pièces ne pussent se réunir sur un même point et former une bosse. Ceci fait, je posai ma ceinture sous ma chemise, sur la peau, puis je m’étendis sur le lit sans le défaire. Je ne dormis guère cette nuit-là, et, quand je m’endormais un instant, il me venait des rêves épouvantables : je me voyais poursuivi sur la route de Rosporden par des voleurs avec des pistolets et des cordes ; à d’autres moments, je croyais entendre la porte s’ouvrir doucement, et je voyais entrer une femme et, derrière elle, un homme, un grand couteau à la main. Chaque fois que je me réveillais, je me levais sur mon séant en portant involontairement ma main à ma ceinture et fixant mes yeux tout autour de la chambre ; une fois même j’allai voir si la porte était réellement bien fermée. J’entendais sonner les heures à la cathédrale. Aussitôt que j’entendis sonner les quatre heures, je me levai : je pensais sortir sans réveiller personne ; mais la porte était fermée et je fus obligé d’appeler.

La bourgeoise descendit bientôt, en me disant que j’avais bien le temps, que les jours étaient longs, et comme je n’avais rien mangé la veille, elle me dit que je ferais bien de prendre quelque chose avant de partir. Elle me mit sur la table de la viande, du beurre et du pain ; tout en me servant, elle regardait mes pieds :

— Je ne m’étonne pas, dit-elle, que je ne vous aie pas entendu descendre, vous êtes pieds nus ; et vous allez voyager comme ça ?

— Oui ; vous savez bien, moi, j’ai l’habitude de marcher plus souvent nu-pieds qu’avec des chaussures.

— N’importe, ça ne sera pas joli de vous voir arriver là-bas pieds nus ; on se moquera de vous. J’ai là une vieille paire de souliers, prenez-la ; si vous ne pouvez pas marcher avec, vous les mettrez seulement pour entrer à la caserne.

L’idée n’était pas mauvaise ; j’acceptai les souliers que je mis sous mon bras en remerciant la bourgeoise, et je courus vers la place Saint-Corentin pour voir si Robic y était : il n’y avait personne. Je voulus entrer dans l’église, mais la porte était fermée : alors je m’agenouillai dans le porche et j’adressai de tout mon cœur, avec une grande ferveur, deux pater et deux ave, non à saint Corentin, mais à Notre-Dame de Kerdevot, laquelle m’avait déjà sauvé la vie une fois, à ce qu’assurait ma vieille institutrice, qui était morte depuis quelques années. En sortant, je regardai encore autour de la place : je ne vis personne ; Robic n’avait pas pu s’éveiller, sans doute, ayant un peu trop bu la veille. Alors je pris par le pont de l’Évêché et la Rue Neuve, pour gagner la route de Rosporden.

5. À la caserne

Me voilà lancé sur la route de l’avenir. Où me mènerait-elle ? En tout cas, je ne pensais ni à la fortune, ni à la gloire, ni même au patriotisme. Je n’avais qu’une idée dans ma cervelle inculte, c’était de chercher à voir et à savoir. Dans cette idée, je quittai heureux et content cette pauvre Bretagne, que tant de jeunes gens alors ne voulaient quitter à aucun prix. Beaucoup dépensaient des centaines de francs chez les sorciers pour avoir la chance de tirer un bon numéro ; d’autres s’empoisonnaient en avalant toutes sortes de drogues ou se mutilaient afin de se rendre impropres au service.

Lorsque je fus arrivé à environ six kilomètres de Quimper, j’aperçus le bourg d’Ergué-Gabéric et beaucoup de fermes, dans lesquelles j’allais autrefois, chaque semaine, chercher quelque chose à manger pour moi et mes parents ; je regardai le clocher, l’église, le cimetière où mes parents devaient bientôt aller se reposer de leur longue vie de misère. Je contemplai aussi ce vieux presbytère où, pendant trois années consécutives, à l’époque des communions, j’avais mangé de bonnes écuellées de soupe que le recteur nous faisait donner à midi, pendant les jours de retraite. Je m’étais arrêté un instant devant ce petit coin de terre, témoin muet et inconscient de mes premières et précoces misères, mais qui fut aussi témoin de ma première joie, en ce jour d’ivresse et plein de charmes où je reçus Dieu pour la première fois ; de grosses larmes me coulaient le long des joues : n’ayant pas de mouchoir, je les essuyai avec le revers de ma blouse et je me remis en route presque en courant, sans plus regarder derrière moi.

J’avais attaché mes vieux souliers par les cordons et les avais mis à cheval sur mon épaule, sans même les avoir essayés. J’arrivai vers huit heures à Rosporden, que je traversai presque sans m’arrêter, m’informant seulement de la route de Quimperlé. Au bourg de Bannalec, je fis une pause en buvant une chopine de cidre : il faisait chaud et la route était couverte de poussière.

Il était environ une heure quand j’arrivai à Quimperlé ; je commençais à avoir faim : avant même de songer à mon billet de logement, j’allai demander à manger dans un petit débit que je remarquai au coin de la place. Je n’étais pas fatigué du tout et, après m’être restauré, j’avais presque envie de continuer ma route sur Lorient ; mais ma feuille de route marquait que je devais coucher à Quimperlé et j’avais peur de me mettre du premier coup en contravention avec les règlements militaires. J’allai donc demander un billet de logement. La personne à qui j’étais adressé me donna deux francs pour mon billet avec un grand verre de vin. Je retournai chez l’aubergiste d’où je venais, demander à loger ; elle m’offrit un lit, à souper et à déjeuner pour vingt sous : je faisais vingt sous d’économie dans ma première journée de soldat.

Le lendemain, je quittai Quimperlé vers cinq heures, toujours mes vieux souliers à cheval sur mon épaule. Lorsqu’en regardant les bornes je vis que je n’étais plus qu’à cinq kilomètres de Lorient, je sortis de la route pour chercher un ruisseau ou une fontaine que je trouvai bientôt. Là, je secoue la poussière de mes effets, je me lave les pieds, les jambes, les mains et toute la tête ; puis, après avoir bien essuyé mes pieds, je mets mes vieux souliers qui ne m’allaient pas trop mal. Avant de revenir sur la route, je pensai à ma ceinture. Qu’est-ce que je ferais avec ça au régiment ? On ne me laisserait pas la porter, sans doute ; et puis il me faudrait passer la visite du docteur : on verrait ma ceinture et on se moquerait certainement. Alors, après avoir regardé autour de moi, je me blottis contre la haie et, vivement, je défis ma ceinture ; j’en retirai toutes les pièces et, mettant les pièces en or dans mon porte-monnaie, je nouai les pièces de cinq francs dans un coin de ma poche, avec un bout de toile arraché du pan de ma chemise. Je revins sur la route, laissant là ma ceinture vide.

Lorsque je fus arrivé aux fortifications de Lorient, devant la porte de Kerentrech, je m’arrêtai un instant à regarder ces grandes murailles et ces fossés ; de l’autre côté de la porte, un soldat se promenait avec un fusil dans les bras. Ayant peur d’être reconnu pour un conscrit et conduit tout droit à la caserne, où je ne voulais pas entrer sans manger et sans avoir vu la ville, je passai légèrement du côté opposé au corps de garde au moment où beaucoup de passants s’y trouvaient, et je filai vers le centre de la ville, en regardant de tous côtés, pensant à chaque instant qu’on allait m’arrêter. Bientôt j’arrivai sur une grande place toute couverte de légumes. Midi venait de sonner ; j’avais faim, je vis une enseigne, où l’on vendait à boire et à manger. J’entrai et j’allai me cacher dans un coin où, sur ma demande, on m’apporta, un plat de ragoût, du pain et une chopine de cidre.

Quand j’eus fini de manger, la femme qui m’avait servi vint me demander si je voulais prendre du café : « Vous allez entrer au régiment, n’est-ce pas ? me dit-elle. Je connais ça, vous êtes du côté de Quimper. » Tout en me parlant ainsi dans son breton du Morbihan, que je comprenais à peine, et sans attendre ma réponse, elle alla me chercher le café. Je n’en avais jamais pris ; je ne le trouvai d’abord pas mauvais, mais lorsque la femme eut versé de l’eau-de-vie dedans, j’eus mille peines à l’avaler, quoiqu’elle m’assurât qu’il était bon. Elle me dit aussi qu’il y avait beaucoup de jeunes soldats bretons, au 37e, qui venaient chez elle, le soir et le dimanche, boire du bon cidre ou de la bonne eau-de-vie, que quand je serais habillé je n’avais qu’à porter mes effets civils chez elle : là, une revendeuse viendrait me les acheter et si je voulais acheter un pantalon rouge numéro 2 pour faire mes exercices et les corvées, afin d’épargner mon pantalon numéro 1 pour le dimanche et les revues, elle m’en trouverait également. Je vis que cette femme connaissait le métier de soldat ; je la remerciai beaucoup de son obligeance et lui promis de revenir quand je serais habillé. Après avoir payé mon dîner, elle me versa encore une rasade dans ma tasse et se versa elle-même un petit verre pour trinquer avec moi.

Avant de me présenter à la caserne, j’allai encore faire un tour du côté du quai : il était couvert de soldats faisant l’exercice. Je voyais bien qu’il y en avait là beaucoup qui ne faisaient que de commencer ; les uns avaient encore leurs blouses, d’autres leurs pantalons civils. Cela me réjouissait : je ne serais donc pas seul à faire l’apprentissage du métier. Mais, tout en observant les commandements et les remarques des instructeurs et les mouvements des conscrits, je ne pouvais m’empêcher de regarder avec étonnement les grands navires dans le port. Je me demandais comment de pareilles masses pouvaient rester sur l’eau sans s’y engloutir. C’était un nouveau problème qui m’entrait dans la tête et qui ne devait en sortir que bien des années après, avec les problèmes du télégraphe et du chemin de fer. Mais le soir approchait : il était temps de me présenter.

En arrivant à la porte de la caserne, pour ne pas donner le temps de m’interroger, je tendis de loin ma feuille de route, sans trop savoir à qui je la tendais ; mais presque en même temps, un sergent, — le sergent de planton, je crois, — vint me la prendre, et, après avoir jeté les yeux dessus et avoir plaisanté, avec un autre sergent qui se trouvait là, sur ma petite taille et mon air naïf et timide, il appela le planton de l’adjudant pour me conduire chez le « gros major », qui est celui qui tient le registre-matricule du régiment. Là, je fus incorporé définitivement sous le numéro 6430 et versé à la 2e compagnie du 3e bataillon.

Pendant le trajet, le planton essayait de me parler, et moi j’essayais de le comprendre : ce fut bien difficile. J’avais déjà entendu parler le français chez moi et je comprenais même beaucoup de mots ; mais je pensai que le français ne se parlait pas ailleurs comme à Quimper, car, de tout ce que le planton de l’adjudant me disait, je ne compris qu’une phrase : « Tou payase pas oun vero ? » Je répondis vivement « si », ce fameux si qui m’avait fait rire plus d’une fois, quand je l’entendais prononcer par les écoliers de M. Olive, le mot de si étant employé en breton pour chasser les cochons importuns. Nous entrâmes dans un débit et je lui fis servir un demi-quart, ration qui était alors à la mode dans le monde des buveurs et qu’on prenait ordinairement à deux, puis je demandai une chopine de cidre pour moi. En trinquant, il me dit : « Tou farai oun boun soudat, vaï, et oun boun camarao » et après avoir avalé son demi-quart d’un seul trait, il me dit qu’il allait me conduire à ma compagnie, « chez lou serginte-majour ».

Ce sergent-major était un tout petit homme, à peu près comme moi, aussi un engagé volontaire, dont le français, ou du moins l’accent, me surprit autant que celui du planton : ce n’était pas encore là le français que j’avais entendu à Quimper. Sa figure était, comme la mienne, complètement dépourvue de duvet ; il eût été très joli garçon sans son nez en bec d’aigle. La première chose qu’il dit en me voyant fut : « En voici un qui ne passera pas aux grenadiers. » Puis, aussitôt, il me demanda si j’avais de l’argent.

Je répondis :

— Un petit peu, major.

— Oh ! mais, tu comprends bien le français.

Je répétai la même phrase, et, pendant qu’il m’expliquait ce qu’on m’avait déjà expliqué à Quimper à propos de la masse individuelle, pour répondre ou plutôt pour couper à ses explications, je déposai quarante francs sur sa table.

— À la bonne heure, dit-il, je vois que tu comprends ton affaire ; ceci te servira d’un bon point pour commencer.

Il vint lui-même me conduire à mon escouade, la dernière qui occupait seule une petite chambre à part ; il y avait justement un lit disponible que le sergent me montra du doigt, et il dit quelques mots au caporal qui était dans un coin, un petit livre à la main.

Je restais planté là, au pied de mon lit que je trouvais bien étroit ; j’étais embarrassé de mon individu, surtout de mes mains que je ne savais où fourrer ; je fus mis un peu à mon aise par un soldat qui me demanda en breton d’où j’étais :

— D’Ergué Gabéric, tout près de Quimper.

— Moi, je suis de Léon, dit-il ; il y a six mois que je suis ici. Je n’avais plus qu’un an à faire de mon congé lorsqu’on m’a appelé ; je suis marié, père de famille et fermier ; j’ai été obligé d’abandonner tout, et on parle à chaque instant que le régiment va partir pour la guerre. C’est embêtant d’aller se faire tuer lorsqu’on a femme et enfants et qu’on n’a que six mois à faire.

Il me disait tout ça d’un air contristé, pendant que les autres soldats parlaient et riaient entre eux de ce « pauvre bleu, de ce blanc-bec », dans le beau langage des soldats de l’époque, qu’on apprenait ordinairement au bout de six mois, et que la plupart des soldats de ce temps ont continué à parler toute leur vie.

Quand il eut fini son histoire, il me dit d’aller chercher, si j’avais de l’argent, un litre d’eau-de-vie à la cantine pour payer ma bienvenue ; comme ça, je contenterais tout le monde. C’était à cela que je pensais depuis mon entrée, mais je ne savais comment m’y prendre. Il descend avec moi me montrer la cantine ; je lui paie un verre d’abord et nous remontons à la chambrée avec un litre et un verre. Je commençai la distribution par le caporal d’escouade. Tous, à mesure qu’ils avaient bu leur verre, me menaient la main sur l’épaule en me disant : « C’est bien ça ; toi, bon camarade. » Mon Breton revint avec moi reporter le litre vide à la cantine, où nous bûmes encore quelques verres, en attendant l’appel du soir.

Je ne dormis guère cette nuit-là. Le lendemain, on me mena à la visite du médecin, pour voir si j’étais réellement bon pour le service et s’assurer que j’étais vacciné. Ensuite, on me mena au magasin, où, après avoir été habillé à neuf des pieds à la tête, on me donna ma charge d’effets d’équipement et d’armement. Quand j’arrivai avec tout ça dans la chambrée et que je les eus déposés sur mon lit, j’en fus effrayé. Comment arranger tout ça ? Heureusement, mon Breton vint encore à mon aide : il commença d’abord par monter mon fusil qui était en quatre ou cinq morceaux ; ensuite, il m’apprit à plier mes effets et à les placer sur les planches à bagages, puis il donna un bon coup d’astiquage à ma giberne et à mon ceinturon.

Enfin, vers le soir, j’étais paré ; j’avais presque l’air d’un vieux soldat. On aurait pu me dire comme disait une chanson du temps :

En vous voyant sous l’habit militaire,

J’ai deviné que vous étiez soldat.

Après la soupe du soir, on me permit de sortir avec mon camarade, pour vendre mes effets civils. Nous allâmes chez la femme qui m’avait si bien reçu la veille. Là, je trouvai moyen d’échanger tous mes effets civils contre un vieux pantalon rouge, lequel, du reste, me rendit de grands services dans les exercices et les corvées et me permit d’épargner mon pantalon numéro 1 pour les dimanches et les revues.

Le lendemain, je devais aller à l’exercice. Le matin, avant de descendre, je me fis montrer, par mon camarade, la manière de porter mon fusil, afin de ne pas paraître plus bête que j’en avais l’air. Étant décidé d’aller le plus vite possible dans mon apprentissage, j’y mettais de la bonne volonté et du goût : en peu de temps, j’atteignis des hommes qui manœuvraient depuis longtemps.

Au bout de trois mois, je passais au bataillon avec des hommes qui étaient arrivés deux mois avant moi. J’avais appris non seulement les exercices, mais même les commandements et la théorie, à force de les entendre rabâcher par les instructeurs. Je savais aussi à peu près tout le français du troupier de ce temps, le français de caserne que tout soldat apprenait en six mois au moins, et avec lequel tous ou presque tous revenaient chez eux, au bout de sept ans et même de vingt-cinq ans. Comment, du reste, en aurait-il été autrement ? Sur cent soldats, il y avait quatre-vingt-dix-neuf illettrés. Et tous ces hommes se réunissaient dans les chambrées, dans les promenades, dans les camps, par « pays », pour parler entre eux leurs patois ou leurs jargons. Les caporaux et les sergents n’étaient guère plus avancés que les autres, sinon que je les trouvais encore plus grossiers. Moi qui étais allé au régiment dans le seul but de m’instruire, je me voyais un des plus savants, car je savais lire et même un peu écrire. Où et comment en apprendre davantage ? Pas d’école, pas moyen de trouver ni de posséder un seul livre. Je fus désolé.

Cependant on parlait déjà beaucoup de la guerre entre la Russie et la Turquie, et on disait que notre régiment y serait bientôt appelé. À la fin de décembre 1854, le régiment reçut, en effet, l’ordre de se mettre en route, sans trop savoir où nous devions aller : on parlait de Paris, de Marseille, de Lyon, puis enfin de la Turquie. Sans rien savoir au juste, du moins nous autres soldats, nous quittâmes Lorient aux derniers jours de décembre, par un temps froid, avec de la neige. Le dépôt restant à Lorient, on y avait versé tous les soldats trop vieux ou trop jeunes, les hommes faibles, les malingres, enfin tous ceux qu’on croyait incapables de supporter les fatigues d’une longue route. Je crus un instant qu’on allait m’y verser, moi aussi, avec les trop jeunes. Mais je dis à mon sergent-major que je n’étais pas engagé volontaire pour rester à flâner dans les dépôts, que je me sentais capable d’aller partout où iraient les autres ; il me décocha, ainsi que plusieurs des vieux soldats qui se trouvaient présents, un sourire de doute et peut-être de pitié. N’importe, je partis.

Pendant les quatre premières étapes, je craignis plus d’une fois d’être obligé de donner raison au doute de mon sergent-major sur mes forces réelles. La neige était épaisse, la marche était pénible et j’eus les pieds blessés dès la première étape ; je sentais aussi que mon sac était un peu lourd : ses bretelles me coupaient les épaules. Je grinçais des dents et je me disais souvent : « Courage, petit, tu es volontaire, meurs plutôt que de rester en arrière. » J’en voyais cependant qui restaient à la traîne, et même des vieux soldats, et c’est ce qui me donnait du courage. Quand je voyais un vieux soldat rester en arrière, surtout s’il était de ma compagnie, il me semblait que mon sac s’allégeait de plusieurs kilos et que les pieds me faisaient moins de mal. J’arrivai ainsi clopin-clopant à la quatrième étape, qui était Plélan-le-Grand, où nous devions faire séjour. Nous y restâmes même quarante-huit heures, car la marche était empêchée non plus par la neige, mais par une épaisse couche de verglas, sur laquelle ni hommes ni chevaux ne pouvaient se tenir debout. Je profitai de ce repos pour soigner mes pieds et graisser mes souliers.

Nous étions logés, mon camarade de lit et moi, chez un brave cultivateur qui avait l’air, lui ainsi que sa femme, d’avoir une grande pitié de moi, me voyant si jeune, avec une charge si lourde par ce temps abominable. Nous fûmes soignés par ces braves gens mieux que les enfants de la maison ; ils me firent oublier complètement les misères des jours précédents. Le troisième jour, le dégel étant venu avec de la pluie, on se remit en route, mais seulement à dix heures du matin, ce qui fit que nous n’arrivâmes à Rennes qu’à la nuit close, trempés jusqu’aux os et de la boue par-dessus nos têtes, après avoir laissé quantité d’hommes en route. Beaucoup ne purent trouver leurs logements : après avoir erré longtemps dans les rues, ils durent passer la nuit au poste de la mairie. Les habitants étaient venus cependant sur la place, avec des lanternes, chercher les soldats qui leur étaient destinés, mais c’était bien difficile de se trouver dans un pareil brouhaha ; plus ils criaient, plus ils se perdaient. J’étais content de moi, ce jour-là : je n’avais plus aucun mal aux pieds et je ne me sentais pas trop fatigué ; mais mon pauvre camarade était rendu ; il ne pouvait plus tenir debout.

Quand j’eus notre billet de logement et le pain, je m’approchai d’un homme qui tenait une lanterne à la main, pour lire le nom de notre logeur. Je vis que c’était un jardinier ; mon camarade dit : « Un jardinier ! ça doit être loin alors, en dehors de la ville. Je resterais plutôt coucher ici sur la place, je n’en puis plus. » Mais l’homme à la lanterne nous dit que ce n’était pas loin et que ce jardinier devait être aussi par là à nous chercher. En effet, au moment où nous allions nous engager dans la rue qu’on nous avait indiquée, j’entendis un homme qui criait son nom à tous les soldats qui passaient : ce nom était celui qui se trouvait sur notre billet de logement.

— Nous voici, monsieur le jardinier, lui dis-je en lui tendant le billet ; n’est-ce pas ça ?

— Si, mes amis, dit-il. Je savais bien qu’ici j’étais le mieux placé pour vous trouver. Vous devez être esquintés.

— Oui, vraiment, monsieur, mon camarade n’en peut plus.

Il nous fit entrer dans un débit et nous fit servir une bonne goutte d’eau-de-vie à chacun, ce qui permit à mon camarade d’arriver jusqu’au but. Là, nous fûmes reçus par toute la famille comme on recevait les voyageurs aux temps bibliques. Le lendemain, nous ne partîmes encore qu’à neuf heures du matin. Les traînards et les égarés de la veille eurent bien de la peine à se retrouver. Plusieurs hommes restèrent à l’hôpital de Rennes. Nous voyageâmes ainsi, par le même temps et à peu près dans les mêmes conditions, jusqu’aux premiers jours de mars, où nous arrivâmes enfin à Lyon, dans la seconde ville de France, alors gouvernée ou plutôt tyrannisée par le fameux Castellane, dont le nom seul faisait trembler les soldats aussi bien que les civils, « les pékins », surtout les pékins lyonnais, qui vivaient alors dans des transes continuelles, car ils étaient avertis qu’à la moindre velléité de révolte ou de désordre, Castellane ferait bombarder et incendier la ville par les canons des forts.

6. Sous Castellane

Nous eûmes à éprouver, dès notre arrivée, la tyrannie, comme nous disions, de ce vieil autocrate. Après avoir fait quarante kilomètres ce jour-là dans la boue, il nous tint encore deux heures sur la place Bellecour pour nous passer en revue. Le colonel du 64e de ligne, arrivant aussi avec son régiment à peu près en même temps par une autre route, fut gratifié de trente jours d’arrêts pour avoir fait voyager ses hommes en guêtres blanches, ou du moins en guêtres de toile, car elles n’étaient guère plus blanches que les nôtres qui étaient en cuir noir.

Nous vîmes arriver le vieux sur la place, avec son inséparable cheval blanc, sa bosse légendaire, son chapeau de travers, son nez et son menton prêts à s’embrasser. Si Castellane eût eu les oreilles bien percées, en ce moment-là, il aurait entendu de belles litanies. Toutes les belles expressions, toutes les épithètes qui composaient alors le riche vocabulaire du soldat lui étaient adressées ; les officiers, qui tremblaient derrière les rangs, avaient beau dire tout bas « silence », les litanies n’en continuaient pas moins. Quand la revue fut terminée, on nous conduisit dans les casemates froides et humides de Fourvières.

Nous étions éreintés et mourants de faim ; malgré cela, il fallut aller immédiatement chercher nos effets de campement : tentes, bâtons, piquets, demi-couvertures, bidons, marmites, gamelles, pelles, pioches, enfin tout le bagage et tout le mobilier du soldat en campagne. Qu’allions-nous faire de tout ça et comment l’empaqueter, l’attacher sur notre sac avec notre précédent bagage que nous trouvions déjà assez lourd ? Il y avait au régiment et dans presque toutes les compagnies quelques vieux soldats, qui avaient fait campagne en Afrique ou qui avaient déjà servi à Lyon. Ceux-là furent chargés d’enseigner aux autres la manière de s’y prendre pour faire leur sac « à la Castellane » : en Crimée, par la suite, nous vîmes combien cet apprentissage était utile. Il fallait se dépêcher, car on nous avait avertis que l’on repartirait le lendemain matin. Pour où ? On ne nous le disait pas. Mais tout le mande pensait et disait que c’était certainement pour Sébastopol, dont on faisait alors le siège. La guerre, qui avait commencé en Turquie, était, depuis le mois de novembre, portée en Crimée, où se trouve la ville de Sébastopol, qu’on disait alors imprenable. Nous étions contents de partir de Lyon, car on aimait mieux aller se faire tuer à Sébastopol que rester pour souffrir les mille et une misères des soldats de Castellane.

Hélas ! nous fûmes déçus dans notre espoir. Nous partîmes le lendemain matin, il est vrai, mais ce ne fut pas pour Sébastopol, ce fut pour le camp de Sathonay, à quelques kilomètres de Lyon, sur un plateau élevé, entre la Saône et le Rhône. Pour nous guérir des fatigues et des misères que nous subissions depuis deux mois, on nous envoyait dans ce camp nouvellement formé, dans des baraques en planches, ouvertes à tous les vents, à la pluie et à la neige, n’ayant pour coucher que le lit de camp, une mauvaise paillasse et une demi-couverture. Là, nous fûmes transformés en terrassiers, ou, comme disaient les vieux soldats, en forçats. Nous allions travailler sur la route qu’on établissait alors de Lyon au camp et qu’on avait nommée avec raison « la route des soldats ».

Quand nous n’allions pas au travail, on nous envoyait aux manœuvres, à la cible, faire la petite guerre. Une ou deux fois par semaine, l’armée de Lyon venait, la nuit, attaquer le camp. À la première alarme, il fallait se dépêcher de ramasser ses effets, de mettre tout sur le dos, armes et bagages, et de partir au plus vite comme si on ne devait plus revenir. Nous courions alors à travers champs, à la rencontre de l’ennemi que nous repoussions jusqu’à Lyon, ou bien c’était lui qui nous repoussait dans notre camp et même parfois au delà : alors le camp était censément pris ; nous étions vaincus. Ces manœuvres duraient souvent jusqu’au jour, ce qui n’empêchait pas, aussitôt rentrés au camp, de nous envoyer aux travaux de la route ; mais ce qui n’empêchait pas non plus nos gémissements, nos plaintes et nos murmures : on enviait le sort de ceux qui étaient à Sébastopol, car il n’était pas possible qu’ils fussent aussi malheureux que nous, du moins à ce que disaient les vieux soldats.

Étant depuis mon plus jeune âge habitué à toutes sortes de misères, je ne trouvais là rien d’extraordinaire. Je connaissais les courses de nuit depuis le temps où je mendiais mon pain à travers nos campagnes sauvages ou quand je cherchais les bestiaux dans les garennes, les landes et les bois, où j’entendais souvent hurler les loups ; je savais aussi manier la pelle, la pioche et le marteau casse-pierres. Ce qui me chagrinait le plus, c’était d’entendre les chefs, par peur sans doute, parler toujours de consigne, de salle de police, de prison, de conseil de guerre. Ce qui me déconcertait encore, c’était de ne pouvoir trouver aucun moyen de m’instruire ; nous n’avions aucun livre ni aucun journal. On n’aurait guère eu le temps du reste de s’en occuper.

Le 1er mai, il y eut un changement : la division de Lyon vint nous remplacer au camp et nous vînmes occuper ses casernements en ville et autour de la ville. Notre régiment fut réparti entre les forts Saint-Just, Saint-Irénée et Sainte-Foy. C’est dans ce dernier fort que se trouvait alors la prison d’arrêt des officiers : on l’avait surnommée la pension de Castellane. Elle était presque toujours pleine, cette pension, d’officiers de tous grades, depuis les sous-lieutenants jusqu’aux colonels, les uns aux arrêts forcés, avec un factionnaire à la porte de leurs cellules, les autres ayant le droit de se promener à de certaines heures sur le rempart, escortés par des soldats en armes. Là, nous étions un peu mieux, du moins on se le figurait, puisque nous couchions dans des lits et qu’on n’allait plus piocher sur la route ; mais, en revanche, le service de place, les marches militaires, les alertes de nuit, les grandes manœuvres, les revues et parades du samedi et du dimanche ne nous laissaient guère plus de repos qu’au camp.

Les caporaux et les sous-officiers étaient plus occupés que nous. On leur avait donné leurs théories qu’ils n’avaient pas vues depuis Lorient. Ils étaient obligés, dans les intervalles de manœuvre, d’aller à la théorie pratique ou récitative, où ils attrapaient beaucoup de punitions, car la plupart ne savaient plus rien. Ne trouvant pas d’autre livre, je m’amusais souvent à regarder la théorie de mon caporal, que je savais du reste par cœur depuis mes premiers exercices à Lorient. Je disais à ce pauvre caporal, qui était toujours puni faute de savoir sa théorie : « Si vous voulez, j’irai réciter pour vous. »

Cependant, un jour, vint dans nos chambres un monsieur avec un grand paquet de papiers sous le bras. C’étaient des images de Notre-Dame de Fourvières, qu’il distribuait à tout le monde avec une petite médaille, puis de petites brochures qu’il donnait seulement à ceux qui savaient lire. De celles-ci, il n’eut pas beaucoup à distribuer : quatre-vingt-dix-neuf soldats sur cent étaient alors complètement illettrés. Je tendis vers ces brochures une main empressée et je remerciai le monsieur avec effusion, puis j’allai vite sur mon lit, voir ce qu’il y avait dans ce beau petit livre. C’était tout des cantiques militaires et des prières arrangées spécialement pour les soldats. À la dernière page, je vis deux R. et deux P. Je demandai au caporal ce que voulaient dire ces lettres : il ne le savait pas.

Mais ce que je comprenais et qui me faisait beaucoup de plaisir, c’était le renseignement suivant : Tous les sous-officiers, caporaux et soldats peuvent venir tous les jours, de cinq à huit heures du soir, rue Sainte-Hélène, n° 4 ; on se charge de leur apprendre gratuitement la lecture, l’écriture et la comptabilité.

Enfin, me dis-je, me voilà sauvé. Je vais pouvoir apprendre quelque chose des histoires de ce monde. Le lendemain, aussitôt la soupe de quatre heures mangée, n’étant ni de service ni de corvée, je courus à la recherche de la rue Sainte-Hélène, que je n’eus du reste pas grand’peine à trouver, car elle est située entre les deux grandes places de Lyon, la place Napoléon et la place Bellecour. J’entre au n° 4, et bientôt je me trouve dans une grande salle, toute remplie de bancs, lesquels étaient couverts de livres, de papiers, de cahiers, d’encriers et de plumes : il n’y avait là que sept ou huit individus ; c’étaient tous des sous-officiers et des caporaux.

Un monsieur très bien mis, très poli et très doux, ayant presque la voix d’une femme, vint à moi en me disant : « Bonsoir, mon ami. » Il me prit par la main et me conduisit m’asseoir sur un banc, derrière les autres, qui étaient déjà occupés à lire et à écrire, puis me demanda où j’en étais de mon instruction, si je savais lire et écrire. Je lui répondis que je savais lire un peu et que j’avais même essayé autrefois, en gardant les vaches, de griffonner des lettres et des mots sur des morceaux d’ardoise. Il me donna un livre dans lequel il me fit lire quelques lignes à haute voix. Je m’en tirai assez bien, quoique je fusse un peu troublé et intimidé, en présence de tout ce monde supérieur et inconnu. Ensuite, il me donna un modèle d’écriture que j’essayai de copier tant bien que mal, en perçant souvent le papier avec la pointe de ma plume. Je n’avais jamais gribouillé qu’avec la pointe de mon couteau ou quelque mauvais crayon. Je voyais alors que la plume était plus difficile à manier que la pioche. N’importe, le monsieur me dit tout de même, toujours de sa voix féminine, que je lisais très bien et que je n’écrivais pas trop mal, que j’appuyais seulement un peu trop sur ma plume : je le voyais bien, mon griffonnage transperçait les deux feuilles.

Un peu avant la fin de séance, un autre monsieur entra dans la salle en disant : « Bonsoir, mes amis », puis il passa devant chaque écolier en lui adressant quelques questions et quelques observations. Ce devait être le maître ou le chef de l’établissement, car l’autre, qui le suivait par derrière, avait l’air d’être son subordonné.

Quand il vint à moi, il dit :

— Voici un jeune engagé volontaire, n’est-ce pas, mon ami ?

— Oui, monsieur.

— De quel pays êtes-vous ?

— Du Finistère, monsieur.

— Ah ! un petit Breton ! Et vous avez fait beaucoup d’études ?

— Aucune, monsieur, excepté celles que j’ai pu faire seul en gardant les vaches, chez M. Olive, de Kermahonec.

Et lui, après m’avoir fait lire quelques lignes :

— Cependant, vous lisez très bien et votre écriture est assez bien. Un peu de courage et de bonne volonté et vous arriverez.

— Je le voudrais bien, monsieur, c’est mon plus grand désir.

Il nous donna alors la petite brochure que je possédais déjà et nous dit de chercher le cantique n° 8 que nous allions chanter en chœur. Ce cantique commençait par

Te souviens-tu, jeune enfant de la France,

Jeune guerrier gardien de son drapeau, etc.

et se chantait sur un air connu de tous les soldats. Après le cantique, ce furent les prières du soir, puis les deux messieurs vinrent serrer la main à leurs « chers amis », en nous invitant à revenir le plus souvent possible : hélas ! ce plus souvent possible était tout au plus deux fois par semaine. Ils le savaient bien, du reste, ces messieurs, que nous étions retenus par le service, les manœuvres, les marches militaires et les revues, que Castellane se souciait peu de l’instruction des soldats, si ce n’était de leur instruction militaire, et qu’il se chargeait de nous la donner dans des manœuvres éreintantes, en faisant monter des fantassins, avec armes et bagages, en croupe derrière les cavaliers dont les chevaux, peu habitués à ces sortes de manœuvres, envoyaient à terre cavalier et fantassin.

Nous l’avons entendu, un jour, dire à un commandant de chasseurs à pied de se jeter vivement dans le Rhône avec son bataillon, pour surprendre l’ennemi qui se trouvait de l’autre côté ; ce commandant eut le courage de lui répondre : « Maréchal, veuillez passer le premier » ; il en fut quitte pour trente jours d’arrêts. Le vieux disait qu’un bon soldat sous ses ordres, faisant continuellement et exactement son service, ne devait pas durer plus que sa capote. Ce fut à ce sujet, paraît-il, qu’un certain voltigeur resté inconnu, du moins de Castellane, lui avait flanqué un tire-balle dans son chapeau, durant une manœuvre au camp de Sathonay : Castellane avait adressé des compliments à ce tireur inconnu, en lui disant de sortir des rangs, qu’il allait le décorer sur-le-champ pour l’avoir si bien visé ; mais personne ne bougea. Il fit fouiller toutes les gibernes : aucun tire-balle ne manquait.

Je ne pus retourner à mon école que trois jours après. J’allai m’asseoir à la même place, où je retrouvai mon cahier. Je me mis immédiatement à copier : je voulais voir si ma main, cette fois, était plus légère. Mais j’avais beau retenir ma plume en faisant des jambages, elle s’accrochait toujours. Le monsieur vint me voir et, voyant que je perçais toujours mon cahier, il me donna une plume d’oie ; celle-là glissait mieux ; avec elle, je ne faisais pas de trous, mais je faisais d’énormes pâtés. Je songeai alors que jamais je n’apprendrais à écrire, puisque ça dépendait de la main et que la mienne n’était pas faite pour cela ; je pensai que c’était trop tard, que ma main et mes doigts étaient devenus trop raides. Quand j’eus fini de griffonner une page, je pris un livre qui était à côté de moi et sur lequel j’avais les yeux fixés depuis le commencement. Sur la couverture, je lisais en grosses lettres : Grammaire française de Noël et Chapsal. Ce mot de grammaire ne me disait pas grand’chose, mais lorsque je lus à la première page : « La grammaire est l’art de parler et d’écrire correctement en français », je fus saisi d’étonnement en considérant ce petit volume. Quoi ! il suffisait d’apprendre ça par cœur pour savoir parler et écrire correctement ! Mais alors je le saurais bientôt, apprenant facilement et promptement les choses par cœur.

J’étais plongé dans ces réflexions, tout en regardant la grammaire, lorsque le monsieur nous dit de prendre le livre des cantiques : la séance était terminée. Après le cantique et la prière, il nous dit qu’il y avait tous les dimanches, à midi, grand’messe militaire dans l’église de la Charité, sur la place Bellecour ; il nous invitait à y assister toutes les fois que le service militaire nous le permettrait ; mais le service militaire ne nous le permettait guère.

Je pus toutefois y aller le deuxième dimanche après cet avis : j’arrivai un peu en retard ; la messe était commencée, il y avait beaucoup de monde ; cependant l’église aurait bien pu en contenir plus que le double ; il y avait des soldats, des caporaux, des sous-officiers ; on voyait même quelques officiers dans le haut. L’église était remplie de bancs, comme les bancs de l’école, sur lesquels il y avait des livres de messe répandus à profusion. J’en pris un que je m’amusai à feuilter [sic] pour voir si c’était un livre de messe comme celui qu’on m’avait donné lors de ma première communion. C’était en effet à peu près le même ; c’était aussi presque tout du latin, excepté à la fin où se trouvaient encore les mêmes cantiques.

Dans le chœur, il y avait plusieurs civils et quelques militaires qui chantaient. Je reconnus là le chef de notre école, puis l’autre monsieur, qui allait et venait parmi les bancs, souriant, saluant et donnant des poignées de main à ses « chers amis ».

Lorsqu’il vint à moi, il me prit doucement par la main, en me disant tout bas : « Venez donc là-haut ; vous chantez très bien. »

J’aurais bien voulu me sauver, mais il me tenait toujours la main et il m’entraîna jusque dans le chœur, où je me trouvai bien penaud et bien honteux ; je ne savais trop quelle position prendre. « Vous chantez très bien », avait dit le monsieur. S’il m’eût forcé à chanter en ce moment-là, je crois bien que je n’aurais chanté ni bien ni mal : il m’aurait été impossible de prononcer la moindre syllabe.

Heureusement, j’avais mon livre dans lequel je fourrai mon nez le plus avant possible, pour dissimuler mon embarras et la rougeur de ma figure. La messe, du reste, touchait à sa fin, et quand je vis que les regards s’étaient détournés de moi, je relevai la tête et pris une meilleure contenance. Lorsqu’on chanta le Domine salvum fac imperatorem, je voulus même ouvrir un peu la bouche, mais je crois que je ne produisis aucun son. Cependant, quand on chanta le cantique final n° 8, que je savais déjà par cœur, on entendit ma voix, tremblant un peu il est vrai, mais ce n’était que mieux pour la circonstance et pour le cantique même que l’on chantait.

Ce jour-là, j’eus l’explication des RR. PP., que je voyais sur tous les livres de l’école de la rue Sainte-Hélène et de l’église de la Charité : cela voulait dire les Révérends Pères jésuites. Chez nous, les curés bretons disaient à cette époque que ces gens-là n’étaient pas de vrais prêtres, qu’ils n’étaient pas consacrés. Qu’étaient donc ces hommes qui, à Lyon, pourtant, disaient la messe, confessaient et donnaient l’absolution ? Ici, il est vrai, il y avait deux sortes de jésuites : les jésuites en soutane et les jésuites en redingote ; il y en avait même, je l’ai su plus tard, en shako et en casque. En me rendant ce soir-là au fort Saint-Irénée, où nous étions casernés alors, je ne pouvais m’empêcher de songer à ce nom de jésuite, qui sonnait fort mal à mon oreille, quoique je ne connusse pas alors cette fameuse société.

En rentrant au fort, j’étais quelque peu tourmenté par ce nom de jésuite ; en arrivant dans mon escouade, ce fut bien autre chose encore. Un soldat de la compagnie, étant entré par curiosité, disait-il, dans l’église de la Charité, sur la fin de la messe, m’avait vu dans le chœur. Ce fut assez pour me faire passer pour un jésuite, et ce fut par ce nom que je fus reçu dans la chambrée. Un vieux soldat, qui se disait parisien, m’apostropha par :

— Te voilà, petit jésuite !

Et les autres de rire ; moi, je restai tout bête, sans trouver un mot à dire, moitié colère, moitié abasourdi. Quand ils eurent fini de me gouailler, cherchant à me donner un peu d’aplomb et un air de colère, je leur dis :

— Mes vieux amis, vous vous trompez beaucoup, si vous croyez trouver en moi un jésuite : sans les connaître, j’étais déjà et je suis toujours un de leurs plus grands ennemis. Quand, l’autre jour, je demandai au caporal ce que voulaient dire les RR. PP., qui sont sur le petit livre qu’on m’avait donné, il me répondit qu’il n’en savait rien. J’ai voulu le savoir et aujourd’hui je l’ai appris : je sais que ces lettres veulent dire Révérends Pères jésuites ; mais soyez persuadés qu’on ne verra plus mes pieds chez eux.

Je ne puis écrire ici toutes les vilenies, toutes les saletés que le vieux soldat débita sur les jésuites. Étant déjà naturellement prévenu contre eux, je ne pouvais qu’approuver mon vieux Parisien, et, comme personne ne prenait la défense des jésuites, les choses en restèrent là ; mais c’était pour moi une déception de plus. Je voyais alors qu’il était impossible aux malheureux comme moi d’arriver à la connaissance des choses de ce monde.

Un dimanche enfin, j’allai me promener sur le quai du Rhône : je vis là beaucoup de livres, que j’aurais voulu tous prendre, car tous me plaisaient, par leurs titres tout au moins. En feuilletant dans ces bouquins, je trouvai une grammaire toute petite, qu’on pouvait mettre dans les poches de sa tunique ou de sa capote ; je demandai le prix : cinquante centimes. Je les avais ; je payai comptant, en me disant : cinquante centimes pour apprendre à parler et à écrire correctement en français ! ce n’est pas trop cher, d’autant plus que cette grammaire était une grammaire de l’Académie. Quinze jours après, j’aurais récité cette grammaire aussi bien que la théorie des soldats ; mais je n’étais pas plus avancé, car je n’y comprenais rien. J’aurais bien dit que le substantif est un nom, qu’un nom est un substantif. J’aurais dit aussi qu’un adjectif est un qualificatif, mais sans savoir ni comprendre ce que j’aurais dit. Ce qui m’embarrassait le plus, c’étaient les verbes : j’eusse, nous aimâmes, vous fûtes, que nous fissions, que vous reçussiez. Jamais je n’avais entendu parler comme ça. Je pensai que ça ne devait pas être du bon français et bientôt je laissai cette grammaire de côté.

Au 1er juillet, nous retournâmes au camp. Quelques jours après, il vint à Lyon un prince ou un petit roi allemand. Castellane, pour faire voir à ce petit potentat comment ses soldats manœuvraient, avait ordonné une attaque générale de la garnison de Lyon contre le camp. Ce fut une véritable guerre, comme j’en ai vu faire, plus tard en Afrique et au Mexique : infanterie, cavalerie, artillerie, nous passâmes au pas de course ou au galop à travers les fermes, les champs de blés mûrs, les légumes, dévastant et écrasant tout ; on se battait comme Russes et Turcs, en se tirant des coups de fusil dans le nez ; des luttes corps à corps et à l’arme blanche eurent lieu entre fantassins et cavaliers ; il y eut plusieurs soldats grièvement blessés. Castellane riait comme un bossu, disait-on, et les cultivateurs n’avaient pas été fâchés de cette manœuvre qui s’était chargée en quelques heures de faire la moisson : ils furent largement dédommagés et n’eurent pas beaucoup à suer pour faire leurs récoltes. Castellane agissait à peu près de même dans la ville : il réunissait une bande de gamins et les faisait monter à l’assaut d’une épicerie ou pâtisserie quelconque, où ils avaient ordre de casser et de briser tout.

7. Sébastopol

En ce temps-là, il courait des bruits contradictoires sur Sébastopol : tantôt on disait qu’elle était prise, tantôt on disait que c’était l’armée française qui avait été battue et presque complètement détruite, et que nous allions partir de suite pour la remplacer. Ce ne fut pas de suite ; mais vers le 10 août, vint un ordre que tous les régiments de Lyon devaient fournir un certain nombre d’hommes pour combler les vides que les boulets et les balles russes avaient faits dans les rangs des régiments de Crimée. On devait d’abord demander des volontaires, puis, si on n’en trouvait pas assez, procéder par voie de tirage au sort. On n’en trouva pas assez, et c’est ce qui me surprit, depuis si longtemps que j’entendais tous les soldats demander à grands cris d’aller à Sébastopol, ne fût-ce que pour être délivrés de la tyrannie de Castellane ! Cependant, lorsque notre sergent entra dans notre baraque demander les volontaires, personne ne dit mot ; ce fut moi le premier qui me proposai, et, après moi, le sergent en trouva encore une demi-douzaine. Il en fallait trente ; il fit alors des billets et ceux qui tombèrent sur un numéro partant furent bien obligés de faire comme nous.

Ce fut presque dans toutes les compagnies la même chose : dans une seule on trouva assez de volontaires, dans la sixième du second. Dans la mienne, on me fit les mêmes observations qu’en quittant Lorient : que j’étais trop jeune, trop blanc-bec pour aller affronter les balles et les boulets et le climat meurtrier de l’Orient, qui faisait plus de victimes encore, disait-on, que la guerre...

Ce fut un dimanche soir que nous quittâmes le camp de Sathonay pour aller prendre à Lyon le chemin de fer qui devait nous conduire à Marseille,

Le colonel vint nous faire un discours avant le départ. Il nous disait qu’il regrettait beaucoup de ne pas être appelé lui-même à nous conduire au feu, que ses vœux nous accompagnaient, qu’il ne fallait pas oublier que, quoique changés de régiment, nous étions toujours les soldats de la France, que le nouveau drapeau sous lequel nous allions servir, quoique ne portant pas le même numéro, était toujours le drapeau de la gloire et de l’honneur : il pleurait, notre vieux colonel, en nous adressant ses derniers adieux. Le lendemain, à la même heure, nous étions à Marseille ; ce fut mon premier voyage en chemin de fer.

Marseille présentait un curieux spectacle, du moins pour moi. Là, je voyais pour la première fois tous les échantillons des races humaines, noirs, blancs et jaunes, et toutes les variétés de costumes dont l’homme s’affuble dans les différents pays et sous les différents climats ; on entendait parler toutes les langues et tous les jargons du monde, et tout ce monde marchait, courait, trottait, parlait, gesticulait comme des hommes fous ou comme des hommes saouls. Il y avait, dans cette fourmilière multicolore, des hommes qui m’intéressaient plus que les autres : c’étaient les soldats revenant de Sébastopol, avec des pantalons déchirés, rapiécés, des capotes râpées et couleur de terre, des casquettes lanternées, écrasées, les uns avec un bandeau autour de la tête ou des bras en écharpe, d’autres marchant avec des béquilles et des jambes de bois. Je me disais à moi-même : Voilà donc comment on revient de là-bas, quand on en revient ! Le patron chez qui nous avions logé deux nuits, mon camarade et moi, en attendant l’embarquement, nous disait, en riant comme rient les gens du midi : « Oui, troun de l’air ! mon brave, des soldats de là-bas, j’en vois revenir beaucoup sans bras et sans jambes ; mais je n’en vois jamais revenir sans tête. »

Le 23 août, juste le jour anniversaire de mon engagement, nous embarquâmes à bord du Liverpool, transport anglais : c’était un voilier, mais il était remorqué par un transport à vapeur, à bord duquel il y avait un autre détachement provenant de la garnison de Lyon. Embarqués à dix heures du matin, nous ne nous mîmes en route que vers cinq heures du soir. Au moment du départ, tout le monde était debout sur le pont, agitant des casquettes ou des mouchoirs et criant : Vive l’empereur ! Vive la France ! Adieu la France ! Il y en avait qui pleuraient, d’autres chantaient.

Les Anglais nous avaient servi déjà deux repas, qui furent trouvés excellents ; ils nous avaient donné du biscuit blanc, beaucoup meilleur que le biscuit français, de la viande fraîche et du bon vin. Aussi, parmi les cris que l’on poussait, on entendait : Vivent les Anglais ! Une heure après le départ, lorsque les navires eurent gagné la haute mer et que les vagues commencèrent à nous bercer, on ne chantait plus. On courait de bâbord à tribord ou vers la poulaine, pour restituer tout ce que nous avions mangé dans la journée. C’était là ce fameux mal de mer dont j’avais entendu souvent parler ! Un instant après, nous étions tous comme des morts, nos figures toutes blanches, toutes décomposées, comme les figures de cadavres ; on se regardait tout triste, tout abattu, sans se parler ; les Anglais riaient sous cape ; ils devaient se dire : « Voilà les soldats qui veulent aller prendre Sébastopol ! »

Le lendemain matin, presque personne ne se présenta pour prendre le café. Nous étions arrangés à huit par plat ; dans le mien, nous ne vînmes que trois, et nous eûmes à boire et à manger pour huit. Nous partageâmes le café et le rhum, que nous mîmes dans nos petits bidons. Ce ne fut qu’au bout de deux jours que beaucoup d’hommes se trouvèrent à peu près remis.

Les Anglais nous laissaient libres d’aller et venir, de nous asseoir, de jouer aux cartes et au loto, de nous coucher où nous voulions. J’avais trouvé, vers le milieu du navire, en dehors du bastingage, un trou tout entouré de cordes et qui ressemblait à une cage. C’était là que j’allais me reposer, la nuit comme le jour, quand le sommeil me prenait.

Le quatrième jour, dans l’après-midi, nous arrivions à Malte, où nous passâmes la nuit et la journée du lendemain pour prendre de l’eau, du charbon et d’autres provisions. Nos deux navires furent constamment entourés de marchands et de marchandes de fruits, et de bandes de gamins tout nus, qui jouaient dans l’eau ou sur l’eau comme des bandes de marsouins. Quand on leur jetait un sou dans la mer, ils plongeaient à quatre ou cinq dessus et on les voyait se battre entre deux eaux pour attraper ce sou ; ils fumaient des cigarettes dans l’eau, les bras croisés, ayant l’air d’être assis comme dans un fauteuil.

En quittant le port de Malte, le lendemain soir, nous faillîmes être précipités dans la mer. Nous marchions déjà bon train, lorsque notre ancre, qui n’était pas ajustée à sa place, s’échappe et tombe au fond en entraînant avec elle toute l’énorme chaîne et un pauvre mousse qui se trouvait dessus pour la cheviller. Lorsque cette ancre arriva au fond et s’accrocha aux rochers, notre navire reçut une telle secousse qu’il se coucha net sur le flanc ; les soldats, qui étaient à jouer aux cartes ou au loto, furent lancés pêle-mêle contre le bastingage ; plusieurs reçurent d’assez graves contusions. Je me trouvais justement penché sur le bord, contemplant le rivage qui avait l’air de fuir ; aussitôt que j’entendis le bruit de la chaîne qui filait avec un bruit de tonnerre, je saisis instinctivement un cordage à deux mains. Bien m’en prit, car si j’étais resté dans la position où je me trouvais avant, j’allais certainement piquer une tête dans la mer. Un matelot qui se trouvait de garde à la proue eut la présence d’esprit de couper les câbles qui rattachaient notre voilier au vapeur ; sans cela, noire navire aurait été infailliblement coulé ou démembré.

Les câbles coupés, notre bateau se redressa sur sa quille, puis se cabra comme un cheval, se renversa encore sur le flanc, enfin, au bout de trois ou quatre balancements, finit par reprendre l’équilibre. Alors il fallut se remettre au cabestan pour remonter l’ancre, au pas de charge, au son du clairon ; pendant ce temps, le vapeur avait disparu à l’horizon. Nous pensions que, fatigué des sottises qu’on commettait à notre bord, il nous abandonnait à nous-mêmes. Au bout d’un certain temps, on le vit reparaître et revenir à nous par un grand détour. Quand il fut arrivé à portée de voix, il y eut des explications entre les commandants. Bientôt on renoua les câbles. On ne voulut pas, cependant, repartir avant que l’ancre fût complètement ajustée à sa place.

Après ce coup, nous arrivâmes sans autre accident à Constantinople. D’après les poètes, les artistes et tous les grands amateurs de la belle nature, il n’y a nulle part un coup d’œil plus admirable que celui que procure Constantinople vue de la rade. Moi, qui n’étais ni poète, ni artiste et fort peu connaisseur en belle nature, ce que j’admirais le plus, c’étaient toutes ces maisons blanches, ces dômes, ces minarets et ces arbres à branches tombantes qui se reflétaient dans la mer. Nous passâmes sans nous arrêter. Au milieu de la rade, notre vapeur frôla un petit bateau turc et le remous produit par la grande roue de bâbord fit chavirer et plonger ce petit bateau : il disparaissait sous l’eau au moment où nous passions à côté de lui ; les quatre hommes qui le montaient avaient déjà gagné une chaloupe qui se trouvait non loin de là.

Les quais étaient couverts de monde dont les trois quarts, au moins, étaient des soldats turcs qui nous regardaient passer sans rien dire, quoique nous criions cependant assez fort : Vivent les soldais turcs ! Vive la France ! Vive l’empereur ! Vice le sultan ! À nous Sébastopol ! Ils ne nous entendaient pas, sans doute. Il y avait des soldats qui disaient : « Quel tas d’abrutis ! Ils ne comprennent donc rien ces imbéciles-là ! C’est cependant pour eux que nous allons nous faire tuer. » Mais les navires marchaient toujours, et bientôt nous eûmes dépassé le Bosphore ; nous étions maintenant dans la mer Noire.

J’avais entendu dire par de vieux marins que la mer Noire était, en effet, noire comme de l’encre, qu’elle sentait mauvais et qu’elle communiquait avec l’enfer. Ces contes de marins qui n’avaient jamais vu la mer Noire, me revinrent à la mémoire et, instinctivement, je me penchai sur l’eau pour bien l’observer. Je vis bien qu’elle n’était pas plus noire que la Méditerranée ; seulement elle n’avait pas à refléter les cottages verdoyants de la mer de Marmara, des Dardanelles et du Bosphore. Quoiqu’elle ne fût pas en fureur, ce jour-là, ses vagues étaient grosses, elles faisaient cabrer notre navire qui, dans ce mouvement, tirait en arrière le vapeur, ou tout au moins l’empêchait d’avancer ; aussi nous ne marchions guère. Le lendemain, nous n’apercevions plus rien vers l’horizon ; nous avancions toujours à peu près avec la même lenteur. Le tangage étant très fort, il y avait encore beaucoup de soldats pris du mal de mer.

La nuit suivante, je ne sais trop à quelle heure, je fus réveillé par un grand bruit qui se faisait sur le pont. Je lève la tête, pensant que c’était encore quelque accident. Je vois tous les hommes debout, regardant du même côté. Je me dresse sur ma cage et dirige mes regards dans la même direction. Un spectacle s’offrit alors à mes yeux que je ne pouvais comparer à rien, pas même à un feu d’artifice, n’en ayant jamais vu ; mais il me mit en mémoire des rêves de mon enfance, lorsque j’avais entendu mon père raconter des histoires de batailles. Devant nous, on voyait un grand espace rougeâtre, au-dessus duquel passaient, en s’entrecroisant et en décrivant des lignes courbes, comme des globes de feu ; d’autres globes, plus clairs et allant plus vite, filaient presque en ligne droite. Enfin j’entendis les Anglais, qui avaient déjà passé par là, crier : Sibastoupaoul ! Sibastoupaoul !

C’était donc là Sébastopol. Cet espace rougeâtre était sans doute la ville en feu ; ces globes de feu décrivant des lignes courbes ou courant en lignes droites, c’étaient des bombes et des fusées. Dans mes rêves d’autrefois, il me semblait avoir vu tout ça, et, ici, je n’étais pas loin de croire que ce n’était encore qu’un rêve, car aucun bruit ne parvenait jusqu’à nous. Nous restâmes tous, même les malades, debout à contempler ce spectacle jusqu’au jour. La mer s’était calmée, et l’émotion du spectacle avait fait fuir le mal de mer ; tout le monde déjeuna bien.

8. L'assaut

Vers deux heures de l’après-midi, le bateau s’arrêta devant un amas considérable de baraques en bois. C’était Kamiech, point de débarquement pour les Français. Depuis la soupe de midi, nous étions déjà en branle-bas pour entrer en possession de nos sacs et de nos fusils, qui avaient été déposés au fond du navire. Aussi, en arrivant dans le port, étions-nous prêts à débarquer ; mais nous avions encore un repas à manger, toute notre journée devant compter à bord ; nos bons amis les Anglais, sachant que nous ne pouvions le manger de suite, nous servirent de la viande froide, des biscuits et du vin que nous pouvions emporter. Après la distribution, nous descendîmes dans de grands chalands manœuvrés par des Turcs, qui nous conduisirent sur la terre ferme, « sur le plancher des vaches », que nous n’avions pas foulé depuis quinze jours.

En mettant pied à terre, je vis des officiers et des sous-officiers du 26e de ligne, dans lequel nous étions versés. J’en remarquai un qui portait des galons de sous-lieutenant sur une capote de soldat ; les sous-officiers avaient des pantalons, des capotes et des casquettes écrasées, on ne savait trop de quelle couleur ; toutes les figures étaient délabrées et bronzées. Nous étions frais et bien habillés auprès de ceux-là. Hélas ! combien de temps resterions-nous en ce bel état ; beaucoup ne sont pas revenus dans leur pays pour le dire. On nous mit en rangs, et je ne fus pas peu surpris de voir des sous-officiers déployant des feuilles et faisant l’appel par compagnie, comme si nous étions au 37e. Comment et par où nos noms étaient-ils arrivés là avant nous ? Je ne savais pas qu’un petit vapeur français, qui faisait le service de courrier entre Marseille et Sébastopol, était arrivé à Kamiech huit jours avant nous et qu’il avait apporté les listes des détachements attendus.

L’appel fini, on se mit en route pour le camp. Après avoir traversé « la ville en bois » de Kamiech, nous nous trouvâmes en vue des lignes de tentes qui s’allongeaient à perte de vue vers notre droite. Bientôt nous rencontrâmes des redoutes, des retranchements, des parallèles, qui avaient été les travaux préliminaires du siège. Partout on voyait des boulets, des mitrailles, des bombes éclatées ou entières, des lambeaux de gibernes et de ceinturons. Il y avait sur un plateau un télégraphe aérien, dont les grands bras ne cessaient de remuer en formant toutes sortes de figures géométriques. Notre nouveau régiment était campé en avant et un peu à gauche de ce télégraphe.

En arrivant devant le camp, le colonel et les commandants vinrent nous inspecter, puis chaque capitaine prit ses hommes pour les conduire à sa compagnie, où nous fûmes distribués par escouades. Je tombai encore, grâce à ma taille, le dernier de la dernière escouade, la huitième. Il n’y avait plus, dans cette escouade, que quatre hommes et le caporal ; nous y arrivions cinq, ce qui remontait l’escouade à dix. Nous n’avions pas encore mangé la ration que les English nous avaient servie à bord. Mais, avant de manger, nous nous arrangeâmes tous les cinq pour avoir deux litres d’eau-de-vie, afin de trinquer avec nos nouveaux camarades pendant qu’ils nous raconteraient un peu les misères de la guerre. La nuit était venue, le canon tonnait toujours. Nous étions maintenant tout près. Quand l’eau-de-vie fut arrivée, le caporal dit qu’il vaudrait mieux la brûler pour en faire un punch, qu’il se chargeait, lui, de fournir le sucre.

Quand nous eûmes bu quelques gobelets de punch, ces cinq malheureux, qui avaient l’air abattu, se réveillèrent un peu et nous racontèrent qu’ils avaient passé la nuit précédente et la moitié de la journée dans les tranchées, et c’était ainsi toutes les deux nuits, et souvent encore des alertes et des prises d’armes pendant le temps qu’ils devaient se reposer. Depuis longtemps, nous disait le caporal, on parlait tous les jours de donner l’assaut, qui avait déjà été tenté deux ou trois fois, mais toujours sans succès. Pendant que nous écoutions nos camarades au bruit du canon, le sergent de la section entra dans la tente, pour voir ses nouvelles figures et mettre nos noms sur son calepin particulier. Le punch n’était pas encore tout bu ; il trinqua avec nous et nous dit : « Mes pauvres amis, je crois que vous êtes arrivés juste à propos : je viens d’apprendre par l’adjudant qu’on va donner l’assaut demain. — Tant mieux, dit un de nous, un petit Parisien, alors nous serons baptisés demain par le baptême du feu. En attendant, les Russes n’auront toujours pas ce punch ; buvons-en et vive le 26e ! »

Il n’y avait pas longtemps non plus que ces malheureux étaient arrivés à Sébastopol ; ils étaient venus, comme nous, pour remplir les vides qui s’étaient faits dans le régiment le 18 juin, devant Malakoff. Depuis longtemps, il n’y avait plus au 26e un seul homme de ceux qui étaient partis les premiers... Enfin, vaincus par le sommeil, chacun finit par s’étendre à terre, la tête sur son sac, et sa femme, c’est-à-dire son fusil, entre les bras, ce que le sergent nous avait recommandé en cas d’alerte : le canon grondait toujours.

Le lendemain, nous fûmes réveillés par La mère Michel, musique à laquelle nous avions été assez habitués au camp de Sathonay. Aussitôt, on nous réunit sur le front de bandière pour l’appel, puis on fit former les faisceaux et nous retournâmes dans nos tentes prendre le café, moulu à coups de crosse de fusil. On nous avait recommandé de ne pas nous éloigner. On nous distribua du biscuit qui n’était pas si beau ni si bon que celui des Anglais. Un instant après, on cria : « Aux armes ! tout le monde aux faisceaux ! » Quelques vieux soldats disaient : « Ah ! ah ! ça y est, cette fois, ce n’est pas trop tôt ; nous allons bien rire aujourd’hui ; gare les Russes ! »

Notre sergent-major, comme tous les autres, était allé à l’ordre : lorsqu’il revint, on nous fit former le cercle. Il nous lut alors l’ordre ou le discours du général Pélissier, lequel disait, en effet, que nous allions enfin porter le dernier coup à Sébastopol et à l’armée du tsar, qu’il était plein de confiance dans le courage et la bravoure de son armée, comme elle pouvait avoir confiance en lui. Cette exhortation se terminait comme toujours par les cris de vive la France ! vive l’empereur ! et de tous côtés on entendait des hourras ! et on voyait les casquettes s’agiter en l’air, accompagnant le cri : À nous Sébastopol !

Les Russes entendirent bien nos cris. Mais à eux aussi on faisait en ce moment un discours comme à nous. On leur disait qu’ils allaient enfin en finir avec l’armée des alliés, la jeter à la mer ou la faire prisonnière, et ils poussaient aussi, comme nous, de formidables hourras ! vive la Russie ! vive le tsar ! à nous les Français, les Anglais et les Piémontais ! Il devait être alors neuf heures du matin : le soleil semblait gai et brillant. Je me souvins que nous étions le 8 septembre, jour de la grande fête de mon pays, la fête de Notre-Dame de Kerdevot qui m’avait guéri de la fièvre. Quoique beaucoup attiédi dans ma ferveur religieuse, je pensai tout de même que peut-être cette bonne dame me protégerait encore dans les terribles éventualités qui se préparaient.

Le mouvement commença. Nous marchâmes en colonne jusqu’à l’entrée des tranchées. Là on fit halte. De l’endroit où nous nous trouvions, on embrassait tout le panorama de Sébastopol, de la tour Malakoff, de la rade, de la ligne des troupes françaises, anglaises et piémontaises. Sur la hauteur du télégraphe, on voyait un grand nombre de civils, hommes et femmes, qui étaient venus de loin, sans doute, pour assister au drame qui allait se jouer, comme autrefois les Romains allaient au cirque assister et applaudir à la lutte des esclaves contre les bêtes féroces. Depuis le matin, le canon avait cessé ; il se faisait un grand silence qu’on n’avait pas eu, disaient les vieux, depuis longtemps ; mais ce silence avait quelque chose de lugubre, de terrible ; il faisait battre tous les cœurs.

Tout à coup une détonation se fit entendre du côté de Malakoff ; presque au même instant, un boulet, qui avait ricoché contre une tranchée, vint passer droit au-dessus de notre compagnie qui n’était pas encore engagée dans les tranchées ; tout le monde baissa plus ou moins la tête pour saluer ce monstrueux projectile ; il alla, sans faire de mal, s’entasser parmi ses confrères qui gisaient par milliers dans les ravins. C’était le signal du branle-bas.

Deux secondes après, la terre tremblait sous les bordées qui partaient toutes à la fois et de tous les côtés. Nous avions pris la file dans la tranchée, marchant les uns derrière les autres, le fusil en bandoulière. Les officiers et les sous-officiers nous criaient à chaque instant : « Baissez la tête ! » Nous avancions lentement ; souvent on entendait : Gare la bombe ! Une de ces bombes vint tomber à dix pas en face de notre compagnie. On cria : À plat ventre ! Nous nous jetâmes à plat ventre. Malgré toutes les précautions, cette bombe, en éclatant, nous fit cinq victimes, deux morts et trois grièvement blessés. Nous avions tous été éclaboussés, couverts de terre et de graviers. Les boulets, la mitraille, les biscaïens passaient par-dessus nos têtes, rasant le parapet, nous aveuglant de terre et de poussière. Malgré les recommandations des chefs et malgré les volées de mitraille, je ne pouvais, par instants, m’empêcher de regarder par-dessus le parapet, cherchant à voir Malakoff, si nous en étions encore loin. Mais on ne pouvait plus rien voir qu’un immense nuage, noir et gris, de fumée et de poussière : les spectateurs civils du plateau du télégraphe ne devaient pas être contents.

Nous marchions toujours ; nous étions arrivés presque aux dernières parallèles. Tout à coup nos canons cessèrent leur feu ; mais en même temps la fusillade, qui ne s’était pas encore fait entendre, éclata drue et serrée du côté de Malakoff. C’était l’assaut qui commençait. On allait jouer la dernière scène de ce long et terrible drame. Nous étions arrêtés. Nous attendions notre tour de monter. Nous étions dans le ravin qui précède Malakoff : d’après le dire de M. Jurien de la Gravière, si les Russes y avaient seulement placé deux pièces de canon, jamais nous n’aurions pris cette fameuse tour, la clef de Sébastopol. Les Russes l’ont bien reconnu après, mais c’était trop tard... Des hommes du génie passaient devant, avec des cordes, des crampons, des échelles de corde et de bois. Les soldats riaient et se moquaient en disant : « Eh bien, mon vieux, s’il nous faut entrer par là dans Sébastopol, un par un, nous ne sommes pas près d’y être. » Du côté de Malakoff, commença à revenir aussi la file des blessés, avec des mouchoirs autour de la tête, des bras en écharpe ou traînant une jambe, d’autres portés sur des civières d’où l’on voyait le sang dégoutter.

La fusillade continuait toujours et le défilé des blessés augmentait. Nous étions avertis de nous tenir prêts, et notre capitaine, M. Lamy, nous exhortait à le suivre bravement. Nous demandions aux blessés qui passaient comment ça marchait là-haut ; mais leurs réponses étaient contradictoires : les uns disaient que les zouaves étaient déjà dans la tour, les autres disaient qu’on n’y entrerait jamais, et que nous serions tous sacrifiés comme au 18 juin. On commençait déjà à parler de trahison, lorsqu’une immense clameur, venant de tous les côtés à la fois : « Notre drapeau flotte sur la tour Malakoff ! Sébastopol est à nous ! » nous édifia enfin sur l’état des choses. La fusillade avait diminué et peu à peu s’éteignit complètement. Nous restâmes presque à la même place jusqu’à la nuit.

Alors on nous fit faire demi-tour pour rentrer au camp, en traversant cette fois les parallèles, au risque de nous casser le cou. Arrivés au camp, nous trouvâmes la soupe prête, soupe fabriquée avec de l’eau, du lard rance et du biscuit gâté, que les soldats appelaient turlutine. Cette turluline était à peine servie que nous entendions de tous côtés le cri : Aux armes ! et prenez vos sacs et tout le campement ! Pour nous, les nouveaux arrivés, cette subite alerte n’avait rien d’extraordinaire : Castellane nous y avait assez habitués, et nos sacs n’étaient pas difficiles à faire, puisque nous n’avions pas eu le temps de les défaire. Mais il n’en était pas de même pour les anciens, qui n’avaient pas mis sac au dos depuis longtemps et ne savaient pas trop où se trouvaient leurs bagages de campagne. Les chefs tempêtaient, frappaient du pied sur la terre, et du plat de sabre sur les tentes, en lançant de furieuses épithètes contre les anciens qui ne sortaient pas, tandis que les jeunes étaient prêts depuis longtemps. On entendait au loin les officiers supérieurs crier aussi. Enfin on finit par se trouver tous à peu près et l’on partit.

On se dirigeait vers la droite, du côté des Anglais. Notre route était éclairée par les flammes qui s’élevaient de Sébastopol. Tout à coup, la terre trembla sous nos pas et un bruit épouvantable nous secoua de la tête aux pieds. En regardant du côté de Sébastopol, on vit tourner en l’air, à une très grande hauteur, des affûts de canons, des pierres énormes, des sacs à terre, des gabions, etc. C’était la première mine qui venait de sauter, qui fut suivie bientôt d’une deuxième et d’une troisième. La terre ne cessait de trembler ; je commençais à croire que nous allions tous sauter ou nous engloutir avec la ville. On savait depuis longtemps que tous les alentours de Sébastopol étaient minés et que ces mines étaient préparées pour faire sauter l’assaillant. Mais notre génie, que nous appelions à Lyon le génie malfaisant, prétendait avoir découvert et annulé toutes ces mines : c’est du moins ce qu’on nous racontait. Nous continuions à marcher, dans un silence complet, toujours en appuyant vers la gauche, c’est-à-dire du côté de la ville que nous avions cependant perdue de vue, nous trouvant maintenant dans un ravin. Il y avait plus de deux heures que nous marchions, sans savoir pourquoi ni où nous allions, lorsque, enfin, nous entendîmes des coups de fusil devant nous. C’étaient encore les Russes aux prises avec les Anglais.

Les Russes, après la prise de Malakoff, qui était la clef de Sébastopol, avaient passé de l’autre côté, ne voulant pas rester pour défendre une ville où il n’y avait plus que des ruines. Ils étaient venus dans l’espoir de surprendre les armées alliées, du moins les portions de ces armées qui devaient se trouver alors au repos, pendant que les mines feraient sauter les environs de Malakoff, de sorte que les vainqueurs se seraient trouvés ensevelis dans leur victoire. Heureusement pour nous, la ruse avait été éventée à temps. Quand les Russes apprirent que nous marchions au secours des Anglais, ils battirent en retraite et tout fut fini.

Le lendemain de la prise de Sébastopol, après avoir assisté au défilé des prisonniers russes, nous retournâmes à notre camp, mais ce ne fut que pour repartir encore le lendemain pour une excursion ou une autre campagne qui devait durer sept mois, dans les plaines de Baïdar, les montagnes de Kardambel, les vallées et les montagnes du Belbeck. Nous partîmes pour cette campagne environ quinze mille hommes et nous en avions, disait-on, devant nous, quarante mille.

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